Lundi 11 octobre 2010 1 11 /10 /Oct /2010 12:12

 

jan van eyck arnolfini

Jan van Eyck (Maaseik ?, c.1390/95 ?-Bruges, 1441),
Double portrait des Arnolfini
, 1434.

Huile sur panneau de chêne, 82,2 x 60 cm,
Londres, National Gallery.

 

Peu de tableaux du XVe siècle peuvent se targuer d’avoir connu une postérité aussi florissante que celui où, en 1434, Jan van Eyck représenta les Arnolfini. Devenu presque emblématique du « réalisme flamand », une notion dont la pertinence est fortement sujette à caution, il a été inlassablement convoqué pour illustrer des ouvrages traitant ou non d’art et suscité de multiples débats quant à sa signification réelle. Les quelques lignes que je vous propose aujourd’hui n’ont pas la prétention d’ouvrir des pistes interprétatives révolutionnaires, elles se veulent plutôt une flânerie autour de ce chef d’œuvre et des réflexions qu’il a entraînées.

 

jan van eyck arnolfini costanza trentaLa façon la plus simple d’entrer en contact avec l’œuvre est peut-être, dans un premier temps, de dire simplement ce qu’elle donne à voir. Sa description la plus sobre nous parvient d’un inventaire dressé en 1523-1524 de la collection de Marguerite d’Autriche (1480-1530) à Malines, où le tableau se trouvait depuis au moins 1516. Elle stipule, tout en livrant également deux précisions importantes sur l’auteur du tableau, « Johannes », et le nom du personnage masculin qui y figure, « Arnoult Fin », qu’y sont peints « ung homme et une femme estantz deboutz, touchantz la main l’ung de l’autre. » Ces deux personnages se trouvent dans une pièce percée, sur la droite, d’une fenêtre qui laisse voir quelques branches d’un cerisier dont les fruits sont mûrs. Sur le rebord de la fenêtre, une orange, et, juste en dessous, trois autres posées sur un coffre de bois. Fermant l’espace sur la gauche, un lit tendu de rouge, comme le sont aussi la cathèdre et le siège bas sculptés, disposés contre le mur du fond. Sur celui-ci, trois objets accrochés, un chapelet aux grains translucides orné de pompons verts, un miroir convexe, dans lequel se reflètent la scène ainsi que deux personnages, l’un vêtu de bleu, l’autre de rouge, serti dans un cadre historié de scènes de la Passion du Christ, un petit balai triangulaire, et une inscription à l’initiale déployée tel un flamboyant paraphe « Johannes de Eyck fuit hic/1434 », que l’on s’accorde à traduire « Jan van Eyck fut ici ». Au plafond est accroché un chandelier finement ouvragé où brille une bougie solitaire, les autres bases, dont une présente des coulures de cire, demeurant inemployées. Et il y a l’homme et la femme dont les mains se touchent, représentés en pied, richement vêtus, lui, main droite levée, austère sous son chapeau de paille, ses chausses, sa robe noirs, et sa huque violette à l’italienne ourlée de fourrure, elle, plus avenante dans sa robe bleue qui apparaît sous un surcot vert à déchiquetures fourré et bordé d’hermine, pourvu d’une traîne, dont elle ramène un pan au niveau de sa taille serrée par une ceinture grenat brodée d’or. Ses cheveux, coiffés en temples (ou cornes), sont couverts d’un rucher de drap blanc, tandis qu’à son cou brille un collier doré. Devant le couple, un petit chien, qui semble être un griffon bruxellois ou smousje. Sur le parquet, près de l’homme, des patins assez frustes, derrière la femme, un tapis à motifs géométriques et floraux, à l’extrémité visible duquel est une paire de chaussures recouvertes de cuir et ornées de perles, les siennes, sans aucun doute.

 

jan van eyck arnolfini miroirLe tableau, dont on peut, grâce aux documents d’archives, retracer l’itinéraire avec une précision qui en dit long sur l’admiration qu’il a très tôt suscitée, nous est parvenu en très bon état, mais incomplet. Son cadre d’origine, dont on sait qu’il existait encore vers 1700 grâce à une mention dans l’inventaire des collections du roi Charles II d’Espagne, a été perdu avant 1842, date de l’entrée de l’œuvre à la National Gallery. Une très intéressante note de Jacob Quelviz, un Allemand qui visita les collections royales espagnoles en 1599, nous en apprend plus au sujet de cet élément manquant, nous révélant qu’il comportait « de nombreuses inscriptions », qu’il ne livre malheureusement pas, dont celle-ci, qu’il retranscrit : « Promittas facito quid enim promittere laedit/Pollicitis dives quilibet esse potest. » Il s’agit des vers 443 et 444 du premier Livre de l’Ars amatoria d’Ovide, que l’on peut traduire ainsi « Promettez ! Quel dommage, en effet, y a-t-il à promettre ? Riche de promesses, l’est qui veut », une citation qui a laissé les commentateurs perplexes, tant elle semble en décalage avec le tableau. Sans doute le cadre comportait-il aussi, comme c’est souvent le cas chez van Eyck, le nom des personnes représentées, mais de ceci aucune source postérieure à 1524 ne fait état ; ce n’est qu’en 1857 que l’Arnoult Fin transcrit oralement dans les documents retrouva sa prononciation originale, italienne, d’Arnolfini. Le problème est que pas moins de cinq représentants de cette famille originaire de Lucques sont attestés à Bruges dans les années 1430, imposant donc d’en choisir un. Jusqu’à une date très récente, l’identification proposée en 1861 par James Weale, qui découvrit tant de documents capitaux dans les archives brugeoises, a été unanimement acceptée : l’Arnolfini représenté était le plus puissant membre de cette famille, Giovanni di Arrigo, en compagnie de sa femme, d’origine française, Jeanne Cenami. On doit à Lorne Campbell d’avoir démontré, en 1998, qu’il ne pouvait s’agir de lui, car il n’est pas attesté à Bruges avant 1435 et ne s’est marié qu’en 1447, soit treize ans après la réalisation du tableau et six ans après la mort de Jan van Eyck. Campbell a alors proposé le nom d’un autre Arnolfini, Giovanni di Nicolao, dont la présence à Bruges est documentée dès 1419 et qui s’y est fiancé, le 23 janvier 1426, à une jeune fille issue d’une puissante famille toscane, Costanza Trenta, alors âgée de 13 ans. Mais une lettre de sa mère, datée du 26 février 1433, nous apprend la mort de deux de ses enfants, Lionardo et Constanza. Si l’Arnolfini représenté est bien Giovanni di Nicolao, alors, conclut Campbell, il serait représenté avec sa seconde femme, au sujet de laquelle aucune trace documentaire n’a été, à ce jour, retrouvée. C’est ici qu’intervient une hypothèse de lecture particulièrement séduisante formulée par Margaret Koster en 2003 et dont ma découverte a motivé l’écriture de ce billet.

 

johannes de eyck fuit hic 1434Mais avant d’y revenir, il me faut dire un mot rapide des interprétations récentes qui ont été faites de ce double portrait. Celle qui a le plus durablement marqué les esprits est celle que livra Erwin Panofsky en 1934 et qu’il reprit en 1953 dans Early Netherlandish Painting, ouvrage incontournable pour tout historien de l’Art s’intéressant aux primitifs flamands. Fondant sa lecture sur le symbolisme caché des objets  composant la scène, il conclut que la scène représentée était un mariage secret auquel aurait participé Jan van Eyck en qualité de témoin, d’où la présence de l’inscription « Johannes de Eyck fuit hic/1434 » apposée comme un paraphe officiel visant à attester la réalité de la cérémonie à laquelle il avait assisté. Comme souvent avec les lectures de Panofsky, celle-ci est tellement bien construite et conduite qu’elle entraîne immédiatement l’adhésion. Elle a résisté longtemps, ne commençant à être vraiment remise en question qu’en 1986, dans un article de Jan Baptist Bedaux qui, tout en soutenant qu’il s’agissait d’un tableau de mariage, morganatique et non secret, montrait que les symboles que Panofsky avait cru cachés étaient en fait courants à l’époque dans ce type de situation. Une critique plus radicale vint d’Edwin Hall en 1994 qui, après une étude minutieuse des coutumes matrimoniales et de leurs représentations, affirma, en soulignant le caractère marginal et hétérodoxe du mariage clandestin au XVe siècle, ainsi que le fait que ce soit la main gauche de l’homme qui touche la droite de la femme, quand le mariage est symbolisé par la réunion des seules mains droites des promis, que le tableau représentait des fiançailles, et rejeta complètement l’idée que les objets pussent être des symboles, sinon ceux de la richesse du couple. En 1998, Lorne Campbell, dont j’ai déjà parlé, renvoya tout ensemble l’idée du mariage et des fiançailles, posant que ce double portrait visait simplement, pour Arnolfini, à présenter sa femme à la cour ou à sa famille.

jan van eyck arnolfini chandelierLa démarche de Margaret Koster est intéressante, car elle se concentre sur l’essentiel : l’image. Je mets mes pas dans les siens. Que voyons-nous ? Deux figures hiératiques disposées dans un lieu que l’accumulation de détails luxueux, comme, par exemple, l’omniprésence du rouge, une des teintures les plus chères à l’époque, dans les tissus d’ameublement, les oranges, le miroir et le chandelier finement ouvragés, désigne comme une pièce d’apparat plutôt que comme la chambre des époux, une pièce qui, en outre, ne dispose d’aucun chauffage et dont les commentateurs ont relevé que le sol parqueté était absolument inhabituel, comparé aux représentations contemporaines du même type. Un lieu qui, en dépit de son impression de réalité, n’existe donc pas en tant que tel. Je reviens, à ce propos, un instant vers Panofsky qui, bien que sa méthode ait montré ses limites et fait l’objet de nombreuses critiques, a souvent, outre son rôle de défricheur, eu d’excellentes intuitions, même si elles ont abouti à des conclusions parfois erronées. Je relève cette phrase : « Les deux époux, qui se tiennent avec raideur aussi écartés l’un de l’autre que l’action le permet, ne se regardent pas, mais semblent pourtant unis par un lien mystérieux. » Effectivement, bien que réunis dans une pièce qui ne semble pas particulièrement vaste, les deux personnages semblent se trouver dans des espaces étanches l’un à l’autre, une impression encore soulignée par la construction rigoureusement symétrique de la scène, autour d’un axe reliant chandelier, miroir, et griffon, que l’on peut rapprocher de celle de La Vierge au chancelier Rolin (Paris, Musée du Louvre), peinte vers 1435, mise en présence d’un personnage réel avec la vision que lui inspire sa prière. Une part de la fascination qu’exerce ce double portrait vient sans doute de ces subtils décalages entre l’apparente matérialité de ce qui montré et l’irréalité qui la sous-tend.

jan van eyck arnolfini giovanni di nicolaoIl est également frappant de constater la différence du traitement pictural des deux personnages. L’homme a des traits fortement individualisés, parfaitement conformes au portrait que van Eyck fit de lui à une date légèrement postérieure (c.1435 ? Berlin, Staatliche Museen), tandis que ceux de la femme tendent vers plus d’idéalisation. Si l’habit que chacun porte se distingue tant par son luxe que par son inadéquation à la saison (les cerises sur l’arbre sont rouges, on doit être au début de l’été) comme à un contexte strictement domestique, ce qui peut certes se concevoir s’agissant d’un tableau à caractère officiel, on ne pouvait les penser plus antithétiques. Celui de la femme est coloré, j’allais écrire printanier, tandis que celui de l’homme est uniment sombre. Comme le montrent bien les travaux de Sophie Jolivet-Jacquet, le noir était alors une couleur souvent adoptée par les riches bourgeois, en signe de modestie, et il allait connaître, à la fin des années 1430, une vogue importante à la cour de Bourgogne, Philippe le Bon l’adoptant de préférence à toute autre pour ses tenues, sans toutefois l’imposer à ses courtisans, qui tendirent à l’élire d’eux-mêmes au début de la décennie suivante. La mise d’Arnolfini serait donc en avance sur cette mode, à moins qu’il n’ait d’excellentes raisons pour porter des vêtements et un chapeau noirs, auxquels il associe, en outre, une huque violette, réunissant ainsi les deux couleurs associées à la mort en cette première moitié du XVe siècle. À l’appui de cette hypothèse, il faut savoir que le chapeau était préférentiellement porté durant la période de deuil ainsi que le prouve l’exemple de Philippe le Bon qui, en octobre 1435, fit teindre en noir sept chapeaux pour pouvoir mener celui d’Isabeau de Bavière.

jan van eyck arnolfini griffonVous l’avez compris, ce n’est pas vers l’épithalame mais vers l’épitaphe que nous entraîne la lecture de Margaret Koster. Et comment ne pas y adhérer lorsque l’on s’approche du miroir orné des scènes de la Passion, où trône la Crucifixion, avec, du côté de l’homme, les scènes où le Christ est en vie (Agonie au jardin des oliviers, Arrestation, Christ devant Pilate, Flagellation, Portement de croix), et, du côté de la femme, celles de Sa mort et de Sa Résurrection (Descente de croix, Mise au tombeau, Descente aux Limbes, Résurrection), sans compter la nature même d’un objet où l’image de la vie ne passe que de façon transitoire ? Comment ne pas remarquer que, sur le brillant chandelier, la bougie allumée est du côté de l’homme tandis que seules subsistent les coulures de cire de celle qui s’est éteinte du côté de la femme, comment ignorer la figure sculptée grimaçante juste à l’aplomb de leurs deux mains ? Le fait que tant d’indices aillent dans le même sens n’est peut-être pas une coïncidence, d’autant que le griffon, aux pieds du couple, seul élément d’entrée du tableau puisqu’il est l’unique figure à envisager le spectateur, est tout autant un symbole de fidélité que de frivolité des plaisirs terrestres, comme le montre un des panneaux du petit Triptyque de la Vanité terrestre peint par Hans Memling (c.1439/40-1494) après 1485 et conservé au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, et serait sans doute à considérer également comme le seul souvenir vivant de sa maîtresse. On pourrait peut-être encore ajouter la présence, du côté de l’homme, du chapelet qu’on lirait alors comme une consolation à chercher dans la prière, alors que, du côté de la femme, l’image du petit balai rappellerait, de façon presque grinçante, la poussière ramassée puis dispersée. On sait, en outre, grâce à la réflectographie infrarouge, que le tableau a été réalisé en plusieurs phases, puisqu’aucun dessin sous-jacent n’a été retrouvé pour le griffon, le chandelier, ou la cathèdre ornée de la sculpture de Sainte Marguerite, invoquée pour la protection des femmes enceintes ou en couches. J’ignore s’il faut absolument voir dans la présence de cette dernière l’indication que la jeune femme pourrait être morte en couches, mais ce qui me frappe, en revanche, c’est que deux éléments qui se rattachent d’aussi près à l’idée du caractère transitoire de l’existence aient été ajoutés en cours de travail, comme ont été modifiés la forme du miroir, à l’origine octogonal, et le contact de la main d’Arnolfini avec celle de sa femme, au départ plus ferme.

jan van eyck arnolfini mainsFaut-il déduire de tous ces éléments qu’un tableau originellement conçu, selon toute probabilité, pour présenter le couple sous son meilleur jour (je rejoins Campbell sur ce point) se soit mué, du fait des circonstances, en un mémorial, un Leal souvenir, pour reprendre l’expression figurant sur le Portrait d’homme, dit « Tymotheos », du même van Eyck (1432, National Gallery) ? Rien ne permet de le décider définitivement, mais de nombreux éléments m’incitent, à la suite de Margaret Koster, à le penser. Dans cette optique, l’inscription testimoniale du peintre prend un sens autre que celui, juridique, qu’on y a longtemps vu. Artiste célèbre dont les œuvres avaient la réputation, de son vivant même, d’offrir le reflet exact de la Nature, il atteste d’une présence et, sans doute, d’un bonheur, qui furent et ne sont plus. Dans un tel contexte, enfin, les deux vers d’Ovide prendraient un sens intéressant, sous réserve de les compléter avec celui qui les précède immédiatement, « La colère même des dieux cède aux accents d'une voix suppliante », non plus ironique, mais révolté contre les revers de Fortune (un thème récurrent au XVe siècle, comme le montre, par exemple, l’œuvre de Christine de Pizan) qui ne tient pas les promesses qu’elle fait.

 

« Jan van Eyck fut ici » comme le furent l’homme, la femme, la pièce d’apparat, le petit griffon, et de leur passage fugace dans le miroir de la vie, son tableau seul apporte le loyal souvenir. Auriez-vous pensé, en vous arrêtant avec moi devant le Double portrait des Arnolfini qu’il pût dégager à ce point un parfum de Vanité ?

 

Accompagnement musical :

Guillaume Du Fay (c.1397 ?-1474) :

1. Par le regart de vos beaux yeux, rondeau
Frédéric Bétous, alto, Domitille Vigneron, vièle à archet, Antoine Guerber, guiterne

2. Mon chier amy, qu’avés vous empensé, ballade
Andrés Rojas-Urrego, alto, Raphaël Boulay, ténor, Antoine Guerber, guiterne, Evelyne Moser, vièle à archet

 

Diabolus in Musica
Antoine Guerber, guiterne & direction

 

guillaume dufay mille bonjours diabolus in musica Mille Bonjours ! Chansons de Guillaume Du Fay. 1 CD Alpha 116. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Pistes de lecture :

Erwin Panofsky, Les primitifs flamands (Early Netherlandish Painting, 1953), Hazan, 1992

Edwin Hall, The Arnolfini betrothal, University of California Press, 1994

Lorne Campbell, National Gallery Catalogue : The fifteenth century Netherlandish Schools, 1998

Margaret L. Koster, « The Arnolfini double portrait : a simple solution » in Apollo, septembre 2003

Jenny Graham, Inventing van Eyck, The remaking of an artist for the modern Age, Oxford, 2007

Sur le costume : Sophie Jolivet-Jacquet, « Pour soi vêtir honnêtement à la cour de monseigneur le duc de Bourgogne » : costume et dispositif vestimentaire à la cour de Philippe le Bon de 1430 à 1455, Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, 2004.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Cimaises
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Commentaires

Une vanité.
Epatant. 

Commentaire n°1 posté par la trollette le 11/10/2010 à 15h13

Je ne l'aurais pas soupçonné non plus avant ce travail Merci d'être venue à bout de ce long billet et d'avoir laissé un petit mot

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 11/10/2010 à 15h16

Un miroir qui remplit admirablement son office, un chien rigolard et une dame aux traits fins, à la taille arrondie, presque mûre comme les abricots à la fenêtre. Pardonne-moi, un égaré dans ce tableau : Poutine. J'ai beaucoup aimé ce long billet et les personnages déchaussés pour ne pas abîmer le parquet.

Commentaire n°2 posté par Marie le 11/10/2010 à 20h15

Figure-toi que j'ai vu la ressemblance avec Poutine, chère Marie En revanche, la dame n'est pas enceinte, même si elle le paraît, c'est la mode de l'époque (l'ami HP expliquerait ceci beaucoup mieux que moi) qui exigeait ce ventre très rebondi Je suis heureux que tu aies apprécié ce billet, sans doute un peu trop long, mais que je n'ai pas voulu trop élaguer; n'oublie pas de remettre tes patins pour aller au jardin

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 11/10/2010 à 20h27

Peux-tu me dire pourquoi j'ai écrit "abricots" alors que je pensais "pêches" et tu vois des oranges ? De ce fait je suis retournée voir de très près le détail du miroir (après relecture d'un billet qui m'a paru (presque) court .... De telles socques au jardin ? un extraordinaire alors ! Baroque, va savoir

Commentaire n°3 posté par Marie le 12/10/2010 à 11h53

Alors ça, chère Marie, il faudrait le demander à ton inconscient Je vois bien des oranges (surtout sur le rebord de la fenêtre, mais je pense que ce sont les mêmes fruits sur le coffre), ce qui irait bien dans le sens de la volonté d'étaler sa richesse, car elles étaient très chères à l'époque. Que t'a dit le miroir quand tu es retournée le consulter ?

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 12/10/2010 à 12h21

La dame n'a ni ligne de tête ni ligne de cœur, seule la ligne de vie présentait-elle quelque intérêt à l'époque ?

Commentaire n°4 posté par Marie le 12/10/2010 à 11h57

Deux hypothèses possibles, à mon avis, chère Marie : soit le peintre a choisi de ne représenter que la ligne de vie, ce qui irait dans le sens de la lecture de ce tableau comme épitaphe, soit son exigence de réalisme avait ses limites

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 12/10/2010 à 12h24

Je vais reprendre la lecture de ton article JC, car c'est presque un sujet de thèse. Je vais avouer que dans un premier temps ce sont les dentelles des costumes qui retiennent mon regard.. pardon, mais je suis dentellière aux fuseaux, de cette même dentelle fabriquée au fil.. du temps et nous sommes, nous dentellières, très respectueuses des modèles anciens et les tableaux sont les photographies exactes de ce qui se tramait. Donc, je vais quitter le fil de ma pensée de dentellière pour reprendre le fil de ton explication et revoir ce tableaux avec un autre regard.

Merci pour l'accompagnement musical. Très bon choix Guillaume du Fay.

Belle fin de journée

Dany

Commentaire n°5 posté par Dany de Fanal Safran le 12/10/2010 à 16h07

Merci à toi, Dany, d'avoir pris le temps de te plonger dans ce long billet (j'ai bien conscience de n'avoir pas ménagé la patience de mes lecteurs, sur ce coup-ci) et laissé un commentaire. Rien que le fait de voir écrits les mots "dentellière aux fuseaux" m'a projeté dans le temps, tu sais, celui immortalisé, entre autres, par Vermeer. C'est un magnifique métier, qui doit nécessiter une patience et une humilité absolues et me laisse, moi qui suis incapable de faire quoi que ce soit de mes dix doigts, profondément admiratif.

J'espère que ce petit voyage en Flandres en compagnie de van Eyck et Du Fay t'aura réjoui l'oeil et l'esprit et je te souhaite également une belle fin de journée.

Bien cordialement,

Jean-Christophe

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 12/10/2010 à 16h53

Quel billet, mon ami ! Je n'ai rien à ajouter : richement documenté, facile d'accès. Brillant. Je suis bluffé : je connaissais l'hypothèse de Panofsky presque par coeur. Et que m'apercevois-je ? Une lecture à l'opposé mais total de ce que je pensais pour quasi. Les découvertes sont émerveillements ; les redécouvertes bouleversements. Un moment magique et de révélation...avec des extraits musiques en parfait dialogue avec cette oeuvre que je regarderai plus jamais de la même manière. Mille mercis pour ce moment d'intense bouleversement.

L'estro

Commentaire n°6 posté par L'estro armonico le 12/10/2010 à 21h44

Tout comme toi, mon ami, je suis familier de la lecture que fait Panofsky de ce tableau, et je dois avouer que si je n'avais pas découvert l'hypothèse de Margaret Koster, il ne me serait pas vraiment venu à l'esprit de contester l'avis du "grand ancien". J'ai passé une semaine en compagnie de cette oeuvre, dont quatre jours complets à l'interroger sans relâche en même temps que j'écrivais ce billet. Je suis heureux que le résultat ait changé ton regard sur elle et t'ait touché, ce double objectif était le mien en osant publier sur une oeuvre aussi célèbre.

Merci pour ton commentaire et à bientôt.

Amitiés.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 13/10/2010 à 08h40

l faut que je revienne relire en musique ce billet sur un tableau que j'aime beaucoup...je sors d'une conférence sur le Louvre, et je commence à mélanger.

Mais je pense quand même que la dame est enceinte: elle a la main posée sur son ventre; il y a des tas de symboles dans ce tableau !

Commentaire n°7 posté par CatherineD le 13/10/2010 à 00h11

Je ne suis pas convaincu que la femme soit enceinte, Catherine, en dépit de la position de sa main. En effet, ce type de représentation du corps féminin avec un ventre bombé est fréquent au XVe siècle, y compris dans les oeuvres qui représentent des saintes, dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne sont pas concernées par le problème de la maternité Mais si vous avez des arguments à présenter contre cette lecture, je suis tout prêt à les accueillir et à les examiner.

Bien cordialement.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 13/10/2010 à 08h56

Ce billet très inspirant me rend ce beau tableau encore plus romantique. Vous décrivez très bien les "subtils décalages entre l'apparente matérialité de ce qui est montré et l'irréalité qui la sous-tend". 

Votre commentaire me rappelle les révélations qu'Albert-Pomme de Mirimonde fait sur de simples natures mortes, dont il fait ressortir tout les sens profonds en en interprétant les symboles, dans son fascinant livre intitulé Le langage secret de certains tableaux du Musée du Louvre
(Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1984)

En passant, merci aussi de m'avoir fait découvrir, ces derniers mois, Elisabeth Jacquet de La Guerre et Dimitri Cantemir (dans votre billet sur Mathias Enard).

Commentaire n°8 posté par AlmaSoror le 13/10/2010 à 15h11

Bonsoir AlmaSoror et merci pour votre commentaire, le premier, si ma mémoire ne me joue pas des tours, que vous postez ici.

Je suis heureux que ce billet vous ait permis de voir ce tableau d'un oeil neuf et vous suis reconnaissant de m'avoir indiqué l'ouvrage d'Albert Pomme de Mirimonde, que je ne connaissais pas et que je vais aller consulter, le monde des natures mortes étant un sujet d'étude qui me passionne depuis longtemps.

Puisse Passée des arts continuer à vous permettre de faire de belles découvertes, c'est tout le but que poursuit ce site.

Bien à vous.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 13/10/2010 à 19h32

Une fois de plus votre billet est passionnant et nous fait découvrir des perspectives insoupçonnées... Et l'accompagnement musical en est parfait.

Avez-vu lu ou entendu parler, cher Jean-Christophe, de l'interprétation de cette oeuvre par Marco Paoli début 2010 encore plus révolutionnaire ? http://www.loschermo.it/articoli/view/25082

Bien amicalement

Commentaire n°9 posté par myriam le 13/10/2010 à 23h30

Chère Myriam,

Je suis heureux que la longueur de ce billet ne vous ait pas découragée de le lire jusqu'au bout et je vous remercie d'avoir pris le temps de déposer un commentaire qui me permet de découvrir une autre interprétation de ce tableau.

En fait, comme le précise l'article qui lui est consacré, l'hypothèse que développe Marco Paoli n'est pas neuve, elle fait partie des pistes qui ont été rejetées avant Panofsky. Je crois très sincèrement qu'elle ne tient pas, pour plusieurs raisons :

- le lieu représenté n'est, presque à coup sûr, pas une chambre à coucher, du fait de son absence de point de chauffage;

- les ressemblances entre la jeune femme représentée et Margaretha van Eyck (voir ici un très intéressant dossier sur la restauration du portrait de 1439 : quels changements en 5 ans) sont très loin, à mes yeux, d'être frappantes;

- surtout, la démonstration de Paoli démontre sa méconnaissance des sources documentaires de la cour de Bourgogne, que les Arnolfini fournissaient fréquemment en étoffes et dont le nom apparaît systématiquement sous sa forme "francisée" Arnoulphin ou Arnoul(t) Fin, ce qui est bien plus qu'une question d'assonance En outre, van Eyck et les Arnolfini habitaient la même cité et servaient le même patron (le duc de Bourgogne), deux éléments qui me semblent suffisants pour que peintre et marchands aient pu se côtoyer.

Il n'en demeure pas moins qu'une large part du mystère de ce tableau reste entière, et que si j'ai trouvé la lecture de Margaret Koster suffisamment pertinente pour construire une part de ce billet autour d'elle et préciser deux ou trois choses dont elle ne parle pas, elle ne représente qu'un état du savoir qui sera peut-être complètement remis en question si, un jour, un document définitif refait surface

Bien amicalement.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 14/10/2010 à 08h25

Serait-ce un printemps précoce et encore froid ? Le fait que le plancher soit nu et non recouvert de jonchée fraîche comme il en était l'usage en la belle saison pourrait suggérer que la scène se passe au tout début du printemps.

En ce qui me concerne, j'ai toujours pensé à des accordailles, la main droite (celle de la loyauté) tendue de la jeune femme est offerte la paume vers le haut, signe d'abandon total.

Et si le vêtement de l'homme, noir de grand-deuil et violet de demi-deuil était un compromis, une transition entre un veuvage récent et un espoir nouveau ? D'autant plus que le personnage féminin à la cotte bleue (idéal, pureté) et au surcot vert (promesses d'avenir) peut plaider dans le même sens.
Ce même personnage porte des bijoux discrets comme une jeune fille, une seule bague orne, semble t'il la phalange médiane de son auriculaire gauche comme on soulait le faire à l'époque.

Un autre questionnement vient aussi de la coiffure de la damoiselle, les "pucelles" étaient souvent représentées les cheveux épars (comme la Vierge Marie) et ne portaient de cheveux coiffés qu'après le mariage, ici, les templettes enserréees dans une crépine et surmontées de la huve à bords ruchés contredisent la proposition précédente.

Bref, cette peinture reste une énigme, toutes tes propositions restent éminemment intéressantes et plausibles, j'y ajoute simplement quelques autres propositions d'entrée, ah oui, puis-je ajouter que le visage du personnage masculin m'a toujours semblé très typiquement flamand ?

Je ne retiens pas en revanche la thèse du mariage morganatique qui me semble incompatible avec ce témoignage extérieur trop éclatant (même Louis XIV s'abstint de toute "publicité" dans la même situation.)

Je te tire ma révérence (eh oui, je reste encore souple) aux progrès de géant que tu fais en matière d'histoire du costume. Bigre !

Je finirai enfin en disant que ce tableau reste un mystère, eh bien qu'il le reste, c'est peut-être là un des facteurs qui concourent à l'étrange fascination qu'il exerce.
Au fait, sais-tu que c'est un de mes tableaux préférés ? Merci d'ainsi le mettre à l'honneur.

 

Commentaire n°10 posté par Henri-Pierre le 14/10/2010 à 19h07

Bien sûr, toutes les pistes sont largement ouvertes, cher Henri-Pierre, puisque finalement ce que l'on dit de ce tableau n'est jamais qu'une suite de déductions. Je reprends certains de tes arguments dans l'ordre.

Pour ce qui est de la saison, le printemps me semble difficile, à cause du ceriser que l'on aperçoit par la fenêtre et dont les fruits sont mûrs. Au plus tôt juin, dirais-je, en me fondant sur ce point.

En revanche, pour ce qui est du costume (et quelle leçon de lecture tu donnes ici, me montrant encore tous les progrès que j'ai à faire en la matière), je pense que les arguments que tu développes sont parfaitement valables, même si, in fine, ils ne font qu'épaissir le mystère, puisque certains se contredisent.

Je n'ai pas parlé du geste que l'homme fait de sa main droite, qui a été diversement commenté : est-ce la foi jurée (Panofsky) ou un salut adressé aux visiteurs qui se dessinent dans le miroir ? Si je suis l'esprit de la lecture de Margaret Koster, je serais tenté de dire qu'il salue une dernière fois celle qui fut sa femme et l'assure par ce geste du caractère éternel de son attachement.

Tout comme toi, j'aime énormément ce tableau, mais je ne m'y étais intéressé que superficiellement jusqu'ici, faisant mienne l'opinion défendue par Panofsky, qui me semblait tellement cohérente. Il a fallu la vive émotion de la découverte pour me donner l'envie de m'y plonger tout à fait, quatre jours pleins à ne vivre que pour ça.

Merci de ton commentaire dense et documenté, mon ami, merci d'avoir volé du temps à un moment où tu en as si peu.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 14/10/2010 à 19h39

Un détail oublié : les patins.
Ces patins étaient uniquement utilisés pour sortir et s'ajustaient par dessus les souliers à bouts pointus, les poulaines qui devinrent de plus en plus extravagantes.
Ceux de l'homme, de bois brut sont le propre de celui qui a une vie extérieure, ceux de la femme, précieux et recouverts de velours ou de cuir sont celui de l'être voué à la vie domestique dont les pas ne doivent la porter que dans la cour ou le jardin de la demeure à moins que ce ne soit jusqu'à sa haquenée ou sa litière, à l'extérieur ; une femme de qualité ne compromet pas sa vêture dans la fange.
Ceux de l'homme sont près du seuil, il vient donc de dehors, ceux de la femme sont près de la cathèdre, elle n'est donc pas encore sortie.
Le recevrait-elle chez elle ?

Désolé de ce va et vient, mais cette idée m'est venue à l'esprit pendant le dîner.

Commentaire n°11 posté par Henri-Pierre le 14/10/2010 à 22h26

Il me semble même que les patins de l'homme sont légèrement tachés, mon ami, ce qui accréditerait parfaitement ce que tu dis. Maintenant, certains documents montrent aussi que ce type de chaussure était porté à la cour de Bourgogne, à l'intérieur. Nous voici encore devant un de ces doubles-sens dont ce tableau semble être plein

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 15/10/2010 à 17h37

Le personnage masculin va mettre ses patins, il me semble qu'ils sont dirigés pour le suggérer , et qu'il fait un geste d'adieu ?

Commentaire n°12 posté par Framboise le 15/10/2010 à 17h21

Pour les patins, je ne sais pas, Framboise (ravi de vous retrouver), mais pour le signe d'adieu, je vous suis complètement et je pense que ce congé s'adresse à sa femme.

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 15/10/2010 à 17h39

Ce que j'ai vu dans le miroir ? deux autres personnages qui font face, un homme et une femme (beaucoup de bleu pour la dame sur le seuil et l'homme en retrait plus grand. Une loupe ne donnerait pas plus de détail sur ce que l'homme tient dans ses mains).

Commentaire n°13 posté par Marie le 20/10/2010 à 20h14

Ca ne peut pas être une femme, chère Marie, le personnage porte un chaperon (bleu ) et je crois que ce type de coiffure était réservé aux hommes

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 20/10/2010 à 20h40

Une hypothèse, le personnage central et barbu est peut-être le peintre lui-même ...

Commentaire n°14 posté par Marie le 21/10/2010 à 10h15

C'est une hypothèse qui a été défendue par de nombreux historiens de l'art, chère Marie, sur la foi de rapprochements entre ce tableau et les deux personnages (portant les mêmes couleurs) penchés au parapet de la Vierge du chancelier Rolin et aussi le Portrait d'homme de la London Gallery, qui passe pour être un autoportrait de van Eyck. Très honnêtement, je n'y crois qu'à moitié

Réponse de Jean-Christophe Pucek le 21/10/2010 à 19h43

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