Préambule

Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce site, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.


NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.

Adresse de contact : jeanchristophe@passee-des-arts.com

 

Jeudi 16 décembre 2010 4 16 /12 /Déc /2010 18:04

 

freres limbourg saint paul chretien tente

Herman, Paul et Jean de Limbourg
(actifs en France entre 1399 et 1416),
Saint Paul voit un chrétien tenté
, c.1405-1408/09.

Encre, tempera et feuille d’or sur parchemin,
23,8 x 16,8 cm, Belles Heures du Duc de Berry,
New-York, Metropolitan Museum.

 

Le Manuscrit 564 de la Bibliothèque du Musée Condé, plus connu sous le nom de Codex Chantilly, a déjà suscité nombre d’explorations, plus (Ferrara Ensemble, Tetraktys) ou moins (Organum) réussies, de la part des musiciens médiévistes. C’est aujourd’hui au tour de l’ensemble de voix de femmes De Cælis, auquel on doit également une belle version de la Messe de Tournai (Ricercar), de se confronter aux musiques complexes préservées dans ce recueil et de nous en offrir un choix dans le cadre d’une anthologie intitulée En l’amoureux vergier que vient de publier Æon.

Que s’est-il passé en France entre le milieu du XIVe siècle et le tout début du XVe, période dans laquelle s’inscrivent les musiques conservées dans le Codex Chantilly ? Comme je l’écrivais récemment dans un billet consacré à la Messe Notre-Dame de Guillaume de Machaut (c.1300-1377), nous avons quelquefois du mal à imaginer les bouleversements intervenus, autour de 1320, dans la façon de penser la musique qui parut trancher si radicalement avec le passé que ses théoriciens la nommèrent Ars nova – l’idée de nouveauté ayant, au Moyen Âge, une toute autre portée qu’aujourd’hui – et qui émut même le pape en personne. Les musiciens des générations suivant celle de Philippe de Vitry (1291-1361) ou de Machaut, pour ne citer que deux des représentants les plus célèbres de l’Ars nova, se servirent des innovations de leurs prédécesseurs pour élaborer, à partir des années 1360-70 environ, des musiques de plus en plus complexes et recherchées, frôlant parfois, à l’image des chantournements ostentatoires qui gagnaient, au même moment, l’art de Cour, la préciosité ; cette manière, qui perdurera jusqu’au début des années 1400, a été nommée Ars subtilior par la musicologie moderne, un terme sujet à caution mais qui permet de fixer les idées. baude cordier belle bonne sageC’est ce répertoire qu’immortalisent en large partie les 13 motets et 99 chansons transmis par le Codex Chantilly, reflets des expérimentations audacieuses de compositeurs dont un tiers des noms est parvenu jusqu’à nous, sans qu’il soit toujours possible de déterminer qui se cache derrière des identités aussi mystérieuses que Trebor, Solage ou Grimace. Les musiques, copiées par un scribe sur des portées à six lignes qui trahissent son origine italienne, se révèlent un fascinant mélange entre Nord et Sud, des influences picardes côtoyant un langage qui atteste la fréquentation, entre autres, des Cours d’Aragon ou d’Avignon par les compositeurs. Les capacités d’invention dont ces derniers font preuve semblent ne pas connaître de limites et ils utilisent tout l’arsenal rhétorique à leur disposition, imitations, onomatopées, syncopes, fluctuations rythmiques imprévues, excentricités harmoniques, en le pimentant souvent par une volonté un rien ironique de déjouer les attentes de l’auditeur comme de l’interprète, pour atteindre le plus d’expressivité possible.

 

Pour servir ce répertoire complexe, les interprètes doivent réunir un certain nombre de qualités, comme la clarté de la diction, la discipline et la souplesse vocales, mais aussi la sensibilité, toutes nécessaires pour rendre compte avec exactitude de la complexité de la musique sans qu’elle se résume, pour autant, à un exercice spéculatif aride, travers dans lequel était malheureusement tombé Organum. L’ensemble De Cælis (photo ci-dessous), dirigé par Laurence Brisset, me semble avoir trouvé un très bel équilibre entre rigueur et sensualité, et sa lecture des seize pièces qui composent En l’amoureux vergier se signale tant par son raffinement que par sa vitalité. La mise en place ainsi que la conduite des voix, à l’intonation d’une parfaite justesse, ont été soigneusement réglées, ce qui permet aux chanteuses de surmonter sans effort apparent les pièges tendus par des partitions aussi difficiles que Fumeux fume de Solage, aux chromatismes sans cesse mouvants. de caelisCette assise très ferme les autorise également à laisser se déployer, avec autant d’efficacité que de liberté, des couleurs vocales extrêmement séduisantes. L’impression de forte cohérence qui se dégage de cet enregistrement me paraît signer un véritable travail d’équipe, aux choix parfaitement assumés, comme, par exemple, celui de privilégier la voix en limitant au strict nécessaire la place donnée aux instruments, une option assez peu souvent adoptée aujourd’hui et qui est ici magnifiquement défendue. Fluide, lumineuse, ne négligeant ni le sourire, comme le prouvent les imitations savoureusement rendues de Par maintes foys de Vaillant, ni le théâtre, comme dans A l’arme de Grimace, l’interprétation de De Cælis réserve également des moments débordants de sensibilité, doucement mélancolique dans Va t’en, mon cuer, aveuc mes yeux de Gacian Reyneau, ou nimbée de poésie, dans une vision épurée et frémissante de La harpe de mellodie de Senleches. Gracieuse sans être éthérée, calculée mais sans excès d’affèterie, l’interprétation de De Cælis est une réussite qui rend compte avec beaucoup de justesse de la subtilité des pièces du Codex Chantilly.

En l’amoureux vergier est donc une très belle réalisation, que je conseille à qui souhaite se familiariser avec l’Ars subtilior dans d’excellentes conditions. Il confirme la qualité du travail de l’ensemble De Cælis et l’on espère retrouver rapidement ces chanteuses dans le répertoire médiéval que leur sensualité et leur discipline servent à merveille et où il reste encore tant de découvertes à effectuer.

 

en l amoureux vergier codex chantilly de caelis En l’amoureux vergier, polyphonies du Codex Chantilly.

 

De Cælis
Angélique Mauillon, harpe, Guillermo Pérez, organetto
Laurence Brisset, chant & direction

 

1 CD [durée totale : 64’21”] Æon ÆCD 1099. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Vaillant, Par maintes foys, virelai (fol. 60)

2. Solage, Fumeux fume par fumee, rondeau (fol. 29)

3. Senleches, La harpe de mellodie, virelai (fol. 43v.)

 

Illustrations complémentaires :

Baude Cordier, Belle, bonne, sage, Manuscrit 564, fol. 11v., Chantilly, Musée Condé.

La photographie de l’ensemble De Cælis est de Thierry Demarquest, tirée du site Internet de De Cælis.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Gemmes
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