Partager l'article ! Au souffle des bonheurs de jadis : l'exposition Parties de Campagne au Musée de la Toile de Jouy: ...
Scènes galantes (détail), c.1770-80.
Coton imprimé en rouge à la plaque de cuivre, Manufacture Oberkampf.
Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy.
« Celui qui n'a pas vécu au dix-huitième siècle avant la Révolution ne connaît pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y avoir de bonheur dans la vie. C'est le siècle qui a forgé toutes les armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qu'on appelle l'ennui. L'Amour, la Poésie, la Musique, le Théâtre, la Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout concourait à la satisfaction des appétits physiques, intellectuels et même moraux, au raffinement de toutes les voluptés, de toutes les élégances et de tous les plaisirs. »
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Mémoires
Pousser les portes du musée de la Toile de Jouy, créé en 1977 et installé depuis 1991 dans une vaste demeure de la seconde moitié du XIXe siècle répondant au nom évocateur et quelque peu prédestiné de château de l’Églantine, c’est se donner l’assurance de faire un bond dans le temps et de renouer, le temps d’une flânerie à la fois rêveuse et instructive, avec une certaine idée d’un raffinement à la française solidement ancré dans l’esthétique de l’Ancien Régime, un point qui explique sans doute assez largement le succès que ces productions textiles rencontrent aujourd’hui. L’exposition Parties de Campagne, qui s’y déroule depuis le printemps dernier et prendra fin, après prolongation, le 3 janvier 2012, offre une manière de quintessence de l’esprit qui emplissait Talleyrand de nostalgie au travers de créations regroupées autour de la thématique des jardins et des champs réinventés par l’imagination et la main de l’homme entre le dernier quart du XVIIIe siècle et le premier du XIXe.
Il convient peut-être de s’arrêter un instant, avant de parler de l’exposition elle-même, sur le support lui-même ou
plutôt celui qui lui conféra ses lettres de noblesse, une figure aujourd’hui surtout connue des amateurs et des spécialistes. Christophe Philippe Oberkampf est à la fois l’héritier d’une longue
tradition et un commerçant avisé et soucieux d’innover. Ce fils d’une famille de teinturiers est né en Allemagne, dans le village de Wiesenbach, aujourd’hui dans le Land de Bade-Wurtemberg, en
1738. Après avoir été formé par son père, il gagne Mulhouse où il devient graveur au sein de la manufacture d’indiennes (toiles imprimées) fondée en 1746 par Samuel Koechlin, Jean-Jacques
Schmaltzer, Jean-Henri Dollfus et Jean-Jacques Feer. Après avoir été employé en qualité de coloriste aux ateliers de l’Arsenal à Paris, il fonde, en association avec Antoine Guerne (dit de
Tavannes), sa propre entreprise de toiles imprimées à la planche de bois à Jouy-en-Josas, un lieu qui, outre sa proximité avantageuse avec Versailles, offre l’espace et, grâce à la Bièvre, la
quantité d’eau nécessaires à cette industrie. Les premières productions apparaissent dès 1760 et le succès est au rendez-vous, impliquant rapidement un agrandissement des locaux et des
améliorations techniques visant à en accroître la productivité, dont le plus marquant est probablement l’abandon des planches de bois au profit de plaques de cuivre gravées fixées sur des
tambours cylindriques. Naturalisé Français en 1770, Oberkampf connaît une réussite spectaculaire qui le conduit à une position de quasi-monopole : ses ateliers deviennent manufacture
royale en 1783 et il reçoit, en 1787, des lettres de noblesse. La production de la toile de Jouy n’est pas freinée par la Révolution et si on note un ralentissement de l’activité au tournant du
siècle, la décennie 1800 est encore suffisamment florissante – plus de 1300 ouvriers travaillent encore à Jouy en 1805 – pour attirer l’attention de Napoléon, qui décore l’entrepreneur de la
Légion d’honneur en 1806. Cependant, la concurrence de plus en plus rude d’autres centres de production d’indiennes, comme Nantes ou Rouen, et la situation politique agitée font de 1815 une
année noire, dont le point d’orgue est la mort d’Oberkampf, le 6 octobre. Son fils, prénommé Émile, lui succède, mais en 1821, il cède l’entreprise à Jacques-Juste Barbet (dit de Jouy,
1787-1849), patron d’une manufacture d’indiennes rouennaise ; les ateliers de Jouy ne résisteront cependant ni aux difficultés de la conjoncture ni à la désaffection du public : ils
ferment définitivement leurs portes en 1843.
Lorsque l’on pense à la toile de Jouy, c’est plus naturellement l’image de cotonnades illustrées de scènes
arcadiennes qui vient à l’esprit. Elles constituent, en fait, la prolongation d’un esprit qui s’est appuyé, dès le départ, sur la représentation d’une nature maîtrisée et décorative, puisque ce
sont les motifs floraux qui prédominent dans les premières productions d’Oberkampf. Parties de Campagne permet de mesurer cette évolution tout en explorant les variations dont s’est
accompagné le traitement des thèmes pastoraux, du plus simple semis de pensées à la scène galante élaborée en usant de références empruntées aux peintres à la mode, Watteau, Boucher, Fragonard
ou Hubert Robert, ou de créations originales, comme celles de Jean-Baptiste Huet, un artiste très attaché aux ateliers jovaciens dont les œuvres prolongent une veine Pompadour (voir ici) pleine de charme jusqu’à une date très avancée dans le XVIIIe siècle. Chacun goûtera le parcours
proposé par l’exposition, dont il faut louer la scénographie très réussie, car traduisant parfaitement le mélange d’élégance et de fraîcheur exprimé par les toiles, signée par Philippe Model,
selon son envie et ses connaissances. La variété des couleurs, des textures et des motifs constitue certes, à elle seule, une véritable source d’émerveillement, mais on peut aussi traquer, au
travers de ces pans de tissu dans lesquels il serait réducteur de ne voir qu’une somptueuse décoration, les échos des préoccupations d’une époque et l’évolution des styles picturaux qui s’y
sont succédé.
Les toiles de Jouy reflètent le goût prononcé pour les fleurs et jardins qui hantent alors la littérature, en les
regardant parfois au travers du prisme, plus ou moins déformé par l’imagination, de la botanique ou de l’exotisme alors en vogue, et sont également toutes baignées par les frémissements
rousseauistes devant une nature idéalisée au sein de laquelle l’Homme vit heureux au rythme des saisons en profitant des fruits savoureux qu’elles prodiguent, que les soupirs amoureux troublent
à peine et dont les moutons, semblables à leurs frères de Trianon, ne peuvent être que chéris. Témoins de l’actualité, comme le montrent la très belle composition Le ballon de Gonesse,
illustrant les expériences aérostatiques menées par les frères Robert et le physicien Jacques Charles les 27 août (vol non monté) et 1er décembre 1783 (vol habité), ou l’allégorie
Louis XVI restaurateur de la liberté, dessinée par Huet vers 1790 et modifiée pour s’adapter à la nouvelle situation politique du pays (la figure de la liberté, par exemple, était à
l’origine celle de la religion), les toiles traduisent également de près les évolutions du goût, en représentant, à l’instar de Louis Boilly dans le domaine de la peinture, la détente qui marque la société bourgeoise du Directoire avec son besoin de jeux et de plein air (Les
Champs Élysées, début du XIXe siècle, Manufacture Favre Petitpierre et Cie, Nantes), ou l’appétence grandissante pour une
Histoire fortement teintée de romanesque, revêtant l’histoire de Louis XIV et Mademoiselle de Lavallière (c.1815) ou Les Premiers amours de Henri IV ou l’origine de conter
fleurette (début du XIXe siècle) des accents typiques du style troubadour, tandis que d’autres scènes, comme celle représentant l’éruption
du Vésuve dans Le Galant jardinier (c.1815), attestent de l’intérêt renouvelé pour l’Antiquité suscité par les fouilles d’Herculanum et de Pompéi qu’elles expriment sur le ton
néoclassique popularisé par Joseph-Marie Vien et son élève, Jacques-Louis David. Il y a donc beaucoup de choses à apprendre ou à deviner, ce qui n’exclut nullement le plaisir, en regardant ces
toiles qui, en dehors de leur destination décorative, sont de véritables tableaux de la société qui les a vues naître.
Il vous reste un peu plus d’un mois pour aller découvrir Parties de Campagne, une exposition délicieusement
instructive dont le caractère souriant est un véritable baume dans les temps troublés que nous traversons. Je recommande à ceux qui ne pourraient pas se rendre au musée de la Toile de Jouy, un
établissement dont les richesses méritent réellement la visite et dont la qualité de l’accueil réservé au public doit être soulignée, de faire l’acquisition du catalogue accompagnant cette
manifestation, deux petits volumes joliment présentés sous un coffret fleuri, dont les textes, à l’exception d’une préface heureusement brève accumulant les banalités, sont particulièrement
intéressants et dont les illustrations, choisies avec un goût très sûr, parviennent à transmettre les bruissements de ces bonheurs de jadis dont les brises font onduler les ramures de ces
jardins de coton.
Parties de Campagne, Jardins et
champs dans la toile imprimée XVIIIe-XIXe siècles. Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas
(Yvelines), du 29 avril 2011 au 3 janvier 2012. Ouvert du mardi au dimanche, de 11h à 18h. Plus d'informations sur le site du musée.
Catalogue : Anne de Thoisy-Dallem (dir.), Parties de Campagne. Éditions Soferic, 2011, 288 pages,
25€. ISBN : 978-2-919165-00-1. Ce livre peut être acheté en suivant ce lien.
Illustrations complémentaires :
Jardinier, jardinière (détail), c.1780. Coton imprimé à la planche de bois, Manufacture Oberkampf. Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy.
Les délices des quatre saisons (détail), 1787. Dessin de Jean-Baptiste Huet (Paris, 1745-1811), coton imprimé en rouge à la plaque de cuivre, Manufacture Oberkampf. Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy.
Le ballon de Gonesse (détail), c.1784. Coton imprimé à la plaque de cuivre, Manufacture Oberkampf. Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy.
Le galant jardinier (détail), c.1815. Coton imprimé en rouge à la plaque de cuivre, Manufacture Favre Petitpierre et Cie, Nantes. Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy.
Accompagnement musical :
1. André-Modeste Grétry (1741-1813), Céphale et Procris, ballet héroïque sur un livret de Jean-François Marmontel
(1773) :
Récitatif et air (L’Aurore) : « C’est ici que le beau Céphale – Naissantes fleurs »
Sophie Karthäuser, soprano
Les Agrémens
Guy Van Waas, direction
Airs & ballets. 1 CD Ricercar RIC 234. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
2. Michel Corrette, Variations sur la Fürstenberg (1783)
Catherine Daron, flûte traversière
Les Menus-Plaisirs du Roy
Jean-Luc Impe, archiluth & direction
Parodies spirituelles & spiritualité en parodies. 1 CD Musica Ficta MF8010, chronique complète
ici. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
3. Les tendres souhaits, paroles de Charles Henri Ribouté sur un air de Giovanni Battista Pergolesi (dernier quart du XVIIIe siècle)
Claire Lefilliâtre, chant
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, guitare, théorbe & direction
Plaisir d’amour, chansons & romances de la France d’autrefois. 1 CD Alpha 513. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
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Quel plaisir de prolonger cette visite très agréable grâce à ton billet, toujours aussi bien documenté et magistralement illustré en images et en musique ! J'adore les extraits musicaux si tendres et un brin nostalgiques.
Partager cette exposition avec toi a été également un vrai plaisir et il va de soi que ce billet est aussi une façon de prolonger ces moments riches de sourires et de découvertes. Je suis vraiment heureux que les illustrations te semblent rendre justice à ces Parties de Campagne qui resteront, pour moi, un vrai moment de quiétude dans une année qui en aura été avare.
Merci pour tout ceci et pour ton commentaire
Mêmes sans le son... j'adore la toile de Jouy, je suis addict du tissu en général, de celui-là en particulier: merci, ça me réveille ! bonne soirée JCP
Quel dommage que ce soit sans le son, mais quel bonheur de savoir que ce billet consacré à la toile de Jouy t'a fait plaisir, Catherine
Je suis très amateur aussi de ce tissu-ci et je ne regrette pas d'avoir demandé à Claire de visiter le musée : j'avais oublié
que l'exposition s'y déroulait, j'en suis sorti absolument enchanté.
Merci pour ton commentaire et à très bientôt.
La Révolution n’a pas seulement fait tomber bien des têtes poudrées, elle a aussi tiré le rideau sur un monde qui, aujourd’hui encore, nous fait rêver : ce monde que nous ne pouvons atteindre finalement que par l’Art.
Pour rester dans le domaine champêtre, je me souviens de mon émerveillement devant les quelques 1500 pièces de porcelaine, toutes décorées d’oiseaux différents, de l’Hôtel Nissim de Camondo (près du parc Monceau) ou les décors peints d’animaux dans une végétation luxuriante, signés Boucher, Fragonard et Huet pour le salon du graveur Demarteau (musée Carnavalet).
Mais l’Île de France est bien loin de ma province et je ne pourrais m’octroyer cette « Partie de campagne » si tentante. Mais grâce à vos illustrations musicales, Jean Christophe, j’ai entendu « les bruissements des bonheurs de jadis ». Votre conclusion a la même envolée que l’ultime vers d’un sonnet.
Danièle.
Vous avez tout à fait raison, Danièle, de souligner qu'avec la Révolution, c'est bien plus que l'Ancien Régime qui a basculé et s'est perdu : c'est une longue tradition que nous ne pouvons aujourd'hui percevoir et comprendre qu'imparfaitement, même quand nous possédons des témoignages d'époque, lesquels ne disent jamais tout. Alors reste le rêve, celui que nous permettent les pièces de porcelaine que vous évoquez et que je ne connais pas (merci de mes les avoir indiquées), les toiles de Jouy, la musique ou les tableaux (que je suis allé retouver ces derniers jours, d'où ma réponse un peu tardive), autant de petits fragments qui nous permettent de recomposer un paysage que, comme tout bon peintre, nous idéalisons un peu.
J'ai eu la chance, grâce à la bienveillance d'une amie qui a hébergé le provincial que je suis, de pouvoir me promener dans ces allées aux couleurs de pastorale et il n'aurait pas été juste, ne serait-ce que parce que cette opportunité m'a été offerte, de ne pas en partager quelques échos avec les lecteurs de Passée des arts. Je suis ravi que cette promenade vous ait plu et espère vous retrouver lors d'une des futures que je vous proposerai.
Merci pour votre commentaire et très belle soirée.
PS/Nissim de Camondo était bien un personnage diu XIXème, mais la façon dont il avait meublé sa demeure est un vibrant hommage au siècle précédent.
Il y a trop de connaisseurs sur ce blog pour laisser planer le doute !
Merci beaucoup pour cette précision, Danièle. Je ne connaissais pas ce personnage sur lequel je ne manquerai pas de me documenter.
Tu as tout à fait raison, très chère Marie, mais j'ai presque envie de te répondre en citant Victor Hugo qui voyait dans la nostalgie « le plaisir d'être triste »
Merci pour ton commentaire et des bises, bien sûr.
Alors là, cher Jean-Christophe, me voilà touchée au cœur..., de mon quotidien, de mon métier, puisque je fais des tissus imprimés, de ma culture, de ce qui fait de mes jours laborieux un bonheur, une source, un ferment.
Alors, de tout cœur je vous remercie d'en parler, et de le faire si bien, avec votre engagement et votre finesse habituels. Je peux vous dire qu'il est bien rare de trouver, hors catalogues spécialisés, des articles, comptes-rendus, billets ou commentaires instruits et sensibles traitant d'expositions textiles. C'est donc avec une émotion particulière que j'ai suivi votre promenade dans ces beaux "jardins de coton" et que j'en reste ravie.
Belle soirée à vous,
Je ne savais pas, chère Catherine, que vous travailliez dans le domaine des tissus imprimés, j'imagine sans mal, et avec une admiration que je ne vous cacherai pas, à la fois l'investissement personnel qu'il faut déployer, les difficultés à surmonter, et les joies aussi que ce magnifique artisanat apporte.
J'ai été particulièrement séduit par cette exposition qui constitue, à mes yeux, un contrepoint aussi naturel qu'idéal à toutes les autres expressions artistiques, dont la toile de Jouy fait intégralement partie, de cette époque que nous aimons, vous et moi. Je suis rassuré de n'avoir pas raconté trop de bêtises sur un sujet dont je suis loin d'être spécialiste et surtout très heureux de vous avoir fait plaisir grâce à cette promenade.
Très beau dimanche.
À l’heure où vous étiez sans doute devant une toile de Boilly, j’ai descendu dans votre jardin de Jouy et je ne regrette pas d’en avoir poussé la porte. Voilà des toiles d’un genre particulier qui font leur entrée dans votre rubrique Cimaises. J’ai déjà vu quelque part ce Ballon de Gonesse ;o) et il me plaît d’imaginer que c’est vous enfant, ce jeune garçon qui grimpe à l’arbre pour mieux l’admirer :o)
Grand merci pour ce billet inattendu qui nous montre le soin raffiné que mettaient les artistes et artisans d’autrefois dans les petites choses du quotidien – un dessus de lit, un pan de rideau, une robe d’après-midi – tout en nous faisant percevoir, au-delà de l’art d’ornement, les frémissements à l’œuvre dans une société à la charnière de deux siècles.
Au moment où vous m'écriviez, Marie-Reine, j'avais quitté les merveilleuses collections médiévales (et autres) du Musée des Beaux-Arts d'Arras et je m'apprêtais à monter dans le train qui devait me conduire devant les Boilly de Lille, dont j'espère parler bientôt.
Ces toiles-ci m'ont ravi, et si je devais ne retenir qu'un de leurs motifs, ce serait, comme vous l'avez parfaitement compris, celui du Ballon de Gonesse dont je ne me lasse pas et qui fait rêver ma part enfantine. Vous avez parfaitement raison de souligner l'attention qu'avaient les artistes d'autrefois pour les choses les plus quotidiennes, dont ils savaient transcender l'apparente banalité pour en faire sentir toute la dimension poétique, une humilité que notre époque nombriliste a complètement oubliée et qui explique la vanité de nombre de ses créations. Il y a beaucoup d'histoires qui passent dans ces morceaux a priori si simples de tissu, il suffit de tendre un peu l'oreille pour qu'ils nous racontent la bascule de l'idylle au drame dont ils ont été les témoins avant qu'un peu de paix revienne temporairement.
Un grand merci pour votre commentaire.
Ah Jean-X, quel magnifique présent tu m'offres avec cette promenade en des terrains qui, tu le sais, me sont plus que chers puisqu'ils font profondement, intimement parti de moi-même.
Les nostalgies de cette époque, où l'aboutissement de la civilisation fut tel que le siècle ne pouvait que sombrer faute de pouvoir aller mieux ou plus loin dans la délicatesse et le raffinement, sont terriblement vibrantes dans ce beau texte. Siècle aussi de la politesse, te rappelles-tu que Madame de Talleyrand, qui porta, comme bien d'autres en leur salon, l'art de la conversation à son degré ultime se refusait à tout mot d'esprit afin de préserver la fluidité harmonieuse de l'échange ?
Le fils malgré son opportunisme en fut profondément imprégné qui fit l'apologie de cet art de vivre suprême que tu places en exergue ; et cette nostalgie survécut au siècle et aux siècles, Samain est là pour nous l'exprimer dans cette rêverie qui depuis l'adolescence bat sa mesure en contrepoint aux miennes.
http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/albert_samain/hiver.html
Tu comprends aussi mon attachement à une Reine qui symbolise si bien ce rêve sombré en tragédie.
Dans cette promenade tu m'as pris par la main et guidé parmi ces témoins d'une époque que je ne puis concevoir comme révolue puisque tellement elle est "mienne".
Des disques que je connais et que tu connais, les évocations de ce rousseauisme vécu au-delà et malgré son dogmatisme, beau témoignage de l'autonomie d'une oréation qui se vit libérée de qui lui a donné l'existence.
Et aussi, et tu le dis bien, des rêveries arcadiennes qui ne s'inscrivent pas en faux contre l'illustration sociale : fêtes de village (te rappelles-tu les rideaux de Charmes ? ) où la noblesse bienveillante se mêle au "bon peuple", enthousiasme du progrès autour d'un ballon qui ouvre la conquête de l'espace par l'homme, rosières ambigües couronnées de roses qui ne dureront que ce que durent les roses, escarpolettes friponnes et dignes mères allaitantes, nouveauté de l'époque. Et tant d'autres thèmes...
Tissu-miroir d'une société, d'un goût et d'un idéal, toile tissée des illusions d'une époque qui mourut d'avoir cru en l'homme, élégances de draperies qui dissimulaient dans l'ondoiement de leurs plis les contrefaçons ou les monstruosités, peut-être tout simplement la triste réalité que l'on s'obstinait à ignorer.
Sur tes métiers, toile de Jouy, la véritable trame était celle de la recherche éperdue des douceurs idéales que la vie "vraie" ne donne jamais mais dont on caresse les reflets et les approches comme en une prière de suave obstination pour que soit ce qui ne peut être ; à moins que d'y avoir cru ne donne aux soifs d'absolu des hommes une supra réalité plus vraie que la véritable. Croire à en perdre la tête, l'intelligence et l'idéal ont aussi leurs martyrs.
J'ai toujours aimé la toile de Jouy pour ces témoignages d'un monde voulu et jamais atteint, enfant les reliques des productions de Beautyran (près de Bordeaux) chez les brocanteurs et antiquaires étaient des luxes inaccessibles que je convoitai tant que j'ai fini par avoir la nostalgie de ce que n'ai jamais eu.
Oui, autre chose, si ces "toiles peintes" naquirent en Alsace c'est parce que le statut particulier de la province permettait l'installation des manufactures prohibées dans le reste du royaume, la production des "indiennes" compromettait la fortune des riches importateurs. Le commerce, déjà, imposait sa loi à l'initiative, à la création. En vain. Mais n'oublions pas que nous devons ces productions si poétiques aux conclusions d'une guerre économique.
Je me disais bien, mon ami, que ce billet pourrait trouver un écho en toi, et je suis heureux que Claire, que je remercie, ait attiré ton attention sur lui. Plus globalement, l'accueil qui lui a été réservé, ici ou ailleurs, démontre qu'il répond à un véritable intérêt de la part des lecteurs.
Je ne reviens pas sur ce que tu écris concernant cette fin de l'Ancien Régime dont tu parles avec une éloquence incontestable devant laquelle je m'incline quand bien même, comme tu le sais, je ne partage pas l'intégralité de ta vision de cette époque. En revanche, je retiens, tout comme toi, la part de rêve que contiennent ces toiles de Jouy qui ont nourri ton imagination d'enfant et conservent aujourd'hui leur magie, rêverie qui se mêle à des éléments qui en disent long, non seulement en ce qu'ils montrent, mais aussi en ce qu'ils évitent, sur l'époque dont ces cotonnades imprimées forment la toile de fond.
Bien sûr, ce billet est forcément partiel, et il y a mille thèmes que j'ai dû laisser de côté, comme le goût pour les antiquités égyptiennes, pour n'en citer qu'un seul. J'ai hâte, en tout cas, de connaître ton sentiment sur cette exposition et ce musée que tu vas découvrir dans quelques jours; tu y retrouveras aussi, dans le salon Oberkampf, l'ami Boilly qui t'attend à Lille.
J'ai pu enfin entendre la musique et relire ton billet, absolument charmant...
j'ai visité le musée il y a longtemps, il était dans un autre hôtel particulier, plus petit, mais tout en boiseries, qui sentaient la cire !
En tout cas cette visite t'a inspiré, on le comprend...
Merci
Avoue que c'est quand même mieux avec le son
J'imagine sans mal l'ambiance qui devait régner dans le musée précédent,
moi qui suis extrêmement sensible aux odeurs (pour l'anecdote, cette odeur de cire, très liée à mon enfance, est une de mes madeleines qui ajoute un charme indéniable, par exemple, à un lieu
comme le musée de l'Oeuvre Notre-Dame de Strasbourg), je me serais régalé.
Je t'avoue - Claire pourrait en témoigner - que j'ai effectivement pris beaucoup de plaisir à cette visite, vraiment dépaysante et dont on ressort avec un large sourire.
Un grand merci pour tes commentaires.
"Au souffle des bonheurs de jadis". Quel bonheur Cher Jean-Christophe ! La musique, ces toiles promenade sont un ravissement. Et votre plaisir à raconter tout cela passe au travers "de la toile". Il est contagieux. Merci, merci, merci.
Je me suis dit que ces bonheurs de jadis pouvaient également être ceux d'aujourd'hui, ne serait-ce qu'un peu, et je suis bien heureux qu'ils aient trouvé le chemin de votre coeur, chère Jeanne. Si vous en avez la possibilité, n'hésitez surtout pas à faire le chemin jusqu'à Jouy, je suis convaincu que vous ne le regretterez pas, l'immersion dans cet univers est aussi dépaysant que de coûteux voyages.
Grand merci pour votre commentaire et très belle soirée.
Je suis ravie si mon commentaire vous conduit vers les Camondo, Jean-Christophe, je ne pense que vous serez déçu. C’est un parfait exemple de la nostalgie version Victor Hugo, que vous citez précédemment. Car en plus d’être un bijou, ce lieu a une vraie dimension humaine.
Il flotte une musique éteinte en de certaines
Chambres, une musique aux tristesses lointaines
Qui s'apparie à la couleur des meubles vieux ...
Musique d'ariette en dentelle et fumée,
Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,
Informulée encore, et qu'on cherche des yeux
(Georges Rodenbach/extrait du recueil : Le règne du silence)
L’hôtel a été construit par le père, Moïse, à partir de 1911. Tout au long de son existence, il y a rassemblé l’âme du XVIIIème. A la mort tragique de son fils Nissim dans la tourmente de 1917, il a lutté contre son chagrin en préservant ce lieu du temps et de la mort et l’a légué à l’Etat en 1935. Lui aussi était dans le partage. C’est aujourd’hui un des fleurons du Musée des Arts décoratifs.
Compte tenu de ce que vous me dîtes, Danièle, je ne doute pas un instant que je me sentirai à l'aise avec les Camondo et dans ce très beau musée. Le site qui lui est consacré m'en a donné un avant-goût que je ne manquerai pas de confirmer lors d'une de mes prochaines visites parisiennes. Je vous raconterai, promis.
Bel après-midi et à très bientôt.
Si vous ne pouviez pas savoir, Jean-Christophe, que je faisais des tissus imprimés, vous sentez très bien en revanche les enjeux, tensions et bonheurs liés à une telle activité, lorsqu'il s'agit de défendre le travail du temps et de la main, la patience et la constance, dans un monde où la vélocité est reine, où l'immédiat fait loi et l'illusion contente trop souvent un public peu exigent. Mais, au cœur de ce paradoxe, il y a, vous le savez bien et c'est une des raisons pour lesquelles j'apprécie vos textes, il y a encore un espace pour dire la permanence de notre lien au passé.
Si, d'aventure, vos pas vous ramènent vers le Musée de la Toile de Jouy, vous pourrez même, j'espère, voir certains de mes tissus à la boutique...
Très belle soirée à vous
Il faut que je vous fasse un aveu, Catherine : je suis extrêmement admiratif vis-à-vis des artisans et artisans d'art qui, en s'inscrivant hors de l'affolement général qui signe notre époque, nous permettent de retrouver les valeurs essentielles que vous décrivez : patience, constance, humilité. Le rapport au temps est au centre de leur activité comme il l'est de ma réflexion, cette lenteur étant, à mon sens, la seule façon de sentir et de renouer les fils du passé que trop de rapidité rompt ou détend.
Inutile de vous dire que, sachant la main qui en a réalisé certaines, je ne regarderai plus les productions réalisées en toile de Jouy avec le même oeil maintenant ou, plus précisément, je les considèrerai avec une tendresse accrue, puisque vous avez deviné que je les apprécie beaucoup.
Très belle journée à vous.
Je te ferai connaître le musée Nissim de Camondo, une merveille...
Avec plaisir, le peu que j'ai vu sur son site me fait effectivement penser qu'il vaut le détour.
Et là aussi on a aimé ...
http://www.parties-de-campagne.net/2011/11/le-blog-de-passe-des-arts-nous-souffle.html
Figure-toi que c'est une des premières fois où celui qui l'a fait m'a averti qu'il avait repris un de mes liens