Préambule

Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce site, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.


NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.

Adresse de contact : jeanchristophe@passee-des-arts.com

 

Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 10:54

 

jean raoux telemaque raconte ses aventures calypso

Jean Raoux (Montpellier, 1677-Paris, 1734),
Télémaque raconte ses aventures à Calypso
, 1722.

Huile sur toile, 114 x 146 cm, Paris, Musée du Louvre.

 

Assister à la naissance discographique d’un jeune groupe de musiciens a toujours quelque chose d’assez émouvant, particulièrement lorsque le disque que l’on tient en mains propose des pièces somme toute relativement peu fréquentées. Pour leur premier enregistrement, publié par les Éditions Ambronay, c’est dans la France du début du règne de Louis XV qu’ont choisi de nous conduire Les Ombres, un bien beau parcours que je souhaite aujourd’hui partager avec vous.


S’il a constitué une période d’intense activité artistique dans tous les domaines, le « siècle de Louis XIV » a également, bien qu’il soit de bon ton d’oublier de le souligner, formidablement corseté la création pour la mettre presque entièrement au service d’un monarque chez lequel autoritarisme et éclairement se livraient une lutte sans merci. francois albert stiemart marie leszczynska grand costume coLa Régence, puis le règne personnel de Louis XV, cet âge des Lumières, représentèrent indiscutablement une détente, un assouplissement qui culminera durant la période d’influence de Madame de Pompadour (1745-1764) en favorisant l’apparition d’une nouvelle aune pour apprécier l’œuvre d’art : le goût. Le roi en avait peu pour la musique, son éducation l’ayant conduit à lui préférer des sciences telles que la botanique, la géographie ou la médecine ; il revint donc aux femmes d’en assurer la floraison, et, avant l’arrivée des favorites, c’est la première d’entre elles, Marie Leszczynska (1703-1768), reine de France depuis le 5 septembre 1725, qui l’encouragea et la soutint. Les Surintendants de la Musique de la Chambre du Roi, au nombre desquels François Colin de Blamont (1690-1760), compositeur auquel ce disque fait la part belle et qui fut formé en partie par Michel-Richard de Lalande (1657-1726), eurent la charge d’organiser les concerts de la Reine, une grosse heure bihebdomadaire de musique se déroulant le plus souvent dans le Salon de la Paix.

Le programme construit par Les Ombres est fort intelligemment conçu, car il permet, en proposant L’Apothéose de Lully de François Couperin (1668-1733) aux côtés de deux œuvres de Colin de Blamont, une version tardive et inédite de la cantate Circé (l’originale date d’environ 1710) ainsi qu’une suite de danses extraite du ballet Les Festes Grecques et Romaines, de mettre en évidence les permanences et les évolutions du répertoire du deuxième quart du XVIIIe siècle, encore fort rarement exploré par les interprètes. jean raoux allegorie musiqueLes plus remarquables de ces permanences sont sans doute l’emprise que conserve Lully, quelque quarante ans après sa mort, sur la musique française, et la nécessité, pour les compositeurs les plus novateurs, dont François Couperin, de plaider inlassablement la cause de la réunion des goûts, en faisant accepter les innovations nées en Italie, toujours considérées avec beaucoup de défiance en France, tandis qu’en parallèle, sans renier la tradition dont elles sont issues, de nouvelles exigences de virtuosité, vocale comme instrumentale, se font jour au service de l’émergence d’une sensibilité où l’héroïsme cède progressivement le pas à une affectivité plus humanisée, au travers, notamment, du genre de la cantate de chambre qui s’imposa tout au long de la première moitié du XVIIIe siècle, et particulièrement jusqu’à la fin de la décennie 1730.

La prestation des Ombres (photo ci-dessous) rend parfaitement compte de la richesse d’une période bien plus féconde en transformations que ce qu’une approche superficielle peut parfois laisser supposer. L’approche des jeunes musiciens qui composent l’ensemble réussit à conjuguer de façon très convaincante enthousiasme et concentration, dans une lecture à la fois très directe et toute en subtilité qui permet à ces pages de chambre d’exprimer leur impact théâtral comme leur poésie. Une belle démonstration d’équilibre et de sensibilité, qui fait merveille dans un Couperin aux nuances et à l’humour superbement restitués – cette dernière dimension de sa musique est souvent oubliée, on en salue d’autant plus la présence ici – et permet aux deux œuvres de Colin de Blamont de ne pas tomber dans le pastel univoque, un des pièges potentiels de ce répertoire, offrant une magnifique Circé portée par l’investissement dramatique de la mezzo-soprano Mélodie Ruvio, dont on espère entendre à nouveau le timbre clair et sensuel, et des Festes Grecques et Romaines pleines de rebond et de souplesse. les ombresL’idée d’avoir confié au comédien Manuel Weber le soin de déclamer les titres placés par Couperin en tête de chaque « mouvement » de L’Apothéose de Lully pourra faire sourciller ceux qui jugeront cette initiative superflue ou ceux que la prononciation « restituée » du français indispose ; c’est ignorer, sur le premier point, que cette œuvre clairement programmatique et, pour reprendre l’expression de Philippe Beaussant, « de combat », sortirait affaiblie de cette absence du texte qui la structure, le second étant, bien sûr, affaire de goût. Pour ma part, je trouve l’expérience heureuse et réussie. Un des autres points forts de cet enregistrement est la cohésion qui s’en dégage ; il serait donc injuste de distinguer tel ou tel instrumentiste quand ce projet me semble avant tout le fruit du travail d’une véritable équipe au sein de laquelle chacun apporte son énergie, dans la joie de servir ces musiques et de les jouer ensemble. Les couleurs sont superbes, chatoyantes en dépit du diapason bas (392 Hz) judicieusement adopté, la rhétorique est parfaitement nourrie par un sens de la relance toujours en éveil, l’intelligence de la réalisation donne vraiment la sensation d’être un spectateur privilégié accueilli au sein d’un théâtre intime où les acteurs font assaut d’autant de spontanéité que de raffinement. Une délicieuse réussite.

Je vous recommande donc ce disque sans hésitation, en gageant que la qualité tant de son programme que de son exécution musicale vous séduira à votre tour, et vous permettra d’effectuer un vrai bond dans le temps pour assister, comme si vous y étiez, à un délicieux Concert chez la Reine. S’il poursuit sa route avec le même souci de faire partager son plaisir et de délivrer des interprétations d’une haute tenue musicale, il ne fait, à mes yeux, guère de doute que l’ensemble Les Ombres n’y demeurera pas longtemps.

 

concert chez la reine couperin colin de blamont les ombres Concert chez la Reine, œuvres de François Couperin et François Colin de Blamont.

 

Mélodie Ruvio, mezzo-soprano
Manuel Weber, comédien
Les Ombres
Margaux Blanchard, viole de gambe & direction artistique
Sylvain Sartre, flûte traversière & direction artistique

 

1 CD [durée totale : 75’] Éditions Ambronay AMY301. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. François Couperin (1668-1733), Concert instrumental sous le titre d’Apothéose composé à la mémoire immortelle de l’incomparable Monsieur de Lully (1725) :
Apollon persuade Lully et Corelli que la réunion des Goûts Français et Italien doit faire la perfection de la Musique. Essai en forme d’ouverture : Élégamment, sans lenteur – Doux, et modérément – Légèrement – Doux, et modérément.

François Colin de Blamont (1690-1760) :

Circé, cantate à voix seule et simphonie (c.1729-36) :
 2. Air « Cruel auteur »

Les Festes Grecques et Romaines, ballet (1723) :
3. Ouverture
4. Premier et deuxième Rigaudons

 

Illustrations complémentaires :

François Albert Stiémart (Douai, 1680-Versailles, 1740), Portrait de Marie Leszczynska en grand costume de cour, c.1725. Huile sur toile, 198 x 147 cm, Versailles, Château.

Jean Raoux, Allégorie de la Musique, 1730. Huile sur toile, 120 x 117,5 cm. Postdam, Château de Brandebourg. (Cliché : Wolfgang Pfauder)

La photographie de l’ensemble Les Ombres est de Bertrand Pichène. Je remercie Véronique Furlan (Accent Tonique) de m’avoir autorisé à l’utiliser.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Gallicismes
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