Partager l'article ! Histoire d'os. La Danse macabre de Saint-Saëns.: Alfred RETHEL (Aachen, 1816-Düsseldorf, 1859) La ...
Le macabre, comme en atteste, par exemple, La mort qui danse, eau-forte de Félicien Rops (1833-1898) datée de 1878
(en tête de la partie suivante), a connu une vogue certaine dans les arts tout au long du XIXe siècle. L'esprit romantique s'en est assez naturellement emparé qu'il s'agisse d'en
tirer une méditation sur la grandeur tragique de la destinée humaine, comme dans les tableaux représentant des cimetières de Capsar David Friedrich (1774-1840), d'en faire une arme destinée à
choquer le bourgeois en insistant, par exemple, sur la putréfaction - songez au poème Une charogne (1857) des Fleurs du mal de Baudelaire, recueil condamné pour outrage aux
bonnes mœurs - ou d'instaurer une atmosphère fantastique teintée d'érotisme propre à faire frémir l'âme sensible des lecteurs, ainsi que le fit Théophile Gautier, entre autres dans son
Roman de la momie (1858). La musique n'échappe évidemment pas à ce goût, dont une des plus parfaites illustrations est la fameuse Danse macabre de Camille Saint-Saëns
(1835-1921, photographie ci-dessus).
De toutes les versions réalisées par le compositeur, c'est le poème symphonique, véritable cheval de bataille de
nombreux orchestres dans les années 1960-1970, qui est sans doute le plus connu, même s'il ne me semble pas qu'on le donne encore beaucoup de nos jours, peut-être parce qu'il a été trop joué
auparavant. A l'origine, pourtant, la Danse macabre n'est pas une pièce instrumentale, mais une mélodie composée par Saint-Saëns en 1872 sur un poème d'Henri Cazalis (alias
Jean Lahor, 1840-1909) qui mêle adroitement éléments fantastiques et esprit sarcastique. Aussi étonnant que ceci puisse paraître, la création de l'œuvre sous sa forme de poème symphonique, le
24 janvier 1875 aux Concerts Colonne, récolta des sifflets, ce qui n'empêcha pas un Liszt admiratif, lui même auteur d'une Totentanz pour piano et orchestre créée en 1865, d'en
réaliser, très peu de temps après, une transcription pour piano. Saint-Saëns, lui, adapta sa Danse macabre pour deux claviers puis ne résista pas au plaisir de la citer, sur un mode
parodique jubilatoire, dans les « Fossiles » de son Carnaval des animaux composé en 1886, fantaisie pleine d'esprit et de mordant qu'on a bien tort de ne réserver qu'au
public enfantin pour lequel elle n'a pas été conçue au départ.
Zig et zig et zag, la mort continue
De racler sans fin son aigre instrument.
Un voile est tombé ! La danseuse est nue !
Son danseur la serre amoureusement.
La dame est, dit-on, marquise ou baronne.
Et le vert galant un pauvre charron
- Horreur ! Et voilà qu'elle s'abandonne
Comme si le rustre était un baron !
Ce qui frappe le plus à l'audition de l'œuvre, ce sont, bien entendu, ses qualités descriptives. La harpe et le cor sonnent
les douze coups de minuit dans une brume de cordes mystérieuses. Lever de rideau sur le personnage principal, la Mort qui accorde, ou plutôt désaccorde cet instrument traditionnellement
diabolique qu'est le violon en suivant la technique de la scordatura, l'accord normal de la corde de mi étant abaissé à mi bémol. Premier thème lancé sur ce seul instrument, à la
manière d'un ménétrier ricanant : c'est l'invitation à la danse lancée aux morts. Les voici d'ailleurs qui sortent des tombeaux tandis qu'un vent aigrelet siffle aux cordes. Le bal peut
commencer, voici le second thème, une valse ample teintée de mélancolie qui va se déployer à l'orchestre où le xylophone imite l'entrechoquement des os des squelettes qui dansent (à 1'52"),
avant d'être développé en un fugato où va s'inviter la mélodie du Dies Irae pour s'achever, après un passage d'une goguenarde grivoiserie (à 2'31"), sur une véritable scène d'amour
avec violon lascif obligé (jusqu'à 3'24"). Puis la musique s'emballe pour aboutir à un premier climax, s'apaise un instant en un passage soupirant où réapparait l'amoureux violon (de 4'09" à
4'48") pour mieux enfler derechef et s'accélérer, se muant en une sorte de bacchanale frénétique, un véritable Sabbat ponctué de ricanements presque déments (à 5'24"). Subitement, le coq chante
par la voix du hautbois. L'aube arrive, les morts regagnent leurs caveaux sur une mélodie plaintive du violon qui déplore la fin de la fête. Les ombres se dissipent et avec elles les dernières
images de l'infernale nuit, tandis que le morceau s'achève dans une atmosphère subtilement ironique qui peut sonner comme un « nous reviendrons ».
Saint-Saëns est parvenu dans cette Danse macabre à faire cohabiter avec beaucoup de brio inspiration
« populaire » et écriture savante dans un climat à la fois fantastique et grotesque. S'il faut chercher des antécédents à cette œuvre, ce n'est pas vers la Totentanz de
Liszt, suite de variations d'esprit assez différent sur le thème du Dies irae, qu'on se tournera mais bien vers le dernier mouvement de la Symphonie
fantastique (1830) de Berlioz, intitulé « Songe d'une nuit de Sabbat ».
Zig et zig et zig, quelle sarabande !
Quels cercles de morts se donnant la main !
Zig et zig et zag, on voit dans la bande
Le roi gambader auprès du vilain !
Mais psit ! tout à coup on quitte la ronde,
On se pousse, on fuit, le coq a chanté.
Oh ! La belle nuit pour le pauvre monde !
Et vive la mort et l'égalité !
Le disque s'ornait, je crois, d'une peinture de Cézanne cernée par un affreux encadrement vert olive. C'était un microsillon offert par une quelconque station-service à mes parents. Le vieil
électrophone confié au péril de mes mains enfantines reposait à même le parquet et crachotait un son monophonique aigrelet. Qu'importe. Assis sur le sol dans la tranquille solitude de ma
chambre d'enfant, combien de fois ai-je inlassablement écouté et réécouté cette Danse macabre de Saint-Saëns en agitant parfois les bras pour conduire un orchestre imaginaire, jusqu'à
ce qu'un jour s'invitent sur la même platine fatiguée la prestigieuse étiquette jaune de la Deutsche Grammophon qui ornait mes premiers 33 tours des Quatre saisons ou des
Préludes de Liszt ? Assoupie dans un des tiroirs de mes souvenirs, je ne l'ai réécoutée qu'après bien des années, avec une oreille neuve et toujours autant de bonheur. C'est donc
tout naturellement qu'elle s'est imposée pour ouvrir vraiment cette rubrique dédiée à la musique française, rencontre en forme de clin d'œil entre notre passé commun et ma propre
histoire.
Susan Graham, mezzo-soprano.
Malcolm Martineau, piano Steinway D.
Un frisson français, un siècle
de mélodie française. 1 CD Onyx 4030.
2. Version pour orchestre
Orchestre national de l'ORTF.
Jean Martinon, direction.
Saint-Saëns, Symphonie n°3,
poèmes symphoniques (+ Poulenc, Concerto pour orgue). 1 CD Apex 8573892442.
3. Version pour deux pianos
Jos van Immerseel, piano Érard 1897.
Claire Chevallier, piano Érard 1904.
Pièces à deux pianos.
Œuvres de Saint-Saëns, Franck, Infante et Poulenc. 1 CD Zig-Zag Territoires ZZT22030903.
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