Partager l'article ! Au ciel des Lumières, l'Esprit : un paysage de Simon Mathurin Lantara: Simon Mathurin LANTA ...
Surtout résister à la tentation de voir dans ce petit tableau l’expression d’un artiste consciemment romantique, à moins d’admettre, bien entendu, que ce courant est bien plus ancien que ce que nous apprennent les livres d’histoire. Que pouvaient bien avoir à l’esprit un Salvator Rosa (1615-1673), un Jacob van Ruisdael (c.1628/29-1682) ou un Simon Mathurin Lantara quand ils peignaient le premier une scène de nécromancie, le deuxième un sombre cimetière juif, le dernier la marine que je vous présente aujourd’hui ? Appliquer à ces œuvres des schémas postérieurs à leur création serait évidemment tomber dans le piège de l’anachronisme. Tentons de comprendre sans distordre la réalité.
Les légendes entourant la vie de Lantara (portrait gravé ci-contre) ont trouvé, au XIXe siècle, des échos enflammés dans l’esprit
de la génération romantique naissante, au point que c’est une image largement déformée de lui qui est parvenue jusqu’à nous. Même les pages que lui consacre Émile de la Chavignerie
(Recherches historiques, biographiques et littéraires sur le peintre Lantara…, Paris, J.B. Dumoulin, 1852), si elles incluent la transcription de précieux documents d’archives, ne sont
pas exemptes de cette propension à la reconstruction poétique et orientée d’un destin dont, finalement, la majeure partie reste obscure. Ce qui est certain, preuves à l’appui, c’est que Simon
Mathurin Lantara est né à Oncy, non loin de Milly (aujourd’hui Milly-la-Forêt dans l’actuel département de l’Essonne), au matin du 24 mars 1729. Le fait qu’il ait été « ondoyé dans le cas
de nécessité » à la naissance indique qu’on ne lui donnait guère de chances de survie. Un mauvais départ, auquel s’ajoute une autre difficulté : Lantara est un enfant illégitime, ce
qui, pour être relativement fréquent à l’époque, n’en était pas moins inconfortable. Il faudra toute l’obstination de sa mère, Françoise Malvilain, pour qu’après une procédure juridique,
l’enfant soit légitimé par le mariage de ses parents, le 25 février 1732. L’extraction sociale de Lantara est modeste, son père est tisserand, sa mère fille de laboureurs, et c’est tout
naturellement qu’il entre au service de Pierre Gillet, propriétaire du château de la Renommière, en qualité de vacher. C’est alors que ses talents sont remarqués par un des fils amateurs d'art
de ce hobereau qui, s’il faut en croire La Chavignerie, décide de placer le jeune paysan à Versailles chez un peintre dont, bien entendu, l’identité reste un mystère. La carrière de Lantara se
déroulera ensuite entièrement à Paris dès le début de la décennie 1750, sans qu’il soit possible d’en savoir autre chose que ses nombreux changements de résidence documentés au travers d’actes
notariés, lesquels nous apprennent également que la situation financière du peintre a toujours été assez précaire. C’est d’ailleurs à l’hôpital de la Charité qu’il meurt, au soir du 22 décembre
1778.
Ce qui est conservé de la production de Lantara est aussi épars et incertain que les éléments de sa maigre
biographie. Un petit ensemble de toiles et de dessins, dont une large partie pose de réels problèmes d’authenticité du fait de l’absence quasi systématique de signature, forme un beau
casse-tête qu’à ma connaissance aucun chercheur ne s’est actuellement empressé de résoudre. Néanmoins, à l’instar d’un Paysage nocturne conservé au Musée du Louvre (ci-dessus),
L’Esprit de Dieu planant sur les eaux, lui daté et signé, permet de se faire une idée des artistes qui ont pu l’influencer. Si le premier tableau fait penser à la peinture hollandaise
du XVIIe siècle, dans la lignée de laquelle se situe tout ce que l’on peut raisonnablement attribuer à Lantara, mais aussi à celle de Claude-Joseph Vernet (1714-1789) qu’il semble
avoir connu puisque le seul portrait que nous avons de Lantara se base sur une esquisse de sa main, la science de la lumière, dans la seconde, dénote clairement, jusqu’à la citation, la
connaissance d’œuvres de Claude Gellée (dit le Lorrain, c.1604/5-1682, cliquez ici). La composition du tableau est a priori d’une désarmante simplicité, jouant avant tout sur les effets atmosphériques et lumineux,
avec, de chaque côté de la source de lumière, deux nuages servant de coulisses. Vu de loin, il s’agit donc ici d’un paysage soigneusement mis en scène, un théâtre de nature, une marine d’une
indiscutable virtuosité technique. Cependant, dès que l’on s’approche suffisamment de la toile, sa véritable dimension se révèle, puisque l’on peut apercevoir un triangle qui surmonte les flots
marins sur lequel est inscrit le tétragramme sacré ; l’œuvre est donc une représentation des premiers versets de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la
terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux. » Faut-il voir dans le caractère presque cryptique du tableau une volonté du
commanditaire de signifier que le spectacle de la nature glorifie le nom de son Créateur ou que pour percevoir le caractère sacré de l’univers, il convient de l’observer autrement qu’en
superficie et être attentif au moindre détail, deux lieux communs de la théologie ? Sans être abusivement affirmatif, ce sont des pistes de lecture tout à fait envisageables dans un siècle
où le sentiment panthéiste ne cessait de gagner du terrain.
Découvert à l’occasion de l’exposition La volupté du goût (Tours, 11 octobre 2008-12 janvier 2009, cliquez ici), qui documentait remarquablement la peinture française au temps de Madame de Pompadour, ce tableau d’apparence modeste en constituait, à
mon sens, un des joyaux par la remarquable qualité de représentation d’un thème par ailleurs assez peu souvent traité. Lantara, pourtant contraint par le format restreint qui s’attachait
encore, au XVIIIe siècle, au genre du paysage, réussit en effet à y créer une véritable sensation d’espace et d’élévation, mettant ses indiscutables dons de paysagiste au service
d’une ample méditation sur le caractère transcendant de la beauté de la nature. La précision dans l’observation des phénomènes physiques mise au service d’un véritable souffle poétique qui
ouvre sur une dimension spirituelle et sensible ferait presque passer pour authentique cette notation, d’esprit certes trop XIXe pour ne pas soulever quelque suspicion,
qu’Alexandre Lenoir (1761-1839, créateur du Musée des monuments français) rapporte sur Lantara : « Souvent, on le voyait le soir, immobile sur le Pont-Neuf, à regarder, dans une
sainte extase, le soleil dessinant les arches des autres ponts et se mouvant en rayons brisés sur l’eau du fleuve ; il pleurait d’admiration. »
Accompagnement musical :
Jean-Joseph CASSANÉA de MONDONVILLE (1711-1772), Dominus regnavit, grand motet en ré mineur (1734, joué deux à quatre fois par an au Concert Spirituel entre 1735 et 1758) :
1. Symphonie & chœur introductif
2. Testimonia tua (Sophie Danneman, dessus)
Les Arts Florissants.
William Christie, direction.
Grands motets. 1 CD Erato 0630-17791-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
Illustrations complémentaires :
Félix BRACQUEMOND (Paris, 1833-Sèvres, 1914), Portrait de Lantara, d’après une esquisse Claude-Joseph Vernet, 1857. Gravure parue dans la revue L’Artiste du 1er septembre 1864.
Simon-Mathurin LANTARA :
Paysage au clair de lune, sans date. Huile sur toile, 16x19 cm, Paris, Musée du Louvre. [cliquez sur l’image pour l’agrandir]
La petite église, sans date. Pierre noire et craie sur papier vergé, 17,6 x 22,3 cm. Dijon, Musée Magnin. [cliquez sur l’image pour
l’agrandir]
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Merci pour cette découverte cher Jean-Christophe.
J’ai encore appris beaucoup de chose ce soir, il est vrai que lorsque l’on observe cette toile, le travail de lumière fait penser à Maître Gellée dont tu as parlé récemment. A l’écran le triangle est perceptible mais l’inscription hélas bien moins j’espère un jour avoir l’occasion d’admirer cette toile en réalité.
Comme tu connais mon affection pour la nature, tu imagines bien que ces toiles me touchent beaucoup.
La nature glorifiant le créateur, mais je pense que l’on peut également y voir par la petitesse du personnage dans paysage nocturne, que l’homme n’est qu’un grain de poussière, et que la nature aura toujours plus de poids. Il serait peut être temps que l’homme reconnait que la nature est une église comme une autre et lui prouve un peu plus de respect.
Excuse ma lecture qui n’a certes rien à voir avec celle de l’époque mais c’est aussi ce que m’inspire cette toile….
Je t’embrasse
Ta lecture du Paysage nocturne, même si elle me semble inexacte, illustre ton appropriation personnelle de l'image et elle est, en ceci, respectable, quand bien même elle serait, comme je le pense, assez anachronique. En dehors de l'analyse que l'on peut faire d'une oeuvre, ce qu'elle nous fait sentir est, à mes yeux, important, puisqu'à défaut d'être un révélateur de son sens, elle dévoile beaucoup de nous-mêmes.
Je t'embrasse.
Bien amicalement.
A très bientôt et bien amicalement.
Le plus curieux: les deux toiles sont au Louvre... ma prochaine aura un parcours très précis, je crois...
merci pour toutes ces découvertes
*_*
et les voisins... ben ça leur apprendra à casser MES oreilles si souvent...
Et puis curieusement, le paysage nocturne, lui, me fait penser aux paysages sous la lune de Van der Neer... Comme par exemple celui-ci : http://citadel51.ru/cat_img/omp/Neer%20Aert%20van%20der_Moonlit%20riverlandscape_l.jpg
Et que te dire de Christie dans Mondonville que tu ne saches déjà ? C'est du pur bonheur, de l'excellent, vraiment excellent Christie.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Je suis heureux du rapport image-musique de ce billet, je l'avoue, j'avais peur, au départ , qu'il paraisse un peu tiré par les cheveux, mais finalement, ça "colle" au-delà de mes espérances. Et, à fabuleux tableau, fabuleux disque, quoi de plus normal ? Le Christie de la grande époque avait décidément bien du talent.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
ce que je trouve remarquable dans la marine, c'est la fusion des éléments, une vue cosmogonique où eau, air et feu du soleil se présentent sous des frontières abolies, comme participant tous de l'esprit de divin, comme une convergence vers le principe de vie.
Dans cette diffuse construction Lantara est en marge de tout et aboutit à une dilution du monde sensible dans la lumière bien avant Turner.
Qu'est le "romantisme" ? tu semble craindre l'anchronisme ;pas moi, tu connais mon aversion à voir des barrières dans la manifestations de l'esprit quelle que soit la forme de l'expression, je n'accorde pas un crédit illimité aux compartimentages temporels ou spaciaux, alors si, historiquement, Lantara ne saurait être un romantique, la lune de son tableau nocturne vaut bien celle de Friedrich et les silhouettes fugitives du paysage participent de cette grandeur de la Nature devant laquelle l'homme n'est que si peu de chose "la nature t'attend dans un silence austère...".
Quant au format eh bien je dirai que de très grandes dimensions peuvent t'enfermer dans un monde étriqué et de petits modèles s'ouvrir sur l'infini.
Bref, je réclame pour Lantara sa part d'esprit "romantique" dans cete sensibilité très particulière.
Bon, il est vrai que c'est là un sujet sur lequel nous avons déja longuement donné valse à nos langues.
Enfin, tu as fait un choix d'accompagnement musical des plus cohérents. On y voit là aussi mystère et lumière.
Quand les premiers frémissements du romantisme se font-ils sentir ? A quel moment les artistes deviennent-ils conscients de basculer vers une esthétique différente ? Deux questions auxquelles il faudrait répondre en examinant par le menu et pas-à-pas les évolutions qui gagnent chaque genre : c'est le travail d'une vie. Pour le moment, je me contenterai de dire qu'avec Lantara, le paysage envisagé en dehors de toute anecdote (pas de bergers arcadiens, pas de voyageurs ni de bateaux, etc.) est sans doute un pressentiment d'une vision à la fois poétique et décantée de la Nature qu'on retrouvera effectivement chez Friedrich, qui n'était même pas né lorsque L'Esprit de Dieu planant sur les eaux fut peint. C'est un sujet sur lequel je n'ai pas fini de réfléchir