Samedi 9 mai 2009 6 09 /05 /Mai /2009 16:04

« Je suis un homme que tout ce qu'il a vécu hante. »
Pascal Quignard

Joseph Mallord William TURNER (Londres, 1775-Chelsea, 1851),
Tempête de neige, bateau sortant de l'embouchure d'un port, 1842.
Huile sur toile, Londres, Tate Gallery.


C'est le message d'un ami, reçu hier sur mon téléphone : « à 18 ans, la fragilité peut être émouvante, mais à mon âge, c'est une défaite ». Je l'imaginais, réfugié dans une pièce isolée de sa maison pour échapper au regard des autres, secoué de sanglots. L'homme est pudique, il tient toujours à faire bonne figure, à ne pas encombrer son entourage avec ses états d'âme. Il est d'une infinie élégance, cette qualité devenue bien rare à une époque qui a élevé le voyeurisme et le nombrilisme les plus tapageurs au rang de vertus cardinales.


On m'a souvent reproché, sur mon précédent blog, de ne jamais parler de moi, et il est vrai que j'ai déjà si peu, en privé, la confidence facile que je considèrerais comme particulièrement indécent de me livrer sur un espace public. Celles et ceux qui me font l'honneur de me lire ne sauront rien des douleurs qui me vrillent, du doute permanent avec lequel je chemine, du vertige qui s'empare de moi lorsque je mesure l'étendue de mon ignorance. Grâce au blog de Jean-Yves, je découvre ce passage d'une lettre adressée de Constantinople par Gustave Flaubert à sa mère, le 15 décembre 1850 : « Or (c'est la conclusion) je suis résigné à vivre comme j'ai vécu, seul, avec une foule de grands hommes qui me tiennent lieu de cercle, avec ma peau d'ours, étant un ours moi-même, etc. Je me fiche du monde, de l'avenir, du qu'en dira-t-on, d'un établissement quelconque, et même de la renommée littéraire, qui m'a jadis fait passer tant de nuits blanches à la rêver. Voilà comme je suis ; tel est mon caractère. » Ces mots me collent à la peau, j'y ajouterai juste qu'il est, à mes yeux, inutile de s'évertuer à parler s'il n'y a personne pour écouter vraiment. Je serre les dents et je me tais plus souvent qu'à mon tour.


Mon ami, sache que ta fragilité est, à mes yeux, une de tes plus belles réussites. En avoir conscience, quand bien même cette lucidité t'écorche, te protège de toute velléité d'outrecuidance, toi qui pourrais aisément te laisser enivrer par les talents qui sont les tiens et te draper dans une attitude pleine de morgue. On est toujours le vieux ou l'idiot de quelqu'un, et il se trouvera toujours une personne pour nous congédier d'un revers de la main parce qu'elle n'aura retenu de nous qu'une ride au coin de l'œil ou un faux-pli sur notre chemise. Ceux qui se croient suffisamment extraordinaires pour ne faire tenir leur affection qu'à ce genre de détails sont des esprits d'une étroitesse sidérante. Comme toi, un regard vers le passé me serre quelquefois étrangement le cœur. Comme toi, je bous de rages indicibles qui me laissent pantelant et l'écume aux crocs. Comme toi, je suis parfois indigne de l'affection que l'on me porte, parce qu'il est des moments où l'on aime si peu ou si mal, ce qui revient au même. Comme toi, je laisse s'échapper ce qu'il faudrait retenir et je m'absorbe dans ce qui est à peine futile. Comme toi, les mots me désertent, mes bras n'étreignent que du vent, et je me sens tellement seul.


Comme toi, je suis fragile et j'ai fini par l'accepter. Cette fissure intime est peut-être une chance.


The Cure, The kiss. Chanson écrite et composée par Robert Smith, Simon Gallup, Laurence Tolhurst, Porl Thompson et Boris Williams, extraite de l'album Kiss me kiss me kiss me (1987). 2 CD Fiction records 8321302.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Entre nous
Ecrire un commentaire - Voir les 24 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés