Préambule
Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce site, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.
NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.
Orgueilleux, acariâtre, obstiné, Haendel
se révélait, à ce que l'on sait, assez invivable au quotidien, mais il était également un homme d'une grande intelligence, capable de sentir le vent tourner. Au début de 1736, Newburgh
Hamilton l'incite à mettre en musique une ode de John Dryden (1631-1700). Rien de tel, en effet, pour recouvrer la faveur du public anglais qu'évoquer, ne serait-ce qu'en utilisant un texte
de son librettiste attitré, l'ombre du grand Purcell. Coup d'essai, coup de maître, la création d'Alexander's Feast connaît un succès éclatant. Encouragés par cette réussite, les
amis du compositeur l'encouragent à composer une nouvelle œuvre, cette fois sur un texte du poète John Milton (1608-1674), autre gloire nationale britannique. Sous l'impulsion du philosophe
James Harris, ce sont deux poèmes complémentaires de Milton, datant d'environ 1632, qui sont choisis, L'Allegro (« Le joyeux ») et Il Penseroso (« Le
pensif »). Harris produit une ébauche de livret et la confie à Charles Jennens (c.1700-1773, portrait ci-dessus), futur librettiste d'oratorios à succès de Haendel, qui y ajoute un
troisième personnage de son crû et tout à fait dans l'air du temps, Il Moderato (« Le modéré »). Vers le 19 janvier 1740, le texte est achevé, le 4 février, le
compositeur termine la troisième et dernière partie de la partition ; il aura fallu une quinzaine de jours pour que naisse L'Allegro, il Penseroso ed il
Moderato.
La première partie
donne indubitablement l'avantage à l'Allegro, qui la débute et la finit. Sur un mode bucolique, Haendel souligne l'insouciance et la fougue de la jeunesse, à tel point que les
interventions mélancoliques du Penseroso paraissent un peu « déplacées » dans un tel contexte. Cependant, le compositeur va insensiblement faire glisser l'Allegro, à la
fin de la première partie (Air « Let me wander », puis fin voilée, en mineur, du chœur « And young and old »), vers un ton plus sérieux, préparant
ainsi le règne du Penseroso sur la deuxième partie, qu'il ouvre et clôt. Après la campagne, voici la ville et son industrieuse activité, décrits avec une rare acuité dans l'air
« Populous cities », dans lequel les oreilles attentives ne manqueront pas de relever la prémonition d'un chef d'œuvre à venir. Si, dans cette partie, les éclats de
l'Allegro ne sont pas absents, on note qu'Haendel continue à les tempérer avec la gravité propre au Penseroso, qui s'arroge d'ailleurs plus de la moitié du temps
musical. La troisième partie est entièrement dévolue au personnage du Moderato, qui représente le juste milieu entre les tendances extrêmes représentées par l'Allegro et
le Penseroso, la sérénité acquise par la maîtrise des passions opposées de l'âme, démarche dans laquelle on peut déjà entrevoir une exigence d'équilibre toute classique. Peut-on
cependant parler d'apaisement ? La solennité presque menaçante du chœur final « Thy pleasures, Moderation, give » laisse planer le doute sur la victoire réelle de la
modération et laisse s'achever l'œuvre dans une atmosphère plus suspensive qu'affirmative.
2 CD Erato



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