Jules ADLER (Luxeuil, 1865-Nogent-sur-Seine, 1952),
La grève au Creusot, 1899.
Huile sur toile, Le Creusot, Écomusée.
Rien ne me fait plus sourire que les rencontres inattendues. L'autre jour baguenaudant dans les rues de la ville
emplies de soleil et de manifestants, je me demandais quelle pourrait être la bande-son de ces mois étranges où, dans un même temps, se fait jour une tension populaire grandissante et se confirme
une certaine forme de résignation morose.
« ... Du peuple pygmée il s'approche,
Et, bravant de petits discours,
Met le royaume dans sa poche ;
Mais les barbons règnent toujours. »
Le 19 mars 2009, entre 1,2 et 3 millions (selon les sources) de personnes ont défilé en France pour manifester
leur mécontentement face à la crise, la baisse du pouvoir d'achat, et, plus globalement, à mon sens, contre un monde dont l'illisibilité est ressentie non seulement comme injuste mais aussi
potentiellement menaçante, sans doute à raison. Revendiquez, braves gens, faites flotter des banderoles, rouvrez, comme à Nantes, des cahiers de doléances au parfum suranné de Ça ira, et
vous verrez que, finalement, ça n'ira pas.
Une certaine histoire a voulu mettre dans la bouche de Marie-Antoinette un mot qu'elle n'a pas prononcé, vous
savez, le trop fameux « ils n'ont pas de pain ? Qu'ils mangent de la brioche », afin de justifier la nécessaire suppression d'une royauté devenue aveugle aux maux du peuple. En
2009, le pouvoir est toutes Rollex dehors quand, pour certains, s'offrir un paquet de yaourts est devenu un luxe, il prend bien garde de ne surtout pas érafler le patrimoine de ses richissimes
amis, et s'attache à minimiser la portée des mouvements populaires, dans la droite ligne de cette annotation du journal de Louis XVI, année 1789 : « 14 juillet, rien ». Fruits
confits dans cette brioche pour le coup bien réelle, la veille des manifestations du 19, certaine banque annonce l'attribution de 150000, 70000 et 50000 stock-options au profit de quatre de ses
dirigeants, quand cet établissement vient de bénéficier de fonds publics pour assurer une stabilité mise à mal par la crise. Gourmandés par un pouvoir visiblement heureux de trouver dans cette
affaire de quoi détourner l'attention alors que la diversion sécuritaire des jours précédents n'avait pas réussi, les Crésus suspendent temporairement la décision sans toutefois l'annuler, on ne
va quand même pas cracher sur un petit bénéfice. Face à de tels agissements, je me demande ce qu'attend le Vatican pour instruire le procès en béatification de Jérôme Kerviel.
Jean-Paul LAURENS
(Fourquevaux, 1838-Paris, 1921),
Le pape et l'inquisiteur, 1882.
Huile sur toile, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts.
« ... Sous lui l'église déchue
Ne brûle juif ni païen.
- Saint-Père, Rome est fichue ;
Vous vous damnez comme un chien. »
Puisque nous sommes à Rome, restons-y. Je ne veux pas revenir trop longuement sur les remous qu'ont provoqué les
déclarations d'un pape qui, après la réintégration des intégristes au sein de son Église et la condamnation molle des propos négationnistes de l'évêque Williamson, a commis une nouvelle bourde de
communication en tenant des propos difficilement acceptables sur le port du préservatif. Même en considérant que le pontife, en sa qualité de chef d'une communauté de croyants, se doit d'assurer,
coûte que coûte, l'unité de cette dernière tout en affirmant son statut d'autorité morale, et que, finalement, il ne fait que radoter, en matière d'éthique, ce que son prédécesseur, le très
encensé Jean-Paul II, assénait certes avec un tout autre talent de communicant, je vous avoue que je suis un peu marri qu'un homme d'une aussi éminente stature intellectuelle puisse proférer,
pour rester poli, de telles bêtises.
Ce qui, en revanche, me révulse complètement, c'est que certaines ministres puissent, alors qu'elles sont au
service d'une république, faire, insidieusement cette fois-ci, état de leurs convictions religieuses dans l'exercice de leurs fonctions. Le fait de croire en telle ou telle chose ne fait, à mes
yeux, pas problème ; sauf que si l'on s'engage dans une carrière politique qui ne devrait avoir pour but que celui de pourvoir aux besoins de tous sans aucune distinction, on se doit non
seulement de faire silence absolu sur ses croyances, mais surtout ne jamais les laisser guider l'action que l'on peut être amené à conduire. Être un serviteur de l'État, c'est de facto
accepter d'abdiquer une part de soi au profit de sa fonction, et celles et ceux qui l'oublient mériteraient d'être délogés de leur prébende d'un sacré coup de pied au culte.
Pierre-Jean de Béranger a écrit, dans la première moitié du XIXe siècle, un nombre conséquent de
chansons, tantôt émues, tantôt vitriolées, dont le fil conducteur consiste en l'observation attentive des mœurs de son temps et des gens qu'il a pu côtoyer. « Le peuple, c'est ma muse »
avouait le chansonnier qui, salué par Lamartine, Hugo, Dumas ou Chateaubriand et jouissant d'une exceptionnelle popularité, refusa pourtant tous les postes officiels qu'on lui proposait. En
découvrant cette semaine quelques-uns des airs de Béranger, j'ai eu l'impression qu'en dépit de leur ancrage historique, la révolte et l'ironie qu'ils transportent font toujours sens aujourd'hui
et peuvent nourrir la nôtre face à un pouvoir qui, finalement, n'a pas beaucoup changé. Bande-son de choix pour une époque où une poignée de nantis se gobergent de plaisirs tapageurs en
prétendant donner des leçons de morale aux petits que nous sommes, leur vigoureux passé a un bel avenir.
Pierre-Jean de BÉRANGER (1780-1857) :
1. Les infiniment petits.
2. Le Pape musulman.
Arnaud Marzorati, baryton.
Yves Rechsteiner, harmonium.
Freddy Eichelberger, pianino Pleyel 1845.
Le Pape musulman & autres chansons. 1 CD Alpha 131.
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