Partager l'article ! Chants de la mémoire : Œuvres pour chœur et orchestre de Brahms par Philippe Herreweghe: ...
Ainsi Brahms
débute-t-il l’œuvre sur les mots « Aber abseits wer ist’s ? » (« Mais qui donc va là ? ») laissant croire que l’histoire qu’il va nous conter a déjà commencé hors des limites de l’espace
musical ; il n’agira d’ailleurs pas autrement en commençant sa Première symphonie (1855-76) par un climax. Assez nettement marquée par l’univers de l’opéra, cette scène qui conjugue élan
et désenchantement se termine par un chœur final dont la religiosité diffuse résonne comme une promesse de paix. La même lumière incertaine mais pourtant teintée d’optimisme nimbe la fin du
Schicksalslied (Chant du destin, opus 54), achevé en 1871. Là encore, le musicien a mis à contribution une des grandes figures du romantisme allemand, Friedrich Hölderlin, dont
il utilise un extrait du roman Hyperion (publié en deux parties, respectivement en 1797 et 1799), jouant sur l’opposition entre la calme plénitude des mondes spirituels et l’agitation
souvent douloureuse de la destinée humaine, traduite musicalement par un contraste saisissant de tempo et de tonalité : Langsam und sehnsuchtsvoll (lent et plein d’expression) dans un mi
bémol majeur aux teintes parfois surnaturelles pour les premiers, Allegro dans un tumultueux ut mineur pour la seconde. Brahms a choisi de laisser le dernier mot à l’orchestre, dans un
Adagio en ut majeur qui laisse entrevoir la possibilité d’une réconciliation de l’Homme et de son destin. Avec la seule pièce pour chœur sans accompagnement de cette anthologie,
Warum ist das Licht gegeben (Pourquoi la lumière est-elle donnée ? achevé en 1877), premier des deux Motets formant l’opus 74, nous retrouvons le Brahms admirateur des
Anciens, qui, sur un texte juxtaposant des passages de la Bible au célèbre choral de Martin Luther, Mit Fried’ und Freud’ ich fahr’ dahin (Je pars en joie, je pars en paix),
tisse des élaborations polyphoniques extrêmement savantes et pourtant transparentes témoignant d’une parfaite assimilation de la manière de Palestrina. Dernier mot du compositeur dans le domaine
de la musique pour chœur et orchestre, le Gesang der Parzen (Chant des Parques, opus 89), composé en 1882, revient à Goethe et à l’opposition entre le monde supérieur des Dieux
et celui, inférieur, des Hommes pour souligner l’indifférence souvent cruelle avec laquelle les premiers traitent volontiers les seconds. On peut voir dans cette pièce une manière de synthèse
entre tradition et nouveauté, par son mélange entre des réminiscences de musiques anciennes, en particulier de Bach, et l’utilisation d’harmonies particulièrement audacieuses.
La pâte
orchestrale possède la juste densité attendue dans ce type de répertoire, sans l’épaisseur ni la lourdeur d’un philharmonique, mais surtout sans la chétiveté que l’on observe parfois chez les
formations issues de la musique ancienne lorsqu’elles abordent la musique du XIXe siècle. La prestation d’Ann Hallenberg dans
l’Alt-Rhapsodie est séduisante ; la mezzo-soprano possède la solidité technique et les capacités expressives idoines pour rendre justice à une œuvre dont les nuances subtiles
s’accommodent mal de lectures trop univoques et son incarnation pleine de finesse et de retenue ne jure pas avec la ligne générale fixée par le chef. Philippe Herreweghe dirige ces œuvres en leur
apportant la formidable plus-value de son excellente connaissance du répertoire des XVIe et XVIIe
siècles et, du point de vue de la mise en valeur du travail polyphonique et des trouvailles d’écriture de Brahms, je ne connais aucune version qui délivre un tel sentiment d’évidence. Cependant,
s’il y a ici des couleurs et des nuances splendides que vous n’entendrez dans aucun autre disque, si l’intelligence musicale et sa traduction sonore suscitent l’admiration presque à chaque
mesure, force est de constater que l’on aurait aussi aimé, parfois, un peu plus de fougue et de frémissements dans des pages si profondément ancrées dans l’esthétique romantique. John Eliot
Gardiner a montré, lorsqu’il a enregistré ces pièces en complément du cycle des symphonies (Soli Deo Gloria, 4 CD), que l’on pouvait pousser un peu plus loin le dramatisme tout en conservant le même souci philologique.
Johannes Brahms (1833-1897), Œuvres pour chœur et orchestre : Schicksalslied, op.54,
Alt-Rhapsodie, op.53*, Warum ist das Licht gegeben, op.74/1, Begräbnisgesang, op.13, Gesang der Parzen, op.89| Juin 2012 | ||||||||||
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Commenter (comme toujours) me panique un peu… mais je peux oser dire combien cette ouverture sur les Ruines de l’abbaye de Heisterbach est somptueuse, combien j’ai appris en lisant votre billet et combien j’ai eu plaisir à écouter. Je crois que je ne vais pas résister à Philippe Herreweghe :)
Merci une fois de plus cher Jean-Christophe pour tant d’émotion.
Pourtant vous vous acquittez de l'exercice du commentaire avec beaucoup de pertinence à chaque fois, chère Jeanne. Je suis bien heureux que le tableau, que j'ai mis très longtemps à trouver, et que la musique de Brahms aient su trouver le chemin de votre coeur. Vous pouvez vous laisser tenter, je pense que vous ne serez pas déçue par ce disque
Un très grand merci pour votre mot et mille amicales pensées.
Une musique splendide, ample, qui emporte ! Et votre introduction si précise augmente encore l'intérêt qu'on y prend après s'être laissé guider par les belles et sombres harmonies.
PS: il faut ruser pour arriver à écrire un commentaire : apparemment le problème perdure ...
Voici effectivement un souffle authentiquement romantique porté par une parfaite connaissance des musiques du passé, tant du point de vue du compositeur que de celui de l'interprète qui se rencontrent ici parfaitement. C'est, bien sûr, une vraie joie pour moi de vous savoir touchée, chère Framboise, et je vous remercie pour votre commentaire (je vais une nouvelle fois signaler le problème à Overblog).
PS : avez-vous reçu le courriel d'information de publication de mon billet d'hommage à Gustav Leonhardt ?
Davantage encore que le célèbrissime Requiem allemand, cet absolu chef-d'oeuvre qu'est Gesang der Parzen forme avec le fabuleux Schicksalslied (magnifiquement enregistré en effet par Gardiner) un duo de pages pour choeur et orchestre parmi les plus émotionnel de Brahms. Deux partitions fondamentales du répertoire romantique dans ce registre. Herreweghe, malgré ta petite réserve, y semble vraiment à l'aise d'après ce que je puis en juger ici.
Un dernier mot sur le tableau "Ruines de l'abbaye de Heisterbach" peint par W. Steuerwaldt : il me rappel un autre, tout aussi plein d'émotion, de C.D. Friedrich ...
Je t'embrasse bien affectueusement, mon ami.
Je t'avoue que j'aime également beaucoup la musique pour chœur et orchestre de Brahms, cher Cyrille, et que c'est toujours avec bonheur que je m'y replonge. Philippe Herreweghe n'est certes pas toujours aussi sanguin qu'on pourrait le souhaiter, mais sa version est vraiment d'une lisibilité exemplaire, supérieure souvent à celle de Gardiner., qui avait déjà placé la barre très haut. Cette anthologie est donc à connaître par tout amateur de cette musique, elle le mérite.
Pour ce qui est du tableau, tu as bien vu le clin d'œil que je souhaitais faire, mais je n'en suis absolument pas surpris
Grand merci pour ton commentaire, je t'embrasse bien affectueusement moi aussi.
On peut aussi trouver un apaisement dans des ruines quand elles ne sont pas totalement affaissées et s'y abriter pour écouter la musique. J'aime beaucoup ce tableau.
Les ruines me laissent toujours un sentiment assez double, chère Marie : l'apaisement que tu décris, mais aussi une infinie nostalgie de ce qui fut et que nous peinons à imaginer. Lieux propices à la rêverie comme à la musique, tellement prisés par les romantiques, comme le montre ce tableau, que j'ai eu du mal à trouver et que j'aime aussi beaucoup.
Je savais bien que je l'avais retrouvée .... l'œuvre et bien sûr le chef !
Philippe Herreweghe est un chef très productif, un nouveau disque de lui est annoncé pour le printemps