Le XVIIIe siècle a été fécond en fratries musiciennes. Bien sûr,
l’exemple qui vient le plus rapidement à l’esprit est celui des fils de Johann Sebastian Bach, mais ces frères bien doués ne doivent pas en faire oublier d’autres, comme, entre autres, les
Marcello à Venise, les Graun à Berlin ou les Benda, actifs eux aussi en Prusse. C’est à ces derniers que l’ensemble Il Gardellino consacre une très belle anthologie de concertos publiée il y a
quelques semaines par le label Accent.
František (Franz) et Jiří Antonín (Georg Anton) Benda, nés respectivement en 1709 et en 1722, sont tous deux originaires de Staré Benatky en Bohême, où leur père, marié à une femme elle-même issue d’une famille de musiciens, les Brixi, était tisserand mais aussi joueur de hackbrett et d’instruments à vents. Si la première formation musicale des deux enfants se déroula dans un milieu familial où leurs aptitudes ne pouvaient trouver qu’un terrain favorable pour s’épanouir, leur trajectoire fut ensuite un peu différente.
Franz (portrait ci-contre) fut enfant de chœur, successivement à la Nicolaikirche de Prague, de 1718 à 1720, puis à la Hofkapelle de Dresde. Dans cette dernière cité,
qui pouvait alors s’enorgueillir d’attirer certains des plus brillants virtuoses au sein d’un orchestre dont la réputation était fameuse dans toute l’Europe, le jeune musicien, qui y demeura
jusqu’en 1726, eut sans doute tout le loisir de parfaire sa technique, très probablement sous la houlette de Johann Georg Pisendel (1687-1755), le plus célèbre violoniste allemand de son temps.
Franz occupa ensuite un modeste poste à Vienne avant de gagner l’orchestre de la Cour de Varsovie en 1729. A la mort d’Auguste II, roi de Pologne, en 1733, il retourna à Dresde où il fut
recruté par le futur roi de Prusse, Frédéric II, qui le nomma premier violon de son orchestre en 1740. Ayant obtenu le poste prestigieux de chef de pupitre en 1771 en dépit de sa santé
déclinante, Franz Benda mourut à Postdam en 1786, après 53 ans passés au service du même prince.
Georg Anton (portrait ci-contre), s’il fréquenta également, grâce à l’entremise de son frère, la cour de Frédéric II, n’y fit pas carrière. Il fit de
solides études tout d’abord chez les Piaristes à Kosmonosy (1735-1739) puis chez les Jésuites à Jičín jusqu’en 1742, qui lui permirent, outre de parfaire ses connaissances musicales, d’acquérir
une solide culture générale ; on sait, par exemple, qu’il parlait le latin, le français et l’italien et montrait de l’intérêt pour la politique et la philosophie. Ayant fini ses études, il
rejoignit Postdam et entra dans l’orchestre de Frédéric II en qualité de violoniste et d’altiste. En 1750, Georg Anton obtint le poste de Kapellmeister de la cour de Gotha, laissé vacant par la
mort de Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749). Son employeur, le duc Frédéric III, lui offrit de voyager six mois en Italie entre octobre 1765 et avril 1766, ce qui permit au compositeur de
développer son goût pour la musique vocale. De retour à Gotha, il y produisit des opéras, intermèdes et mélodrames, ces derniers salués avec enthousiasme par Mozart. En 1780, pour des raisons
inconnues, il quitta la Cour de Gotha pour mener une vie de tournées qui le menèrent à Vienne, Hambourg et Paris. Georg Anton Benda finit par se retirer en Thuringe, à Bad Köstritz, où il
mourut en 1795.
À Berlin, les frères Benda côtoyèrent les musiciens particulièrement brillants dont Frédéric II, qui, rappelons-le, jouait de la flûte et composait, avait su s’attacher les services, comme Johann Gottlieb (1702/03-1771) et Carl Heinrich (1703/04-1759) Graun, Johann Joachim Quantz (1697-1773) ou encore Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788). Les concertos proposés dans cette anthologie montrent à quel point la manière développée par les compositeurs actifs en Allemagne du Nord, en particulier l’Empfindsamer Stil (« style sensible », cliquez ici pour en savoir plus) cher au deuxième fils Bach, a laissé des traces indélébiles chez les deux Bohémiens.
Les deux œuvres de Franz Benda n’ont probablement pas été jouées à la Cour, car leur esthétique s’éloigne trop nettement de celle qui était prisée par le monarque pour
y avoir été goûtée. Frédéric II (portrait de 1763, ci-contre) semble, en effet, avoir privilégié une musique que l’on nommerait aujourd’hui « galante », plus soucieuse de charme
mélodique, de simplicité et de fluidité, que d’expérimentations sonores et émotionnelles. Or, ce sont bien des couleurs préromantiques qui se dégagent du mouvement central du Concerto pour
violon en mi bémol majeur (c.1760), dont les mouvements extrêmes s’inscrivent plus, à mon sens, dans le sillage du Baroque finissant, et qui baignent entièrement le Concerto pour flûte
en mi mineur (c.1764). L’Affettuoso ma non troppo du premier, page toute de clairs-obscurs mélancoliques, cultive ce lyrisme prégnant qui, selon les contemporains, était la
caractéristique du jeu de violon de Franz Benda, tandis que le second se livre complètement à des véhémences théâtrales qui se placent déjà dans la mouvance Sturm und Drang
(« tempête et oppression ») qui déferla sur presque toute l’Europe jusque dans la décennie 1780. Avec ce concerto pour flûte, nous sommes loin de l’atmosphère de pastorale qui
s’attache souvent à l’instrument ; la lutte entre le soliste et l’orchestre, le caractère dramatique et heurté du premier mouvement (Allegro con brio) ont mis en fuite les bergers
et bergères surpris par l’orage, l’Adagio un poco andante central, avec cordes en sourdine, semble dérouler une longue rêverie, bousculée par le Presto conclusif, teinté de
saveurs populaires bohémiennes, où, de nouveau, la tension entre le soliste et l’orchestre induit un sentiment d’instabilité qui ne dissipe pas pleinement avec l’accord final.
Les concertos pour clavier de Georg Anton Benda ne sont pas datés, mais on les situe généralement dans la dernière décennie de l’activité du compositeur à Gotha
(c.1770-1780, gravure de la ville vers 1730 ci-dessus). Tous deux se placent encore plus clairement dans le sillage de CPE Bach que les œuvres de Franz et ne font guère de concession ni au
goût dominant de leur époque ni à celui que pourrait avoir l’auditeur pour des ambiances apaisées. L’emploi de tonalités « difficiles », fa mineur et, surtout, le peu fréquenté, à
l’époque Classique, si mineur, les unissons sauvages, les incessants changements d’humeur, l’irruption brutale des silences, le climat général d’instabilité des mouvements rapides et la
mélancolie diffuse des mouvements lents signalent l’intérêt de Georg Anton pour une musique capable de traduire au plus près les flux et les reflux imprévisibles des passions et révèlent
aussi le compositeur de mélodrames, qu’il s’agisse du bien nommé Arioso du Concerto en si mineur, dont le chant possède quelque chose d’ineffablement tendre et nostalgique,
ou de l’Allegro di molto final du Concerto en fa mineur, conçu, lui, comme un air de fureur d’opéra. Ces concertos, même s’ils font usage de procédés rhétoriques assez
communs à l’époque, n’en possèdent pas moins un caractère éminemment personnel qu’il est difficile, à mon sens, de ne pas trouver touchant. A l’opposé de cette palette d’affects plutôt
sombres, le très court Allegro scherzando, mouvement final d’un Concerto pour clavier en sol majeur donné en clôture de programme, joue la carte d’un humour qui n’est pas
sans rappeler celui d’un Haydn, avec son mouvement perpétuel sautillant et rieur.
Ces œuvres exigent des interprètes qu’ils s’en saisissent avec vigueur mais sans brutalité, soulignant les arrêtes vives d’une musique qui en comporte
beaucoup sans oublier, pour autant, sa dimension lyrique. Le pari est relevé par Il Gardellino avec un enthousiasme réjouissant. Les musiciens appréhendent les enjeux de ces partitions avec
beaucoup d’intelligence et l’écoute mutuelle dont ils font preuve leur permet l’approche dynamique et contrastée qu’elles exigent sans jamais les conduire à forcer le trait. Les
mouvements rapides sont enlevés brillamment mais sans ostentation et sans frénésie, les morceaux plus intimes s’ils sont effusifs, ne sont jamais gangrénés par un excès de lourdeur
pathétique, rédhibitoire dans ce type de répertoire. Malgré une prise de son légèrement réverbérée, qui apporte néanmoins un supplément de corps appréciable à l’ensemble, le trait est ferme,
les équilibres sonores et les couleurs instrumentales parfaitement respectés. La comparaison avec d’autres versions des œuvres proposées dans cet enregistrement tourne immanquablement à
l’avantage des lectures d’Il Gardellino, qui se distinguent par l’atmosphère de complicité qu’elles dégagent ainsi que par leur sens du rebond et leur vitalité. Pour les amateurs de musique
préclassique et préromantique, voici une excellente parution à ne manquer sous aucun prétexte.
Franz BENDA (1709-1786), Concerto pour flûte en mi mineur, Concerto pour violon en mi bémol majeur. Georg Anton BENDA (1722-1795), Concerto pour clavier en si mineur, Concerto pour clavier en fa mineur, Allegro scherzando du Concerto pour clavier en sol majeur.
Jan de Winne, flûte traversière. Ryo Terakado, violon. Shalev Ad- El, clavecin.
Il Gardellino.
1 CD [durée totale : 76’42”] Accent ACC 24215. Ce disque peut être acheté en
suivant ce lien.
Extraits proposés :
Franz Benda,
1. Concerto pour flûte en mi mineur : 1er mouvement, Allegro con brio.
Georg Anton Benda,
2. Concerto pour clavier en si mineur : 2e mouvement, Arioso.
3. Concerto pour clavier en fa mineur : 3e mouvement, Allegro di molto.
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Tu as l'art de savoir transmettre ton amour des choses ainsi que tes connaissances !
Merci !
(Et hop, un autre CD issu de Passée sur ma liste de commande, qu'il me tarde d'écouter "en vrai" !)
Bises
Bises.
Je pense bien à toi,
Je pense bien à toi et te dis à très vite.
Merci de ta fidélité, mon ami.
Au fil de tes billets je découvre une musique qu je ne connaissais pas et t’en remercie cher Jean-Christophe. Par tes connaissances et ton partage j’apprécie la musique bien différemment et ose voyager en terres inconnues.
Comme le souligne Marie-Emmanuelle tu es passeur virtuose de son art.
Merci à Il Gardellino de nous offrir telle musique.
Plaisir des oreilles, plaisir d’apprendre et plaisir des yeux : j’aime la toile qui illustre ton billet ambiguë comme le clair-obscur de la musique...
Je t’embrasse
Je t'embrasse
La musique est non seulement un ravissement pour l'oreille, mais elle est aussi attachante. Ce sont de très belles compositions que tu nous livres et c'est un vrai bonheur de les découvrir.
Les musiciens sont excellents et je les trouve très complices dans leur interprétation, enthousiaste et convaincante.
La flûte est une merveille mais le claveciniste, ah le claveciniste... Quand je te dis que le clavecin sied aux garçons
Prends soin mon JC de cultiver encore et toujours ce don que tu as reçu pour la transmission des choses, de même qu'on entretient son talent pour la musique, car il est unique et rare.
Je t'embrasse fort.
Tu as raison, ce disque est une très belle réussite, la rencontre d'un répertoire qui mérite d'être plus amplement connu et d'interprètes talentueux, en solistes comme en ensemble constitué, qui savent transmettre à ceux qui les écoutent le plaisir qu'ils ont à jouer ces oeuvres. Je ne sais pas si je possède un quelconque don pour parler de ce qui me touche, mais ce qui est certain, c'est que, pour le coup, les frères Benda m'ont bien facilité la tâche (seraient-ce parce qu'ils sont tchèques
Je t'embrasse fort moi aussi.
Bises, mon ami.
J'aime, bon d'accord, j'aime, et après, quelle importance ? Les sons seraient sans moi et se passent très bien de moi.
Que tu m'ouvres de nouvelles fenêtres ? Cela aussi est tellement évident...
Donc, à défaut de pouvoir dire intelligemment, je fais miennes les paroles de Ghislaine qui, elle, a su continuer le sens de ton billet par le commentaire approprié.
Mais venons-en au tableau des deux frères, là je suis netement plus à l'aise.
Pour moi qui n'ai que des soeurs, le frère a goût de paradis perdu, maman n'amena pas à terme la naissance de ce qui aurait dû être un frère, alors, en littérature comme en peinture le thème de la fraternité m'a toujours fasciné, surtout poussé à son paroxysme, celui de la géméllité comme les a si magnifiquement mis en page Tournier.,
Mais ces deux frères que tu nous proposes, sont-ils vraiment des frères ? Il y a là comme un parfum d'éraste et d'éromène, de celui qui a l'air plus abstrait et de celui qui fixe avec intensité non équivoque son parèdre.
j'ai pensé à une bien belle histoire de cette même époque et que tu connais bien, tu ne vois pas ?
Laurent Aymone de Franquières et Charles d'Herculais bien sûr.
Bravo, tu as trouvé.
*soupiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiir*
je voudrais tellement dire et je ne trouve pas les mots...
surtout pas après tous ces éminents commentateurs...
*soupiiiiiiiiiiiiiir*
alors je laisse juste une petite trace de mon passage...
A bientôt!
Au terme de "Passeur" je lui substitue volontiers celui de "Guide". Cela te correspond mieux.