Partager l'article ! Deuils en écho. Le Requiem de Michael Haydn: Januarius ZICK (Munich, 1730-Ehrenbreitstein ...
Januarius ZICK (Munich, 1730-Ehrenbreitstein, 1797),
On a souvent opposé les deux
frères Haydn, généralement au désavantage de Michael (portrait ci-contre), sous le prétexte qu'il se serait contenté de produire une musique répondant aux exigences du style
« galant », plus soucieux de fluidité mélodique que d'élaborations musicales aventureuses. Si prétendre que cette opinion est entièrement fausse relève de la malhonnêteté, il est tout
aussi douteux d'y chercher un prétexte pour balayer le compositeur d'un dédaigneux revers de la main. Michael Haydn, qui, à compter de 1763, servira fidèlement les princes-archevêques de
Salzbourg durant quarante-trois ans, a écrit la musique qu'exigeaient ses prestigieux patrons, sans que ceci, à la lumière des documents que nous possédons, semble lui avoir posé le moindre cas
de conscience. Le tableau de la vie à Salzbourg a longtemps été noirci à plaisir, notamment par les thuriféraires mozartiens, qui ont fait de l'époque de la gouvernance (1772-1803) de
Hieronymus Colloredo, dont la fracassante rupture avec le fils Mozart (1781) est demeurée célèbre, une période entachée de relents d'obscurantisme. Si la cité paraît, sur bien des plans, moins
« progressiste » que Vienne, quoiqu'on trouverait aisément à y redire, tous les genres musicaux y furent néanmoins pratiqués et cette diversité permit à certains compositeurs, au
premier rang desquels Michael Haydn, de s'assurer une réputation enviable. On l'oublie un peu facilement, mais, pour les contemporains, la suprématie de Michael dans le domaine de la musique
sacrée ne faisait aucun doute, comme en atteste, par exemple, cette opinion d'E.T.A. Hoffmann (1776-1822) : « Il est, en ce domaine, pleinement l'égal de son frère ; en réalité,
il le surpasse même souvent, et de beaucoup, par le sérieux de sa pensée. » Notons aussi, pour finir, l'admiration dont lui témoignèrent certains compositeurs du premier romantisme
allemand, tels Carl Maria von Weber (1786-1826), qui fut son élève à Salzbourg, ou Franz Schubert.
Une quinzaine de jours seulement a suffi à Michael Haydn pour composer le Requiem dont il est ici question (il en
existe un second, en si majeur - MH 838 - dont seuls les deux premiers mouvements ont été achevés, le reste de l'œuvre ayant été complété en 1839 par Kronecker). Destiné à la cérémonie funèbre
du prince-archevêque Siegmund von Schrattenbach (portrait ci-contre), mort le 16 décembre 1771, le compositeur y met, en effet, le point final le 31 décembre. Même en tenant compte du fait que
bien des compositeurs du XVIIIe siècle pouvaient produire des œuvres à une vitesse stupéfiante (Vivaldi écrivit, par exemple, Tito
Manlio en cinq jours), cette rapidité, s'agissant d'une partition très élaborée, peut laisser quelque peu éberlué. Cependant, un élément biographique laisse à penser que Michael Haydn
devait déjà être dans un état d'esprit particulièrement propice à l'écriture d'un Requiem au moment de la mort de l'archevêque ; il venait en effet de perdre sa fille, Aloysia Josepha, à
peine âgée d'un an, et il ne fait guère de doute que son Requiem peut donc se lire comme une mise en écho de deux deuils, l'un officiel et l'autre intime. La référence, dès les premières
mesures de l'œuvre, au Stabat mater de Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736, extrait en fin de billet) qui connut une diffusion extraordinaire dans toute l'Europe du XVIIIe siècle, fut-elle perçue par les contemporains comme une expression canonique de l'affliction, un élément donc purement rhétorique, ou surent-ils y
déceler l'aveu d'une souffrance personnelle ? Compte tenu du contexte biographique dans lequel prit place l'écriture du Requiem, il est, pour nous, difficile de ne pas entendre
dans l'emploi de ce motif précis, que sa mise en exergue rend d'autant plus saillant, au travers de la transparente allusion à « la mère emplie de douleurs qui se tenait en pleurs près de
la croix tandis que pendait son fils » (Stabat mater dolorosa/Juxta crucem lacrimosa/Dum pendebat filius), le cri de douleur de parents qui viennent de perdre
leur enfant. L'ensemble de l'Introït déploie le langage de l'inéluctabilité du destin, celui des redoutables archevêques comme celui des fillettes fauchées au berceau, ne serait-ce que par
l'usage de ce que les anglo-saxons nomment walking bass (basse « marchante ») pour unifier le morceau en lui conférant un caractère de marche inexorable. Ponctué de sombres
fanfares qui ne sont pas sans rappeler Biber, le mouvement, d'une intensité presque suffocante, ne connaît un relatif apaisement qu'en son centre, illuminé par la prière du « Te decet
hymnus » (de 2'28" à 4'07"), avant de renouer avec l'atmosphère presque opaque du début.
La
Séquence qui suit (du Dies irae au Lacrimosa) est, en dépit de son organisation en sections distinctes, tendue de la première à la dernière note dans un même élan, culminant,
après avoir exploré une large palette d'affects allant de l'effroi à la confiance, dans l'imposant Amen conclusif. Ce mouvement, le plus long de l'œuvre, est lui aussi unifié par un motif
récurrent, constitué d'un appel de cinq notes aux cuivres pouvant évoquer les trompettes du Jugement dernier. L'Offertoire (dont vous pouvez entendre les deux parties en cliquant ici), le Sanctus et le Benedictus,
même s'ils ne renoncent pas totalement aux teintes sombres qui baignent la totalité du Requiem, apportent tout de même une certaine forme de détente qui va croissant pour trouver dans
le Benedictus, dont les ornements font songer à Georg Matthias Monn (1717-1750), un épanouissement presque apaisé. Michael Haydn a organisé son propos avec une remarquable
intelligence, instituant des contrastes saisissants entre les interventions des solistes, empreintes d'un lyrisme opératique contenu, et l'écriture majoritairement fuguée et sévère des chœurs,
qui favorisent une relance du discours extrêmement efficace. L'Agnus Dei laisse un sentiment étrange, né de l'opposition entre le caractère triste mais presque dansant de la mélodie
confiée aux cordes à laquelle s'ajoute la supplique des voix solistes, et la massivité des interjections du chœur ainsi que les ponctuations sinistres des timbales et des cuivres. Il s'en
dégage une nostalgie ineffablement amère que ne fait que confirmer la fin interrogative du Lux aeterna. Plus conventionnels sont les deux derniers mouvements, qu'il s'agisse de la
robuste fugue du Cum sanctis tuis qui reviendra après la reprise traditionnelle du Requiem aeternam, permettant ainsi à l'œuvre de s'achever dans l'atmosphère de sérénité
majestueuse et jubilante qu'autorise la foi en la miséricorde divine.
Michael HAYDN (1737-1806), Requiem en ut mineur, pour solistes, chœur et orchestre, MH 154 :
1. Introït : Requiem aeternam - Kyrie
2. Agnus Dei - Lux aeterna.
Carolyn Simpson, soprano. Hilary Summers, contralto. James Gilchrist, ténor. Peter Harvey, basse.
Choir of the King's Consort
The King's Consort
Robert King, direction
Requiem. Missa in honorem Sanctae Ursulae. 2 CD Hyperion CDA67510.
Stabat
mater (Pergolesi, A. Scarlatti). 1 CD Opus 111 OPS 30-160.
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