Partager l'article ! Chopin autrement (I) : Ballade n°1 en sol mineur par Nelson Goerner: Eugène DELACROIX (Charenton-Saint-Ma ...
Chopin autrement, ces mots sonneront peut-être présomptueux aux oreilles de certains d’entre vous. S’il était difficilement concevable que Passée des arts demeurât à l’écart des célébrations qui marquent, en 2010, le bicentenaire de la naissance du plus français des compositeurs polonais du XIXe siècle, le site se devait néanmoins de vous proposer d’emprunter des chemins un peu différents de ceux qui vont être battus et rebattus en tous sens tout au long de cette année. Son exil, ses amours tumultueuses, sa position de retrait vis-à-vis des mondanités de son temps, sa vie prématurément brisée par la tuberculose le 17 octobre 1849, place Vendôme numéro 12, deux heures du matin, font de Frédéric Chopin une icône romantique presque idéale. Certains auteurs en ont d’ailleurs profité pour faire de lui un salonnard souffreteux et génial, ce que les témoignages contemporains démentent, puisqu’ils font apparaître un homme plutôt solitaire, dont la vive sensibilité n’empêchait en rien une forte exigence de bienséance, parfois à la limite de la raideur, ainsi qu’un travailleur aussi acharné que perfectionniste. Je renvoie les lecteurs qui désireraient en apprendre plus sur le véritable Chopin aux travaux de Jean-Jacques Eigeldinger (L’univers musical de Chopin, 2000, et Chopin vu par ses élèves, édition révisée, 2006, tous deux chez Fayard) et de Charles Rosen (La génération romantique, Gallimard, 2002).
Chasse jalousement gardée des pianistes, il apparaît cependant à quiconque s’y penche un peu attentivement que la musique de Chopin est étroitemement liée aux instruments pour lesquels elle a été pensée, ces pianos à la sonorité douce, intime pourrait-on dire, sortis des ateliers Pleyel, différents des Érard, plus brillants, qui avaient la faveur de Liszt, et à mille lieues de nos pianos de concert modernes, rugissants et athlétiques. Bien entendu, ce que je viens d’écrire ne veut en aucun cas signifier que les approches pianistiques que nous connaissons tous – j’ai moi-même appris mon Chopin avec Arrau ou Rubinstein – ne sont pas admirables, mais simplement qu’il est possible d’aborder à l’univers du compositeur par d’autres voies, malheureusement bien rarement explorées en France, comme le démontrent tant la programmation de la prochaine Folle journée de Nantes que ce qu’il est possible de connaître des nombreuses parutions discographiques présentes et à venir. Ce sont ces autres chemins que se proposent d’emprunter les quelques courts billets que je consacrerai à Chopin cette année.
La Ballade en sol mineur opus 23, achevée en 1835, est la première d’un cycle, a priori non
conçu comme tel par le compositeur, de quatre pièces écrites dans un intervalle relativement restreint, puisque les autres datent respectivement de 1839 (n°2 en fa majeur, op.38), 1841 (n°3, en
la bémol majeur, op.47) et 1842 (n°4 en fa mineur, op.52). Le genre de la ballade, que Chopin semble avoir été le premier à introduire dans le domaine de la musique pour clavier, remonte au
Moyen-Âge. Issue de la chanson à danser, elle est devenue, dès la fin du XIIe siècle, uniquement chantée, puis a ensuite perdu progressivement sa musique pour se réduire à son seul
poème après la seconde moitié du XIVe siècle, mais surtout au XVe, lorsque poète et compositeur devinrent deux métiers distincts – songez, par exemple, aux ballades de
François Villon (1431-après 1463 ?) ou de Christine de Pizan (c.1365-c.1429/30). S’il n’est pas prouvé que cette ascendance médiévale du genre fût connue de Chopin, il est, en revanche,
peu probable qu’il n’ait pas lu certaines des Ballades de Goethe (1749-1832), dont la plus célèbre est sans doute Erlkönig (Le roi des aulnes), et, plus encore, celles de son
compatriote Adam Mickiewicz (1798-1855), qui publia, en 1822, un recueil fortement teinté d’inspiration populaire intitulé Ballades et romances, considéré comme le manifeste du
romantisme polonais (un des poèmes est d’ailleurs intitulé « Romantisme »). On a voulu voir dans ce dernier ouvrage la source d’inspiration des Ballades de Chopin, ce qui
n’est attesté par aucun document. Si influence littéraire il y a eu, elle n’est, en tout cas, ni programmatique, ni spécifiquement liée aux œuvres de Mickiewicz, et il me semble plus légitime
de parler d’une parenté d’esprit entre la musique et les caractéristiques propres au genre même de la ballade tel qu’il existait au XIXe siècle, mêlant étroitement des éléments
lyriques, populaires et légendaires, dans une logique simultanée de décantation et d’élargissement qui en élimine le pittoresque tout en favorisant l’intimité de l’expression. Si dimension
épique il y a dans les Ballades de Chopin, c’est d’une épopée toute intérieure dont il s’agit. Ce bref tour d’horizon serait fautif s’il ne mentionnait pas la marque prégnante
dubel canto, qui fascinait tant Chopin, et assure à nombre de ses compositions ce caractère cantabile qui contribue grandement à l’émotion qu’elles procurent toujours à
l’auditeur d’aujourd’hui.
Vous trouverez tous ces éléments dans la Ballade en sol mineur, si nettement marquée par l’art vocal que, dans un premier temps, les éditeurs furent obligés de préciser qu’elle était « sans paroles ». Les premières mesures peuvent ainsi se lire comme un bref récitatif qui précède l’arrivée de l’aria qui établit la tonalité de sol mineur. Une écoute attentive vous fera également entendre, tout au long de l’œuvre, des rythmes de valse (ceci pour le caractère populaire), tandis que la coda virtuose vous conduira aussi bien du côté des airs de bravoure opératiques que du style brillant de compositeurs dont l’influence sur Chopin fut importante, Johann Nepomuk Hummel (1778-1837) ou John Field (1782-1837), pour n’en citer que deux. Proche, par l’esprit, de la Fantaisie chère aux compositeurs du XVIIIe siècle auxquels il vouait une admiration marquée, la Ballade en sol mineur opère un fascinant mélange entre ancien et nouveau, tout en nous invitant à partager l’émotion des premiers pas de Chopin dans un genre qu’il est en train d’inventer presque sous nos yeux.
Frédéric CHOPIN (1810-1849), Ballade en sol mineur, opus 23.
Nelson Goerner, piano Pleyel, 1848.
Ballades, 3 Nocturnes. 1 CD Narodowy Instytut Fryderryka Chopina NIFCCD 003. Ce disque peut-être acheté en suivant ce lien.
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En tout cas, je suivrai cette série avec attention... comme chacun de tes billets, en vérités.
Amitiés.
L'estro
Rendez-vous à la prochaine étape, à laquelle je songe déjà, même si elle n'est pas pour tout de suite.
Amitiés à toi.
sublime interprétation que je découvre là en direct, oeuvre que je connais par coeur, et pourtant, grâce à la magie de l'écriture et de cette version...
c'est comme si je l'entendais pour la première fois.
merci de cette découverte rare, et qui me parle au plus profond.
Il est de certains artistes avec qui je parle la m^me langue, partage les mêmes émotions, comme si nous nous étions reconnus dans la foule.
et le piano aussi sonne en harmonie avec le reste: un son qui sonne "ancien" et une prise de son proche , intimiste et pourtant vigoureuse avec une belle acoustique de salle !
Avant toute chose, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue en ces lieux. L'impression de "première fois" que vous avez éprouvée en écoutant cette Ballade sous les doigts de Nelson Goerner est la même que celle que j'ai ressentie. Pour tout vous dire, j'ai même réécouté longuement, parallèlement à celle-ci, d'autres intégrales des Ballades, en particulier celle de Claudio Arrau, avant d'écrire ces quelques lignes, afin de m'assurer que je n'avais pas rêvé et de tester si le choc de la découverte résisterait à la comparaison comme elle avait survécu à la répétition. Bien sûr, je ne dirai pas que Goerner a établi là une version définitive de ces oeuvres, car ça ne veut pas dire grand chose. Ce que je sais, en revanche, c'est que sa vision me semble d'une justesse proprement sidérante et que s'il me fallait n'en conserver qu'une, ce serait probablement celle-ci.
Bien cordialement.
Exprimer la musique autrement , Chopin n'avait-il pas choisi l a forme où il excellait , pour la porter à un degré d'indépendance et d'originalité , jusqu'alors inconnues dans le monde des sons ?
Merci pour cette nouvelle référence , vos billets m'enchantent , à chaque fois davantage.
Je vous remercie pour votre fidélité à ce site où vous continuerez, je l'espère, à trouver des raisons de vous réjouir.
Bien à vous.
Pour se persuader de la validité de l'énergie peu commune de Chopin, il suffit de l'avoir entendu interprété par Michael Rudy dans "le pianiste" joué par Robin Renucci (mise en scène Cécile Guillemot) ; mais c'était il y a quelques temps déjà.
Plus je réfléchis sur Chopin, plus il m'apparaît comme un homme de colères, dont la violence a été soigneusement endiguée par un constant travail sur soi-même et mise toute entière au service de la création musicale. On est très loin, Dieu merci, de l'image d'un jeune homme un peu mièvre dont une certaine littérature a fait ses choux gras.
Merci pour votre commentaire et, je l'espère, à bientôt.
Bien à vous.
Je pense aussi qu'il serait vaguement mal à l'aise face à tous ces concerts le « célébrant » en 2010.
Je suis tout à fait d'accord avec vous, sans doute Chopin, qui détestait le brouhaha des manifestations publiques, aurait-il assez peu goûté celles qui vont accompagner, en 2010, les célébrations du bicentenaire de sa naissance. Pour ce qui est de la version de Goerner, je serais curieux de savoir les points sur lesquels vous n'êtes pas d'accord, car je ne doute pas un instant que vos remarques seraient de nature à faire vivre le débat. Nous en ferez-vous part ?
Merci pour votre commentaire et bien à vous.
Que dire... mon ignorance au sujet de Chopin, par exemple. Tant sa vie que son oeuvre.
De sa vie, je connais sa tombe au Père Lachaise, parce qu'elle est tout près de celle de Desproges, que je visite régulièrement. Si Chopin n'aimait pas la foule, ça fait un paquet de temps qu'il ne doit pas être bien dans sa dernière demeure au vu de tout le tralala qui s'y passe en permanence... je déteste ce folklore slavisant... je l'appelle la tragédie grecque à la polonaise... j'en ai un peu trop bouffé dans mon entourage familial pour que ça ne me donne pas la chair de poule dès que j'en entend ou en voit.
Quant à sa musique, du moins le peu que j'en connais, elle me ... comment dire... m'ennuie si profondément qu'en connaître plus n'est pas ma priorité.
Ces points -des convictions toutes personnelles, que ce soit clair-étant éclaircis
C'est bien pour ça aussi que je suis ce blog: parce qu'il ne caresse pas ses lecteurs dans le sens du poil ni n'essaie de les convaincre à tout prix. Non, ici, on propose et chacun dispose comme il veut (comme elle peut, en ce qui me concerne, avec mes énormes lacunes en culture musicale).
Tu vas peut-être être surprise, mais ce que tu nommes "folklore slavisant" me hérisse moi aussi complètement, sans doute parce que ceux qui sont prompts à délivrer des brevets de "slavitude" ne sont quelquefois même pas conscients des valeurs qu'ils manipulent (j'ai eu à essuyer, il y a peu, ce genre de considérations, assénées avec une véhémence limite hystérique). Tout ceci est, mine de rien, bien loin de l'univers de Chopin, comme les simagrées autour de son caveau au Père Lachaise.
Malgré ton peu de goût pour sa musique, je suis heureux que cette Ballade ne t'ait pas fait détaler
Je ne veux rien prouver, je n'ai rien à vendre, j'essaie juste de ménager de petits espaces de mémoire où chacun peut venir puiser selon son bon plaisir, et je te remercie de l'avoir relevé, c'est un des plus beaux compliments qu'on puisse me faire
A très vite.
comprehension de l'oeuvre conjuguée au plaisir de la jouer sur un instrument d'époque ? La sensation de proximité est saisissante.
laurent
Amitiés à vous.
Je comprends les « limites » de l'instrument en question mais j'aurais aussi aimé un peu plus de définition dans la main gauche, histoire de vraiment soutenir le chant de la main droite. On sait combien Chopin aimait le bel canto et souhaitait le transmettre à cet instrument imparfait parce que percussif.
Par contre, de découvrir l'oeuvre sur instrument d'époque, plus « fragile » d'une certaine façon, ouvre une nouvelle voie pour moi dans l'approche que j'adopterai.
N'étant pas pianiste, je ne me permettrai pas de douter de ce que vous apporte l'approche intérieure que vous pouvez avoir de cette Ballade, même si je ressens, pour ma part, une véritable ouverture, au sens opératique du terme, dans les premières mesures de cette interprétation de Goerner. De la même façon, il me semble que les "limites" de l'instrument ont été si justement comprises par l'interprète qu'il les dépasse complètement, au point qu'à mes oreilles, elles sont devenues imperceptibles lorsque je me suis livré au jeu de l'écoute comparée entre ce disque et d'autres sur piano moderne.
Je suis, en tout cas, heureux que la présentation de cet enregsitrement ait pu vous ouvrir de nouvelles voies et j'espère avoir le plaisir de discuter de nouveau ici avec vous.
Bien à vous.
C'est un peu comme retrouver la pièce manquante d'un puzzle. Une pièce qui faisait défaut depuis toujours ou plutôt depuis trop longtemps. On s'était tellement habitué à ce qu'elle manque qu'on avait presque oublié de la rechercher. Et pourtant une fois retrouvé, on re-découvre l'ensemble sous un nouveau jour.
J'imagine que pour un pianiste, c'est un sacré défi d'un point de vue technique que de jouer sur un instrument d'époque, qui ne doit certainement pas réagir comme ceux qu'il joue depuis toujours !
amicalement,
Laurent
J'ai eu, moi aussi, l'impression de retrouver quelque chose que j'attendais sans plus trop l'attendre en écoutant cet enregistrement, un peu de ce "perdu" cher à Pascal Quignard qui redevenait subitement accessible. Ca a été un choc, renouvelé à chaque écoute, l'impression d'entendre enfin tout, d'entrer en contact intimement avec la musique.
Je pense que l'on peut effectivement saluer la prestation de Nelson Goerner, habitué aux pianos de concert modernes, et qui a su apprivoiser ce vénérable-ci avec un talent que je persiste à trouver prodigieux.
Amitiés à vous et à bientôt.
Cher Jean-Christophe, j'attends avec impatience vos autres billets qui, j'en suis sûre, sortiront également des sentiers battus et nous feront goûter aux herbes folles.
Bien amicalement à vous.
Une autre rencontre, tu la connais, se fit étrangement à Marrakech, mais d'elle je t'en laisse la primeur et t'en abandonne les droits
Voila un billet qui me présente Chopin d’une façon bien différente des écoutes que j’ai pu connaître jusqu’à ce jour. Le son de ce piano, cette ballade de Chopin nous invite tout naturellement vers un moment d’intimité, et je comprends bien que Chopin pouvait fuir les salles pour se retrouver dans des petits salons privés.
J’ai hâte de connaître la suite…
Merci cher Jean-Christophe pour cette porte vers un petit coin de bien-être.
Je t’embrasse
Je t'embrasse.