Partager l'article ! Flamboyante révolte. Un Confitemini milanais anonyme: Jacopo PALMA Il Giovane (Venise, c.1548- ...
Le morceau anonyme autour duquel je vais broder les quelques lignes qui vont suivre nous conte une révolte. Certes pas une qui moutonne dans les rues poings levés et banderoles au vent, ni une qui prend la Bastille et coupe la tête couronnée d'un bouc émissaire. Non, ici, nous sommes plutôt dans la lignée du cheval de Troie, ou, mieux, face à une plante que l'on tenterait à tout prix de discipliner mais qui prendrait un malin plaisir à n'en faire qu'à sa tête, offrant pampres vigoureux et floraisons éclatantes aux endroits les plus inattendus.
Vous avez sans doute entendu parler du Concile de Trente, qui s'est déroulé en trois phases, respectivement en 1545-1547-1549, puis 1551-1552, et enfin 1562-1563. Il édicta les idéaux de la Réforme catholique, cette refondation rendue nécessaire pour permettre à une Église gangrénée par les luttes de pouvoir et la simonie de faire face à l'ébranlement suscité par la déflagration protestante. La musique ne fut pas épargnée par la Contre-Réforme. La polyphonie franco-flamande qui, jusqu'ici, avait régnée en maîtresse sur toute l'Europe, se vit accusée d'un excès de complexité nuisible à la bonne compréhension des textes sacrés mis en musique. Il était urgent, aux yeux des réformateurs, de simplifier les compositions sacrées en éliminant tout ce qui pouvait brouiller l'intelligibilité de la Parole et détourner l'attention du fidèle par le déploiement superflu d'un luxe compositionnel suspecté, en outre, d'entretenir de coupables liaisons avec un monde profane sentant naturellement le soufre.
Ci-dessous : Pietro FACCINI (Bologne, c.1562-1602),
Saint en extase, les bras levés au ciel, sans date.
Encre brune, huile et rehauts de blanc sur papier. Paris, Musée du Louvre.
Dès les années 1570, la technique du faux-bourdon s'impose à Milan comme l'alternative la plus conforme aux principes de la Contre-Réforme. Basé sur
la récitation d'un cantus firmus (mélodie utilisée comme élément structurel de base d'une composition polyphonique sacrée, ou, plus rarement, profane) dans la partie de tenor (ou
teneur, mot qui désigne, en musique ancienne, la partie qui porte la mélodie, généralement liturgique) complétée par une sobre polyphonie vocale, sa simplicité de facture, la lenteur de son
tempo en font le vecteur idoine des exigences d'austérité et de gravité imposées par le Concile. Mais c'était sans compter la fabuleuse capacité d'invention de ces maudits compositeurs en
cette fin de XVIe siècle. Leur interdit-on de produire des œuvres trop richement écrites ? Les voici qui se concentrent sur les ornements, vous savez, ces petits groupes de
notes brèves, a priori innocents, qui embellissent et varient un air instrumental ou vocal - tremolo, portamento, diminutions, etc. - et dont le nombre va
littéralement exploser en une poignée d'années. La capacité à ornementer et à improviser faisait naturellement partie du bagage de tout musicien ; elle va prendre des proportions
considérables et métamorphoser le sage faux-bourdon en pièce d'une complexité croissante, avec parties instrumentales, basse continue, ornementation foisonnante, double chœur, et même, en fin
d'évolution, l'évacuation du cantus firmus sur lequel il était basé à l'origine. Le faux-bourdon que l'on s'était acharné à contraindre ne cesse de se jouer des limites et connaît, à
Milan, une ultime et exubérante floraison dans les années 1620. Cette rébellion va néanmoins l'épuiser et une dizaine d'années plus tard, il s'efface progressivement du paysage
musical.
Le Confitemini Domino que vous écoutez est symptomatique de cette dernière phase d'évolution. Supérieurement restitué par les chanteurs et instrumentistes du Poème Harmonique, il
déroule à vos oreilles des volutes qui semblent ne jamais devoir cesser de se recomposer et de se déployer. Écoutez attentivement, après la toute relative sobriété de la première
« partie » simplement accompagnée par la basse continue, les dialogues qui se tissent entre les instruments, cornet à bouquin et dulciane sur tapis de violes, cornet et dessus
de viole, puis les voix qui, sans cesse, se répondent ou s'enlacent dans la deuxième et la troisième, avant que l'ensemble culmine dans l'apothéose presque extatique du Gloria
Patri, que l'on peut rapprocher des représentations picturales de ces saints et saintes dont on ne sait si la pâmoison est mystique ou charnelle. Ici, la musique, s'enroulant
inlassablement sur elle-même, frôle, caresse, languit, se soulève, jouit. Les frontières entre amour profane et amour sacré semblent se dissoudre sous la chaleur d'un souffle qui fait
éclater la rigidité des carcans formels. Le Baroque nous offre l'embrasement d'une de ses plus flamboyantes aurores.
Anonyme, Milan, XVIIe siècle : Confitemini Domino, psaume en faux-bourdon.
1. Confitemini Domino (Louez le Seigneur)
2. De tribulatione (Dans ma détresse)
3. Dextera Domini (La dextre du Seigneur)
Le Poème Harmonique.
Vincent Dumestre, théorbe & direction.
Nova Metamorfosi, musique sacrée à Milan au début du XVIIe siècle. 1 CD Alpha 039.
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Coucou de la semaine à un blog où j 'aime revenir...
Lorent et ses 2900 trésors
Yves
Bien cordialement.
Ces dialogues entre interprètes vocaux et/ou instrumentistes sont indéniablement et magnifiquement plus sensuels que religieux.
Excellent travail, toujours, du Poème Harmonique qui sert admirablement des oeuvres à mon sens trop peu connues.
Quant aux illustrations, absolument superbes...
Je t'embrasse fort mon JC.
La musique, délivrée des carcans, peut déployer des trésors d'une infinie richesse - j'allais écrire "volupté". C'est prodigieux, tout de même, ce qui peut naître sur une base finalement aussi simple quand des artistes talentueux emploient leur énergie pour servir des oeuvres, comme tu le soulignais, bien trop méconnues.
Quant à cette avalanche de saints, je suis certain que tu t'en remettras
Je t'embrasse fort.
Dès les premières mesures, tout s’arrête…
…le silence laisse place à une musique séduisante.
Délicatement un voile nous enveloppe d’une chaleur confortable, ces ornements, si subtilement placés qu’ils en sont presque imperceptibles, s’enlacent dans un dialogue mystique ou charnel selon nos inclinaisons du moment.
On laisse glisser ce voile sur nos âmes, pour ne pas dire corps, on s’en délecte, et son déploiement nous transporte vers l’embrasement des sens…
Merci très cher Jean-Christophe de partager cette musique avec nous, qui comme le souligne Ghislaine est bien trop peu méconnue. Les illustrations qui ornent ce billet sont à mon sens la traduction visuelle de cette musique. Ton blog nous est très précieux ici bas…
Je t’embrasse très fort Jean-Christophe
Les épaules et les bras sont quasi ceux d'un nageur et elle a presque une pomme d'Adam. Les seins ne sont pas ceux des modèles féminins prisés, par exemple, par Michel-Ange, mais ceux, naissants, d'une adolescente pré-pubère. Curieux mélange. Compte-tenu de la carrure de la dame, une chose me vient immédiatement à l'esprit : pourquoi a-t-elle besoin du soutien des deux anges dans sa pâmoison ? Elle paraît, cette Madeleine, au moins aussi, si ce n'est plus robuste, qu'eux. Ou bien son extase est-elle alors d'une violence extrême. En ce sens cela s'accorde parfaitement à la volupté de la musique.
Loin de moi l'idée d'enlever à ce dessin, au demeurant d'une grande beauté, sa part de magie et de mystère, mais, je te l'ai dit de vive voix, celui-ci m'interpelle.
Ou le regard candide d'une musicienne sur la peinture et/ou le dessin
Je t'embrasse fort, toi.
Je t'embrasse.
Effectivement, à quoi bon les anges qui la portent alors qu'elle est aussi massive qu'eux si ce n'est parce que la vigueur de son extase rend nécessaire ce soutien ? En écrivant ces lignes, je songe aux fulgurances de Thérèse d'Avila, à cet amour violent, sanguin, paroxystique de Dieu. Je crois qu'il y a quelque chose de parent dans ce dessin de Vouet. On a trop souvent fait de l'extase quelque chose de douceureux, alors que c'est quelque chose qui, au contraire, doit terriblement secouer puisqu'elle conduit l'être à l'anéantissement. Comme l'orgasme, qui est peut-être une des approches possibles du divin.
Je t'embrasse fort moi aussi.
Et Simon Vouet en prime...
Quel bonheur toujours renouvelé de vous lire, cher Jean-Christophe. Pourquoi donc dans cette musique sublime, la consolation, l’envol de l’âme ne l’emportent-ils pas sur cette immense souffrance qu’elle me semble porter, que je ressens ? L’inaccompli de nos vies, sans doute y est-il pour quelque chose…
Merci pour votre approche sensible et fidèlement à vous.
Le texte que tu fournis ici est remarquable de simplicité : c'est expliqué avec talent et pédagogie. Que dire de plus ? Ruez-vous sur ce disque si vous ne l'avez pas encore acquis !
Je suis ravi de te lire, sache le, et de voir que tu as compris - je n'en doutais pas - ma démarche. La musique et l'image, c'est la même chose, c'est, comme tu le dis, l'émanation d'un moment du temps, d'une société donnée, d'un Zeitgeist, même si c'est une notion à laquelle je n'adhère pas forcément. Ici, l'une illustre l'autre et inversement, c'est indissolublement lié, pas moyen de séparer les choses.
Je suis d'accord avec toi, il reste à ceux qui ne connaissent pas encore cet enregistrement absolument remarquable à se ruer dessus, car c'est une heure de pur bonheur.
Amitiés à toi.
Et que dire de cette ambiguïté évoquée par Paul et toi sinon que c'est justement ce qui me touche profondément, m'attire et me retient dans cette musique?
Quoi, fondamentalement mélancolique?
Parfaitement! Et totalement assumée!