Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 16:12


Otto SCHOLDERER (Frankfurt am Main, 1834-1902),
Violoniste à la fenêtre, 1861.
Huile sur toile, Frankfurt am Main, Städel Museum.

 

Sans Yehudi Menuhin, qui s’était pris de passion, au point de l’éditer en 1952 et de s’en faire le champion, pour une œuvre alors complètement disparue du répertoire où trônait son illustre frère en mi mineur (opus 64, 1844-45), le Concerto pour violon en ré mineur de Felix Mendelssohn Bartholdy (1809-1847) dormirait peut-être encore dans quelque obscur fond de tiroir. L’audition récente de cette partition, donnée au Festival de la Chaise-Dieu par Giuliano Carmignola et Paul McCreesh, m’a donné l’envie de lui consacrer quelques lignes ici.

 

Aborder Mendelssohn, c’est nécessairement, dans un premier temps, écarter un flot de commentaires bien peu amènes concernant et le compositeur et son legs, oublier les anathèmes, qui ne méritent d’ailleurs pas meilleur sort, de Wagner et Debussy, faire abstraction de toute une tradition interprétative qui s’est obstinée à jouer cette musique de façon souffreteuse, mièvre ou sirupeuse, parfois, hélas, les trois ensemble. Il faut ensuite se souvenir d’une ou deux choses essentielles.
Mendelssohn, outre la chance de naître dans un milieu socialement favorisé sur laquelle on s’appuie parfois encore un peu trop souvent pour expliquer son succès, était non seulement précocement doué pour les arts – la musique ainsi qu’entre autres le dessin ou l’aquarelle – mais également particulièrement curieux, intelligent et obstiné. On voit mal les autorités de Leipzig confier la direction de l’orchestre du Gewandhaus à une mauviette dont le principal talent eût consisté à avoir suffisamment peu de personnalité pour n’être jamais passé de mode.
On rapproche souvent Mendelssohn de Mozart, quelquefois pour des raisons qui n’ont pas grand chose à voir avec la musique elle-même. On sait, bien sûr, l’admiration que le premier portait à son aîné, qu’il considérait comme un modèle et avec lequel il est permis de croire que s’était opéré, en partie, un processus d’identification. Néanmoins, penser comme hégémonique l’influence mozartienne sur l’œuvre de Mendelssohn est une vision abusivement simplificatrice, car s’il est une figure tutélaire qui peut y prétendre à autant d’importance, c’est celle de Bach. Je vois tout de suite certains se frapper sur le front en disant « Bon sang, mais c’est bien sûr ! Felix, le recréateur de la Passion selon Saint Matthieu ! » Eh bien non, ce n’est pas de Bach père dont je parle, même si la découverte de l’œuvre de ce dernier a également été extrêmement importante dans la construction de la manière mendelssohnienne, mais bien d’un de ses fils, Carl Philipp Emanuel (1714-1788), dont Mendelssohn recueillit l’héritage préromantique et ombrageux au travers de l’enseignement de Carl Friedrich Zelter (1758-1832), qui fut son professeur à Berlin dès 1817. Moitié classique, moitié romantique, teintée de fortes réminiscences baroques, l’esthétique mendelssohnienne est donc beaucoup moins univoque que ce qu’on a parfois voulu faire croire.
Le Concerto pour violon en ré mineur est une sorte de parfaite synthèse de tous ces éléments. L’œuvre a été achevée en 1822 – notre compositeur a donc 13 ans – sans doute pour les concerts dominicaux organisés par la famille Mendelssohn à Berlin, pour lesquels le jeune Felix composa également ses douze symphonies pour cordes entre 1821 et 1823 (à découvrir dans l’incontournable intégrale du Concerto Köln, dont vous pouvez écouter un des trois volumes en cliquant ici), qui s’affranchissent, au fur et à mesure de leur progression, de leur caractère d’exercices de style pour faire montre, dans les dernières, d’une maturité déjà prometteuse. On ignore qui fut le violoniste qui tint la partie de soliste, même si certains chercheurs ont postulé qu’il pouvait s’agir de Ferdinand David (1810-1873), ami d’enfance pour lequel Mendelssohn écrira le célébrissime Concerto pour violon en mi mineur, à qui il assurera le poste de premier violon de l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig et qui, après la mort du compositeur, héritera du manuscrit du Concerto en ré mineur. Quoi qu’il en soit, les exigences de la partition attestent que le musicien auquel les solos étaient destinés devait être un virtuose.
Le premier mouvement est celui qui se souvient le plus de CPE Bach. Son caractère résolu, presque emporté par instants, associé à l’emploi de la tonalité de ré mineur nous dit également que Mendelssohn a probablement été, dès son plus jeune âge, en contact avec les compositions du courant, à l’origine littéraire, que l’on a nommé Sturm und Drang (« Tempête et oppression »), dont les explosions véhémentes marquèrent, entre 1765 et 1775 environ, un moment fort de la musique, principalement en terres germaniques, mais aussi dans toute l’Europe, à la notable exception de l’Italie. Dans cet Allegro molto, la lutte entre le soliste, dont la fermeté de la ligne n’exclut pas la tendresse ou la supplique (donc d’inspiration authentiquement romantique), et un orchestre aux unissons menaçants et orageux, relance sans cesse l’intérêt du discours, dont la tension ne connaît aucun relâchement.
À qui tient absolument à trouver du Mozart chez Mendelssohn, l’Andante en ré majeur qui suit ce premier mouvement quelque peu chahuté apportera une intense satisfaction. Paisible et lumineuse, cette page au lyrisme rêveur, à fleur de peau, reste fidèle aux exigences de clarté et d’équilibre de la tradition classique. Cependant, la respiration très ample, l’exaltation fiévreuse que l’on sent par instants sur le point de rompre les digues imposées par les contraintes formelles, sont déjà pleinement romantiques et nous en apprennent beaucoup sur le degré de maturité auquel était parvenu le tout jeune compositeur ainsi que sur la force des émotions qui pouvaient déjà le traverser.
C’est le souvenir de Haydn qui vient s’inviter dans le dernier mouvement, dont l’élaboration thématique est fondée sur une mélodie d’essence indubitablement populaire, comme le maître d’Eszterháza aimait, lui aussi, en employer. L’intérêt de Mendelssohn pour ces timbres parfois rustiques se confirmera dès l’année suivante, puisqu’on retrouve, dans les symphonies pour cordes nos IX et XI des réminiscences d’une chanson et d’un ranz des vaches entendus lors d’un voyage familial en Suisse. Page brillante, enlevée, d’une alacrité rythmique qui invite à la danse, cet Allegro final n’en demeure pas moins plus ambigu que ce qu’une approche superficielle pourrait laisser supposer, les ombres qui présidaient au premier mouvement et le songe éveillé qui embuait le deuxième y passant comme des fantômes.

Page dont le charme et la vivacité font presque oublier à quel point sa construction est pensée avec une intelligence et une maîtrise confondantes chez un musicien aussi jeune, le Concerto pour violon en ré mineur de Mendelssohn, porté par le même souffle que les meilleures de ses symphonies pour cordes contemporaines, inaugure une série de réussites dont on aurait tort de ne retenir que l’Octuor pour cordes (opus 20, que vous pouvez écouter en cliquant ici) composé en 1825. Puisse cette écoute vous avoir donné l’envie de goûter plus longuement les premiers fruits savoureux d’un compositeur dont l’œuvre a eu un impact décisif sur la musique européenne de son temps.

 

Felix MENDELSSOHN BARTHOLDY (1809-1847), Concerto pour violon et orchestre à cordes en ré mineur :

I. Allegro molto
II. Andante
III. Allegro

 

Hiro Kurosaki, violon.
Capella Coloniensis.
Sigiswald Kuijken, direction.

 

Concerto pour violon en ré mineur. Symphonie n°1 (et Schneider, Symphonie n°17 en ut mineur). 1 CD CPO 999 932-2.

 

Le portrait de Mendelssohn présenté dans ce billet est dû à Carl Joseph Begas (dit l’Ancien, Heinsberg, 1794-Berlin, 1854). Il s’agit d’une esquisse préparatoire datée de 1821.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Contrepoints
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