Préambule

Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce site, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.


NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.

Adresse de contact : jeanchristophe@passee-des-arts.com

 

Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 09:08

 

akseli gallen kallela lake keitele
Akseli Gallen-Kallela (Pori, Finlande, 1865-Stockholm, 1931),
Le Lac Keitele, 1905.
Huile sur toile, 53 x 66 cm, Londres, National Gallery.
(cliché © The National Gallery)

Jean Sibelius (1865-1957), « le plus mauvais compositeur du monde » selon le mot de René Leibowitz, est un homme de ruptures et de solitudes dont la production, si l’on excepte son Concerto pour violon (opus 47, composé en 1903, révisé en 1905), malheureusement trop souvent défiguré par des solistes soucieux d’y déployer une esbroufe dont il n’a que faire, peine depuis toujours à s’imposer en France et, plus globalement, dans les pays latins. Le corpus des symphonies, composé entre 1899 (1ère) et 1924 (7e, une 8e symphonie fut détruite par le compositeur dans le courant des années 1930), évolue d’une esthétique encore clairement romantique à un style de plus en plus condensé et austère.

Au centre de cette production trône la 4e Symphonie en la mineur, sans doute la plus mal-aimée, la plus « difficile », la plus exigeante, en tout cas, pour l’auditeur. Composée entre la fin de 1909 et 1911, l’œuvre a été mal accueillie dès sa création, le 3 avril 1911 à Helsinki. « Musique cubiste », « musique du XXIe siècle », elle laissa le public perplexe et désorienté, sentiments qui perdurèrent malgré les efforts de quelques chefs courageux, dont Arturo Toscanini, pour l’installer au répertoire. jean sibelius Il faut dire que Sibelius développe, dans cette partition atypique, une écriture qui, en dépit de sa cohérence, paraît extrêmement rêche et fragmentée ; en dehors de la fin du mouvement lent, tout épanchement lyrique est impitoyablement brisé, livrant l’impression globale d’un paysage désolé, minéral, inquiétant. Pourtant, une écoute attentive dévoile une sensibilité si écorchée vive qu’elle ne parviendrait à s’exprimer qu’au travers d’un quasi-mutisme, comme si le caractère extrêmement intime de ce que le compositeur a à délivrer à l’auditeur nécessitait d’inventer un langage indirect, tout d’allusions et d’accrocs sonores, comme on hoquette quand on a trop pleuré. Le dernier mouvement tentera de renouer avec un peu plus d’optimisme, mais son élan se trouvera, au fil de l’avancée du discours, de plus en plus compromis, aboutissant à un finale rempli d’amertume s’achevant sur huit rappels désolés de la tonalité dominante de la mineur dans un sentiment de totale résignation.
Le troisième mouvement, Il tempo largo en ut dièse mineur, que j’ai choisi de vous présenter est sans doute le plus « abordable » des quatre qui constituent la symphonie. Il procède par agrégation progressive des éléments thématiques et accumulation d’une tension émotionnelle qui ne va se libérer que dans la seconde partie du morceau (ici de 6’ à 8’03”), en deux explosions qui font songer aux mouvements lents d’Anton Bruckner (1824-1896), que Sibelius admirait et dont l’Adagio de la 7e Symphonie en mi majeur (1881-83), affectivement très chargé, est écrit lui aussi dans la tonalité d’ut dièse mineur. Coïncidence ? Cet Il tempo largo constitue, en tout cas, une magnifique méditation qui émerge lentement du silence, parvient, à force de volonté, à déployer ses ailes et, brisée par cet effort, se réfugie, mue par un mouvement de reflux, en des régions proches de l’extinction. Significativement, et ceci constitue un autre parallèle troublant avec ce que dit l’Adagio de la 7e Symphonie de Bruckner, Sibelius demanda expressément que ce mouvement soit interprété lors de ses funérailles.

paavo berglundJe souhaite dédier ces quelques lignes à la mémoire de Paavo Berglund, mort le 25 janvier 2012, et dont vous écoutez en ce moment même un extrait du dernier enregistrement intégral – le troisième – qu’il réalisa des symphonies de Sibelius, un compositeur dont il était un serviteur mondialement respecté. Ce violoniste de formation, né à Helsinki le 14 avril 1929, avait, dès l’âge de 20 ans, rejoint les rangs de l’Orchestre de la Radio finlandaise dont il prendra la direction de 1962 à 1971 avant d’assurer celle du Bornemouth Symphony Orchestra de 1972 à 1979, une phalange qu’il conduira à un niveau d’excellence reconnu. Tout en dirigeant ponctuellement de nombreuses formations de niveau international, comme, entre autres, le Philharmonique de Berlin ou l’Orchestre de Cleveland, Paavo Berglund avait choisi d’ancrer la plus grande part de son activité au Nord de l’Europe, puisqu’il fut successivement chef de l’Orchestre Philharmonique d’Helsinki (1975-1987), de l’Orchestre Philharmonique royal de Stockholm (1987-1991), puis de l’Orchestre royal danois (1993-1998), avec lequel il enregistra une splendide intégrale des symphonies de Carl Nielsen. L’homme était réputé extrêmement exigeant et rigoureux, voire un peu rude, tant envers les musiciens qu’envers lui-même, n’hésitant pas à critiquer ses propres interprétations et interrogeant inlassablement les sources. Incontestable champion des compositeurs nordiques, il laisse également des témoignages sur le répertoire russe – principalement Chostakovitch et Rachmaninov – ainsi qu’une intégrale des symphonies de Brahms, mais sa manière pétrie de lyrisme puissamment décanté n’est peut-être jamais aussi éloquente que dans Sibelius, dont il semble s’être imprégné comme bien peu de l’univers, au point de donner à ses lectures la force de l’évidence. Son ultime vision du cycle de ses symphonies à la tête de l’Orchestre de Chambre d’Europe, par la lumière crue que l’allègement des effectifs et du son (une cinquantaine de musiciens jouant avec un vibrato soigneusement contrôlé) permet de projeter sur les œuvres et une hauteur de vue constante, demeure un sommet, escarpé et rocailleux sans doute, mais où passe un souffle d’autant plus puissant qu’il ne se nourrit d’aucun effet superflu.

Jean Sibelius (1865-1957), Symphonie n°4 en la mineur, opus 63 :
3e mouvement : Il tempo largo

Chamber Orchestra of Europe
Paavo Berglund, direction

jean sibelius symphonies chamber orchestra europe berglund Symphonies (intégrale). 4 CD Finlandia records 3984-23389-2. À rééditer.
Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Pour mémoire
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