Partager l'article ! Dulcis amor Iesu : un Sances débordant de jeunesse et de lumière par Scherzi Musicali et Nicolas Achten: Giovan ...
Un deuxième disque est toujours un défi, particulièrement pour de jeunes musiciens. Après avoir ressuscité, avec un éclatant succès critique, l’Euridice de Giulio Caccini (Ricercar RIC 269), Nicolas Achten et son ensemble Scherzi musicali tentent le pari osé de consacrer leur nouvel opus à un compositeur dont on ne peut pas dire qu’en dehors de son Stabat mater (cliquez ici pour en savoir plus), il fasse l’objet de beaucoup d’attention de la part des interprètes : Giovanni Felice Sances.
La biographie de
Sances est une parfaite illustration de ces parcours qui amenèrent maints compositeurs italiens à connaître le succès hors des frontières de la Péninsule, particulièrement en terres d’Empire.
Né à Rome sans doute vers 1600, Sances y fait ses études au Collegium germanicum de 1609 à 1614, voire un peu plus tard, très probablement sous la direction d’Annibale Orgas
(c.1585-1629) pour la partie musicale. En 1618, il est en poste à Padoue, mais c’est à Venise qu’il publie, en 1633, ses deux premiers livres de Cantade, terme qu’il semble avoir été
le premier à utiliser. En 1636, son premier opéra, L’Ermiona (musique perdue), dans lequel il chante le rôle de Cadmo, est représenté à Padoue ; la même année, il rejoint Vienne
où il est engagé en qualité de ténor au sein de la Chapelle impériale, alors dirigée par le vénitien Giovanni Valentini (c.1582-1649). Sances va y servir trois empereurs successifs, Ferdinand
II, Ferdinand III et Léopold Ier, en ne cessant de gravir les échelons de la hiérarchie. En 1649, il est, en effet, promu vice-Kapellmeister, sous l’autorité du véronais Antonio
Bertali (1605-1669), qu’il remplace à sa mort avec pour second Johann Heinrich Schmelzer (c.1620/23-1680). Cependant, dès les années 1673, la dégradation de l’état de santé de Sances conduit
Schmelzer à le suppléer de plus en plus dans ses fonctions et c’est tout naturellement que ce dernier devient, à la mort de Sances, en novembre 1679, le premier compositeur autrichien à exercer
les fonctions de Kapellmeister à Vienne.
Pour comprendre les enjeux de la musique de Sances, il convient de considérer le substrat sur lequel elle
s’est développée. La naissance du compositeur à Rome aux alentours de 1600, année sainte décrétée par le pape Clément VIII, est un indice particulièrement intéressant. En effet, les
festivités organisées à l’occasion de cet événement, dont la création de la Rappresentatione di Anima e di Corpo d’Emilio de’ Cavalieri (c.1550-1602), avaient un but avoué, celui de
promouvoir, à grand renfort de fastes, les idéaux de la Contre-Réforme. Il fallait que la musique religieuse, tout en respectant des exigences de tenue (pas de mélange avec les compositions
profanes) et d’intelligibilité des textes sacrés (abandon des élaborations polyphoniques trop savantes), séduisît le fidèle pour encourager sa piété, mouvement que l’on retrouve également
dans le domaine de la peinture (Guido Reni, Sassoferrato, entre autres). Cette mission apostolique trouvait naturellement un écho privilégié au sein du Collegium germanicum,
puisqu’un de ses buts avoués consistait à lutter in utero contre le Protestantisme, mais aussi à Vienne où les Habsbourg s’étaient érigés en hérauts du catholicisme en terres
d’Empire. Les compositions de Sances, à la structure parfaitement claire, soucieuses de souligner les affects véhiculés par le texte mais également de charmer l’auditeur par une invention
mélodique constante, s’inscrivent parfaitement dans l’esprit de la Contre-Réforme et ne pouvaient que lui assurer le succès dans la capitale autrichienne.
Les jeunes instrumentistes et chanteurs de l’ensemble Scherzi Musicali (photo ci-contre), placés sous la direction à la fois souple et précise
du théorbiste, claveciniste, harpiste et baryton (excusez du peu !) Nicolas Achten, livrent des œuvres choisies dans le recueil de Motetti a 1, 2, 3 & 4 voci (Venise, 1638),
augmentées de l’incontournable Stabat mater (Venise, 1642), une vision aboutie et lumineuse. S’appuyant sur un continuo kaléidoscopique et chatoyant, la fièvre, la précision et
la sensualité de leur lecture prouvent à quel point les enjeux de cette musique ont été appréhendés avec justesse et parfaitement assimilés avant d’être confiés au disque. Qu’il s’agisse de
la simplicité feinte d’un Dulcis amor Iesu pour voix seule et basse continue très orné et exigeant, ou de pièces nécessitant des effectifs plus larges, comme les motets mariaux
Salve Regina ou Ave maris stella, le soin apporté à la mise en place, qui équilibre magnifiquement souci de la ligne et attention aux plus petits détails, l’investissement
sans faille de tous les musiciens impliqués dans ce projet confère à cette anthologie un impact saisissant qui emporte l’auditeur dans une vague d’émotions contrastées, de la joie dansante de
Iubilent in cælis au dolorisme maîtrisé du Stabat mater. Cette dernière œuvre, interprétée avec une intériorité vibrante par Nicolas Achten qui justifie de façon
convaincante, dans le livret d’accompagnement qu’il signe, un choix qui pourrait dérouter les mélomanes habitués à des versions avec une voix masculine ou féminine aiguë, trouve, à mon sens,
une nouvelle référence, aux côtés de celles de Maria Cristina Kiehr (Ricercar) et Carlos Mena (Mirare). Si Nicolas Achten est excellent dans toutes les pièces qu’il chante, les autres
vocalistes ne sont pas en reste ; les voix sont légères mais pleines, leur naturel et leur agilité contribuent à l’atmosphère de luminosité et de tendresse qui se dégage de
l’enregistrement. Les instrumentistes nous convient eux aussi à un festival de couleurs, les textures qu’ils tissent réussissent le pari d’allier transparence, alacrité et chaleur, avec une
mention spéciale pour les violes rêveuses de Romina Lischka et les enluminures des cornets de Lambert Colson.
Scherzi Musicali et son chef s’imposent, avec ce deuxième disque, comme des valeurs sûres de la scène musicale baroque, par leur enthousiasme, leur professionnalisme, mais aussi leur volonté d’explorer des répertoires peu fréquentés, quand tant d’ensembles errent à tenter de se bâtir une réputation en se contentant de rabâcher inlassablement les pans les plus connus du répertoire. Leur Dulcis Amor Iesu est un disque aussi passionnant que remarquable qui prend place, sans doute pour très longtemps, en tête de la discographie consacrée jusqu’ici à Giovanni Felice Sances.
Giovanni Felice SANCES (c.1600-1679), Dulcis amor Iesu, motets extrait de Motetti a 1, 2, 3 & 4 voci (1638), Stabat mater. Pièces instrumentales de Giovanni Girolamo Kapsberger (c.1580-1651), Luigi Rossi (c.1597-1653), Michelangelo Rossi (c.1601-1656).
Céline Vieslet & Marie de Roy, sopranos. Reinoud van Mechelen, ténor. Olivier Berten, baryton.
Scherzi Musicali.
Nicolas Achten, baryton, théorbe, clavecin, harpe triple & direction.
1 CD [durée totale : 73’11”] Ricercar RIC 292. Ce CD peut être acheté en suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Ave maris stella
(Céline Vieslet & Marie de Roy, sopranos. Reinoud van Mechelen, ténor. Olivier Berten, baryton.)
2. Dulcis amor Iesu
(Nicolas Achten, baryton)
3. Vulnerasti cor meum
(Marie de Roy, soprano. Olivier Berten, baryton)
Illustration complémentaire :
Bernardo BELLOTTO (Venise, 1720-Varsovie, 1780), Vue de la Freyung à Vienne, c.1758-61. Huile sur toile, 116x152 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.
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Bien à vous et à bientôt.
Quelle belle éloge cher Jean-Christophe pour ce disque que je trouve sublime à l’écoute des extraits que tu nous proposes ici.
J’étais déjà séduit par leur premier album et je ne peux dire que chapeau bas à cet ensemble qui ose nous offrir ces moments « magiques » en parcourant les chemin de traverses et non les grande allées marbrées…
Difficile de décrire l’émotion qui m’emplie à l’écoute du « Dulcis amor Iesu », cette musique invite à un instant de recueil profond.
Merci à Scherzi Musicali de nous proposer une telle musique, j’espère qu’il s’agit du début d’un long parcours. Le cd vient s’ajouter à ma liste d’achat.
Merci à toi cher Jean-Christophe pour ce partage, je t’embrasse.
Je t'embrasse.
Cher Jean-Christophe,
Voici un billet on ne peut plus élogieux ! Pour l'avoir moi-même déjà écouté à de (très) nombreuses reprises, ce disque est un petit bijou et le travail de cet ensemble est tout simplement remarquable. Jamais ce disque ne lasse et leur lecture respire de spontanéité : jamais les interpètes ne s'enlisent dans la partition, chaque note s'expose avec naturel et la variété du continuo de l'instrumentation (sublime, ce cornet !) nous font voyager de la tendresse au recueillement... de la Nativité à la Passion.
Mention toute particulière pour le Vulnerasti cor meum hypnotique et sublime : l'entrelassement entre le registre inférieur et supérieur (d'abord le viole et le cornet ; le baryton et la soprano ensuite)... il n'y a pas de mots pour décrire ce motet. J'ai l'impression d'y entendre un duo d'amour... Quelle voix ce Olivier Berten !
Si tout va bien, un nouveau disque sortira dans la seconde partie de l'année (mais chez un autre éditeur : "Musique en Wallonie") consacré à Hector-Jospeh Fiocco, maître de chapelle à Bruxelles, durant la première moitié du 18e siècle.
Un mot par rapport à ton illustration Jean-Christophe : même si je n'aime pas trop ce bleu-blanc-rouge (Sassoferrato n'est pas le premier à user de ces couleurs ; c'est assez répandu), je dois admettre qu'elle dialogue magnifiquement avec le répertoire présenté. Le rapport de la mère avec son enfant y sont exposés avec simplicité.
En somme, cher ami, tu nous offres une nouvelle fois un magnifique moment hors du temps. Merci.
Amitiés,
Grégory
Si je te dis que j'ai écouté ce disque plus de vingt fois en moins d'une semaine sans avoir un instant l'envie de sauter la moindre plage, seras-tu étonné ? C'est une réussite à mes yeux incontestable (j'ai hâte de lire ce que la critique dite "spécialisée" en dira), la confirmation de deux choses : Sances est un compositeur bigrement intéressant qui mériterait d'être mieux exploré et le niveau d'excellence atteint par Nicolas Achten et ses Scherzi Musicali fait d'eux des acteurs majeurs de la nouvelle génération des interprètes de la musique baroque. Je partage complètement ce que tu dis au sujet du Vulnerasti cor meum, que je reçois, moi aussi, comme un duo amoureux, un peu dans l'esprit du Cantique des Cantiques.
L'information que tu nous donnes concernant une future parution consacrée à Fiocco me remplit d'allégresse, tu penses bien ! Je me tiendrai, avec ton aide si tu me l'accordes, soigneusement au courant de l'avancée de ce projet, qui documente, une fois encore, un compositeur peu fréquenté et dont je ne doute pas un instant de la qualité de réalisation.
Je t'accorde que le tableau de Sassoferrato ne fait pas preuve d'une originalité absolue quant au choix des couleurs, mais, comme tu l'as souligné, je trouve que l'atmosphère qu'il dégage s'harmonise bien avec la douceur de la musique.
Merci à toi, pour ton aide et ta fidélité. Bien entendu, je te laisse toute latitude pour partager ce billet, si tu l'en juges digne, afin de faire connaître plus largement ce disque.
Amitiés à toi et, je l'espère, à bientôt.
Comme étrangère à son destin tout en étant consciente du pouvoir de son rôle. La femme a pris le pas sur la mère.
Ce que je peux dire en revanche, c'est la chair de poule qui a grignoté ma peau tout au long de l'écoute de ces trois morceaux.
Suis-je la seule à trouver énormément de similitude (enfin surtout au début) entre "vulnerasti cor meum" et "pur ti miro" de monteverdi?
http://www.deezer.com/listen-3142115
Pour ce qui est de la musique, je te suis complètement quant à la similitude entre le début de Pur ti miro et de Vulnerasti : ça saute à l'oreille
A très bientôt.
Bon, mon JC, tu as effectué un remarquable travail de documentation et d'écriture sur ce billet, ne râle pas, il faut quand même le dire
Il n'a pas dû être simple pour toi de trancher quant aux extraits que tu proposes ici.
Une excellente chronique au travers de laquelle tu sers admirablement le travail de ce jeune ensemble dont le travail est digne, en effet, de toutes les éloges.
Enthousiasme, naturel, délicatesse, talent mais aussi, ne l'oublions pas, résultat d'un travail remarquable de précision, rien ne manque. L'émotion est constamment présente. Il faut absolument suivre Achten et ses Scherzi Musicali. Pour ce qui me concerne, coup de coeur pour le cornet et les sopranes.
Et comme Grégory (aïe, désolée, je n'utilise pas spontanément les pseudos, c'est pas mon truc !), cette impression d'entendre un duo entre deux amoureux. C'est absolument délicieux.
Elle me plait bien, dis, ta Vierge à l'oiseau, je lui trouve une infinie douceur.
Bravo mon JC pour cette très belle chronique dans laquelle je sens que tu as mis tout ton coeur.
Merci, et je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
Je suis graphiste free-lance actuellement à Montréal je suis venu sur votre blog via l'annuaire d'over-blog. Ce que vous faites est pas mal du tout
Je vous invite à découvrir ce nouvel article sur mon blog, http://www.nicolaslizier.com/article-creation-nicolas---tennis-serbie-ana-ivanovic-2010--43850289.html
Je vous souhaite une bonne continuation sur votre site.
A bientôt
Nicolas graphiste à Québec
Grâce au lien que vous avez indiqué dans votre commentaire, j'ai pu constater que vous aviez une belle maîtrise des outils d'infographie. Votre travail me semble excellent, même s'il se situe assez loin des univers que j'explore.
Je vous souhaite tout le meilleur pour la suite et espère vous retrouver ici à l'occasion.
Bien à vous.
laurent
Amitiés.
Bonne continuation
Nicolas
Je ne vous cache pas que je n'avais pas osé écrire que cet air me rappelait celui de Monteverdi (ou Ferrari ?) que vous évoquiez. Voilà pourquoi je ne faisais que le sous-entendre précédemment.
En tout cas, je me réjouis de l'accueil plutôt très favorable que ce disque a reçu dans ces lignes. Vous offrez à cet ensemble les encouragements qu'il mérite. Ca m'a touché dans un sens. Je tâcherai, avec Jean-Christophe s'il l'accepte, de vous tenir informer de ces prochains travaux.
Amitiés,
L'estro
Amitiés à toi.
Le disque de la Fincta Musica n'étant pas encore distribué en Suisse, j'ai choisi un autre disque de chez Ricercar pour le remplacer aujourd'hui : Lambert de Sayve : Messe pour le sacre de l'empereur Matthias. La Fenice et Jean Tubéry avec le choeur de chambre de Namur.
Laurent
Je vous avais bien dit que vous ne seriez pas déçu. N'est-ce pas que ce disque est une réussite ? Je ne connais pas, en revanche, celui consacré à Lambert de Sayve par Jean Tubéry, que j'ai laissé de côté car j'avais fait l'acquisition de la même messe par la Capilla Flamenca (très bel enregistrement) peu de temps auparavant. M'en direz-vous plus sur vos ressentis d'écoute ?
Gardez quelques subsides de côté, car je vais très bientôt vous présenter un enregistrement incontournable de musique médiévale
Amitiés à vous.
ce disque est réellement superbe. Merci. L'équilibre entre les voix des chanteurs hommes est souverain. Mais les voix féminines ne sont pas en reste.
Les premières notes du disque m'ont font penser au disque Homo fugit velut umbra de Stephano Landi par l'Arpeggiata de Christina Pluhar, mais sur un tempo plus lent.
Il y avait deux disques de Lambert de Sayves, j'ai choisi celui de La Fenice avant toute chose pour l'éclat sonore qu'il procurait. L'autre disque semblait d'un point de vue du son plutôt terne, et je crains que sur ma chaîne hifi cette impression devienne excessive.
Amités,
Laurent
Nous avons décidément la même appréciation sur ce disque, y compris dans les traces que l'on peut trouver, dans nombre de titres, du travail de Christina Pluhar, qui me semble être une influence non négligeable pour ce jeune ensemble. Il faudrait poser la question à Nicolas Achten pour en savoir plus.
Ce que vous me dîtes de l'enregistrement de Jean Tubéry (un chef d'ensemble dont, en règle générale, j'apprécie le travail) me donne assez l'envie d'aller l'écouter. Il faut que je voie si la médiathèque de ma ville le possède.
Merci d'avoir pris le temps de revenir poster sur ce billet et, je l'espère, à très vite.
Amitiés à vous.
C'est avec grand bonheur qu'il me fut donné d'écouter la première publique de Dulcis Amor Iesu, au Bijloke à Gent. Un moment intense, un moment de recueillement, un moment magique...
Que voilà un jeune artiste, un peu chef malgré lui qui entraîne Marie de Roy en son sillage. Merci à Marie de le suivre de ce pas. Et bien entendu à tous les autres de l'ensemble, cela va de soi. Quelle communion de pensée musicale que voilà!
Cette production est bien la preuve par elle-même que la jeunesse peut de grandes et belles choses, lorsqu'elle est orienéte très jeune vers la musique vraie.
C'est l'antithèse du désert, voulu par des politiques ignares, de l'instruction musicale dans les écoles de Belgique et d'Europe. Pourtant plus à l'est, et au Moyen-Âge !
Bonjour Bernard et bienvenue sur ce site.
Quelle chance a été la vôtre de pouvoir assister à la création de ce magnifique programme ! Comme vous le faites très justement remarquer, le travail de Scherzi musicali fait espérer en la jeunesse, celle qui a eu la chance de pouvoir accéder à la connaissance de cette musique et l'audace de s'en saisir pour la faire vivre. Puissent encore de nombreux projets de ce type voir le jour et apporter un cinglant démenti à ceux qui pensent toujours, et à tort, que la musique dite "classique" est un plaisir de nantis.
Bien à vous.