Partager l'article ! De Don Quichotte à Gulliver, Les Esprits Animaux enfièvrent Telemann: Charles Antoine ...
Alors que Bach, Vivaldi ou Händel ne cessent de faire l’objet de nouvelles parutions discographiques, quitte à ce que l’abondance frôle parfois dangereusement
l’indigestion, on pourrait presque se demander si la musique de Telemann n’effraie pas les interprètes d’aujourd’hui tant ils semblent rechigner à s’y risquer, quand certains de leurs aînés s’y
couvrirent de gloire à l’instar, par exemple, de Musica Antiqua Köln, dont les réalisations des années 1980 et 1990 sont toujours pertinentes aujourd’hui. Serait-ce parce que l’œuvre de celui
dont la renommée dépassait largement, rappelons-le, celle de son contemporain et ami Bach, est aussi immense que protéiforme et surtout bien plus exigeante que ce qu’une approche superficielle
peut laisser supposer ? Elle demande, en effet, de solides qualités techniques mais aussi des capacités de caractérisation et un sens de l’humour particulièrement aiguisés, ainsi qu’une grande
légèreté de touche afin d’éviter les deux écueils les plus couramment observés, la lourdeur découlant de la volonté de souligner chaque effet et la fadeur née de l’incapacité à prendre au sérieux
un compositeur sottement considéré trop prolifique pour être honnête.
De dimensions plus modestes, la Suite « Gulliver » pour deux violons sans basse met en scène, en
moins de dix minutes, les principaux personnages de la satire de Jonathan Swift, parue en 1726, avec une espièglerie évidente à chaque mesure et même visible à l’œil nu, qu’il s’agisse du
grouillement fourmillant des quadruples croches de la Chaconne des Lilliputiens, dont la brièveté et le caractère s’inscrivent au rebours de l’amplitude et de la noblesse
normalement associées à cette danse, ou les rondes de la Gigue des Brobdingnags, géants dont la balourdise empèse une forme habituellement légère et rapide. Les ambitions du Trio
pour deux flûtes à bec et basse continue sont différentes, puisqu’il consiste en une galerie de portraits de femmes célèbres de l’Antiquité, l’acariâtre Xanthippe, femme de Socrate
(Presto babillard et un rien querelleur), la voluptueuse et tragique Lucrèce (Largo tout en demi-teintes résignées), la belle poétesse grecque Corinna, rivale heureuse de
Pindare (Allegretto spirituel et chantant), l’intrépide héroïne romaine Clélia (Spirituoso plein de vigueur), et Didon (Triste alternant entre abattement et agitation)
qu’il est inutile de présenter. Là encore, Telemann fait montre de véritables aptitudes de peintre en musique dans des miniatures savoureuses et toujours parfaitement croquées. Les deux concertos
et la Conclusion de la première partie (Production) de la célèbre Tafelmusik (Musique de table) qui complètent le programme illustrent la capacité du compositeur à
jouer avec les styles nationaux, la solennité et la danse françaises, la fluidité mélodique italienne, la rigueur germanique de la construction, pour n’en faire qu’un seul vermischter
Stil (style mêlé), mais aussi son goût pour les tournures populaires (les effets de musette du Presto conclusif du Concerto en mi mineur) et son immense talent de
coloriste, né d’une parfaite connaissance de nombre d’instruments qu’il pratiquait lui-même.
Si on peut déplorer
un léger déficit de chair dans la Burlesque de Quixotte ou dans la Conclusion de la Tafelmusik, les pièces les plus connues de ce récital, conçues pour des effectifs
plus importants (voir les versions du Freiburger Barockorchester respectivement chez DHM et Harmonia Mundi), il est en grande partie compensé par l’enthousiasme communicatif déployé par les
interprètes et l’envie manifeste qu’ils ont de servir au mieux le compositeur. La seule réalisation à m’avoir laissé sur ma faim est le Concerto pour flûte à bec et flûte traversière en mi
mineur qui, s’il ne démérite pas, ne retrouve pas la magie de la lecture enflammée qu’en avait livré Musica Antiqua Köln dans un mémorable florilège de concertos pour instruments à vent (Archiv, 1987). En revanche, la Suite burlesque « Gulliver » et le Trio pour deux
flûtes à bec et basse continue sont savoureux, pleins de caractère, brossés d’un trait à la fois ferme et léger, trouvant le juste poids de chaque scénette ou portrait, tandis que le
Concert pour deux flûtes en la mineur trouve une respiration très naturelle et des couleurs extrêmement séduisantes. Sachant manier avec finesse le brio et l’humour, ce disque plein de
vitalité, avec des moments étincelants qui apparaissent comme autant de promesses, rend justice à l’esprit de Telemann de manière réellement probante.
Georg Philipp Telemann (1681-1767), Burlesque de Quixotte TWV 55G :10, Concerto pour flûte à
bec, flûte traversière, cordes et basse continue en mi mineur TWV 52 :e1, Suite burlesque pour deux violons sans basse en ré majeur « Gulliver » TWV 40 :108, Concerto pour deux
flûtes (à bec), cordes et basse continue en la mineur TWV 52 :a2, Trio pour deux flûtes à bec et basse continue en ut majeur TWV 42 :C1, Conclusion en mi mineur de la
Production I de la Tafelmusik TWV 50 :10
Bonsoir , simplement pour vous remercier de ces envois, agréables à la vue à l'écoute, un plaisir .
Cordialement à vous.
Bonjour Camille,
C'est moi qui vous remercie pour votre mot et vos encouragements : il est extrêmement important, pour qui écrit, de savoir comment ce qu'il peut produire est reçu, afin d'améliorer tout ce qui doit éventuellement l'être.
Bien cordialement à vous.
Une passion en contrepoint, il ne me semblait pas qu'autant de temps avait passé depuis. Telleman m'était resté, différent, multiple. Gulliver me plaît
Telemann est toujours multiple, c'est un compositeur que j'adore parce qu'il est souvent là où on ne l'attend pas
Ah oui ! quelle fraîcheur, quelle gaîté et même un peu d'espièglerie dans cette musique, j'aime beaucoup. Très chouette aussi cette nouvelle possibilité d'écouter des extraits de tout le cd. Encore un jeune ensemble qu'on va donc suivre avec attention grâce à Passée. Merci pour cette découverte.
Le mot d'espièglerie ne me semble pas mal adapté du tout pour décrire ces musiques de Telemann, vigoureuses et colorées; je ne suis d'ailleurs pas surpris qu'elles aient su te plaire, pour tout te dire. La possibilité d'écouter des extraits est offerte par Qobuz, a priori elle semble assez bien accueillie, ce qui me conforte dans mon choix de l'avoir proposée ici. Merci pour ton commentaire
Comme la flûte au vent ... ma plume virevolte tels les flocons fins et légers fraîchement apparus.
Telemann
réussit à m'enthousiasmer, encore et encore. Quant aux yahoos, même pas peur ... un rapprochement, une intention cachée ?
Connais-tu un tout petit motet de François Couperin dont le titre est justement Qui dat nivem, chère Marie ? Tiens, c'est le 2e de la liste sur cette page de Deezer : tu y entendras que la correspondance entre la flûte et la neige est vraiment pertinente
J'aime énormément Telemann moi aussi et j'ai souri au
nom des Yahoos, sachant que, même s'il n'y a pas d'intentions, tu saisirais le message
J'ai reçu, cher Jaen-Christophe, deux avis au sujet de cet article ... mais je l'avais déjà bien apprécié ! Je serai curieuse, dès que le temps (à tous les sens du terme !) me le permettra de découvrir cette Didon, que j'ignorais complètement, entre "abattement et agitation" ; vieux souvenirs " Nec te noster amor nec te data dextera ..." éternelle plainte
... et ces commentaires musicaux d'oeuvres littéraires paraissent tous pleins d'esprit, si l'on en croit les extraits !
Merci , une fois de plus , pour ces pépites !
J'espère, chère Framboise, que vous aurez aussi eu l'avis de publication du billet de ce jour, car j'ai bien l'impression qu'Overblog fait n'importe quoi aujourd'hui - je soupçonne que mon hébergeur est encore en train de mettre en place des nouveautés, ce qui occasionne toujours des perturbations dantesques, hélas
Je vous confirme que les mises en musique par Telemann des œuvres littéraires sont absolument savoureuses et méritent d'être écoutées. Ce compositeur reste, de toutes façons, assez largement sous-estimé, ce qui est bien dommage, compte tenu de son talent.
Merci pour votre commentaire tissé de souvenirs (ah, mes cours de littérature latine autour de l'Enéide) et à très bientôt.
Moi qui croyais que Telemann était contemporain, ou presque...
Merci !
Contemporain de Bach, Händel ou Vivaldi (et les ayant tous enterrés), Catherine, mais pouvant toujours s'adresser, je crois, aux Hommes d'aujourd'hui. Fais plus ample connaissance avec lui et tu verras. Merci pour ton commentaire
J'ose le mot gaîté aussi. C'est frais, pétillant. Je ne connaissais pas du tout (mais ce n'est pas un scoop - rires).
Merci une fois de plus cher Jean-Christophe. Bien affectueusement.
PS : F. Couperin, je connais (c'est un scoop). Pardonnez-moi mon humeur joyeuse. C'est votre faute:)
Mais vous pouvez l'oser sans problème, chère Jeanne, car il convient magnifiquement à cette musique avant tout conçue pour l'agrément, ce qui ne l'empêche pas d'être diablement bien écrite et débordante d'intelligence.
Je suis bien heureux, en tout cas, d'avoir contribué à votre sourire de ce jour et vous adresse mille affectueuses pensées.
La suite Gulliver m'a particulièrement touché par sa vivacité pleine de couleurs et de rutila,ces, avec aussi ce je ne sais quoi de vague nostalgie qui perce sous l'aimable dérision affichée.
Mais en dehors de cette petite émotion subjective quel magistral billet tu nous offres là ; le tableau de Coypel illustrant la vérité profonde que le vulgaire nomme "folie" est la toile de fond qui, longue en bouche, accompagne le festin jusqu'à la fin, et la concordance est parachevée avec brio par ce nom d'"Esprits animaux" qui bat les cartes dans le sens des rétablissements profonds contre les doxas convenues.
Je suis heureux que tu relèves la pointe de nostalgie qui sinue sous les rutilances affichées de la musique de Telemann, mon ami, car c'est un compositeur qui n'est jamais univoque, contrairement à ce que certaines interprétations trop hâtives peuvent laisser croire.
J'aime beaucoup la série peinte par Coypel sur le thème de Don Quichotte, elle est pleine de raffinement sans pour autant s'en contenter et dénote une lecture autre que superficielle des aventures du Chevalier à la triste figure. L'interprétation des Esprits Animaux offre, comme tu l'as noté, un superbe écho à cette richesse par sa fraîcheur et son implication, heureusement loin du Baroque débité au kilomètre.
Si je suis triste, je chante un aria de Telemann tiré de ses Harmonischer Gottesdienst. Ça me met en joie à tout coup. Le sens de l'humour de Telemann est présent dans toute sa musique de façon très subtile. Sa subtilité, c'est ce qui m'enchante et je l'entends dans ces extraits.
Je suis entièrement d'accord avec vous, Josée : Telemann est un compositeur qui fait du bien, parce que sa musique réussit à conjuguer l'exigence d'écriture et le souci de rester accessible pour l'auditeur. Je me demande d'ailleurs s'il n'est pas un des musiciens qui a eu le plus le souci d'un public qu'il a toujours traité avec un proximité qui n'excluait pas un grand respect.
Je suis heureux que ces extraits vous aient plu et je vous remercie sincèrement pour votre commentaire.