Préambule

Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce site, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.


NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.

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Mercredi 20 avril 2011 3 20 /04 /Avr /2011 15:51

 

georges seurat la foret de pontaubert

Georges Seurat (Paris, 1859-1891),
La forêt à Pontaubert
, 1881.

Huile sur toile, 79,1 x 62,5 cm, New-York, The Metropolitan Museum.

 

Le label allemand Ars Produktion s’est engagé, depuis quelques années, dans une ambitieuse série d’enregistrements pertinemment intitulée « Trésors oubliés » (Forgotten Treasures), donnant à entendre des œuvres rares ou inédites souvent de très grande qualité. Partenaire privilégié de cette entreprise, la Kölner Akademie, dirigée par Michael Alexander Willens, nous propose, avec le concours du soliste Ulrich Hübner, une très belle anthologie de pièces françaises pour cor, Chant d’Automne.

 

Lorsque l’on songe aujourd’hui à la musique romantique, les instruments qui s’imposent à l’esprit comme représentatifs de son univers sont volontiers le piano ou le violon ; c’est oublier un peu vite à quel point le cor, en particulier dans sa version naturelle, dépourvue, donc, de pistons, a joui d’une aura particulière auprès des compositeurs tout au long du XIXe siècle. Si l’on sait qu’il était très goûté en Allemagne jusqu’à l’époque de Brahms, qui écrivit d’ailleurs pour lui son Trio opus 40 (1865, à découvrir dans la magnifique version Faust-Melnikov-van der Zwart, chez Harmonia Mundi), on ignore généralement que le cor naturel fut enseigné au Conservatoire de Paris jusqu’en 1903, faisant de la capitale française le dernier bastion d’une pratique dont maints compositeurs, Gounod en tête, louaient la variété de couleurs bien supérieure qu’elle autorisait comparée à celle de l’avatar moderne à pistons, à la palette plus restreinte, du fait de son égalité de registres. marcel-auguste raoux corChant d’Automne explore cette période de coexistence entre deux états instrumentaux, en choisissant, à côté de pièces assez purement illustratives comme Dans la forêt d’Émile Pessard ou, plus encore, le cynégétique Hallali de George Templeton Strong qui, si elles ne sont pas forcément inoubliables, n’en demeurent pas moins pleines d’agrément, des œuvres au caractère méditatif et poétique prononcé dans lesquelles s’exprime pleinement la symbolique la plus couramment associée au cor, ce lointain spatial ou temporel qui prend les visages de l’absence ou du souvenir célébrés par des poètes comme Lamartine ou Verlaine. Ces partitions, stylistiquement plus soutenues, affichent des ambitions quelquefois bien supérieures à celles qu’on attend de morceaux de circonstance taillés sur mesure pour des concours ou des intermèdes de concert. Signées, pour certaines d’entre elles, par des gloires de leur époque, Saint-Saëns, Massenet, Dubois ou Chabrier, ce dernier représenté par son splendide Larghetto tout baigné d’un lyrisme mordoré, ces pièces permettent également de découvrir des compositeurs bien oubliés comme le prix de Rome 1902 Aymé Kunc (très beau Nocturne) ou ce Robert Guillemyn dont on ignore jusqu’à la date de naissance, mais dont le Chant d’Automne qui donne son titre à cette anthologie témoigne du réel talent.

Les prestations tant du soliste que de l’orchestre sont excellentes et font du périlleux exercice que constitue généralement ce genre de récital, tenant parfois du fourre-tout d’intérêt inégal, une très belle réussite. Les musiciens réunis pour cet enregistrement semblent avoir choisi les pièces figurant dans ce florilège avec autant de discernement que de soin, et décidé d’investir chacune d’elles avec un enthousiasme communicatif. À une ou deux exceptions près, cette démarche permet aux œuvres, y compris les plus méconnues et a priori les plus modestes, d’acquérir une véritable épaisseur et un indéniable impact sensible ; écoutez seulement le chant qui monte de la Romance d’Adolphe Blanc où dialoguent cor et hautbois pour vous en convaincre. Ulrich Hübner se montre un soliste en pleine possession de ses moyens techniques, avec une capacité à varier le souffle assez admirable l’autorisant à se montrer aussi à l’aise dans la tonitruance que dans le murmure et une adaptabilité lui permettant de suivre les moindres intentions de Michael Willens (photographie ci-dessous), qui fait un usage très fin des nuances dynamiques et rythmiques. michael alexander willensÀ chaque minute du disque, le chef et ses musiciens de la Kölner Akademie, que l’on sent en parfaite harmonie avec le répertoire qu’ils interprètent, font preuve d’une attention aux équilibres et aux couleurs qui laisse admiratif ; l’utilisation intelligente du vibrato permet de délivrer une ligne globale claire mais jamais étique, ce qui serait un contresens dans la musique du XIXe siècle, sur laquelle peuvent s’épanouir, sans risquer d’être noyées, les teintes très typées, boisées et charnues, d’instruments « anciens » tour à tour sensuels ou goguenards, mais sans une once d’empâtement ou de clinquant. L’ensemble sonne de façon très idiomatique, avec un esprit et une couleur délicieusement français que l’on cherche malheureusement quelquefois en vain chez les musiciens du crû. Cette impression est encore renforcée par un parti-pris d’élégance et de retenue émotionnelle qui, sans brider l’expressivité, la maintient dans des demi-teintes parfaitement cohérentes avec l’esprit de la musique, signant un disque réalisé avec intelligence et sensibilité.

À tous les amateurs de cor, et, plus largement, de musique romantique, je recommande ce très beau Chant d’Automne qui offre, dans d’excellentes conditions, bien plus qu’un simple récital de soliste, un véritable voyage au travers de cinquante ans de création instrumentale en France. Compte tenu de l’empathie que montrent, tout au long de cet enregistrement, la Kölner Akademie et Michael Willens avec ce répertoire, il est à souhaiter qu’il leur sera offert de l’explorer plus avant, tant le nombre des trésors musicaux français qui n’attendent que des musiciens de talent pour renaître est important.

 

chant d automne musique francaise pour cor ulrich hubner ko Chant d’Automne, musique française pour cor.
Œuvres de Camille Saint-Saëns (1835-1921), Jean-Toussaint Radoux (1825-1889), Émile Pessard (1843-1917), Paul Jeanjean (1874-1928), Aymé Kunc (1877-1958), Robert Guillemyn ( ?-1945), George Templeton Strong (1856-1948), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Théodore Dubois (1837-1924), Jules Massenet (1842-1912), Adolphe Blanc (1828-1885).

 

Ulrich Hübner, cors naturel et à pistons, Marcel-Auguste Raoux, Paris, milieu du XIXe siècle
Kölner Akademie
Michael Alexander Willens, direction

 

1 SACD [durée totale : 73’27”] Ars Produktion 38027. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Adolphe Blanc, Romance opus 43bis

2. Aymé Kunc, Nocturne

3. Robert Guillemyn, Chant d’Automne

 

Illustration complémentaire :

Marcel-Auguste Raoux (Paris, 1795-1871), Cor, c.1826-27. Cuivre, argent, laque et ébène (embouchure). Londres, Victoria and Albert Museum.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Gallicismes
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