Partager l'article ! Haydn 2009 (7). Un disque éblouissant du Freiburger Barockorchester: Jean Honoré FRAGONARD (Grasse, 1732-Paris, ...
Il est des jours où l’amateur de musique est heureux. Un bonheur que ne traverse pas même l’ombre d’un nuage. L’année 2009 qui est entrée dans sa dernière ligne droite était, paraît-il, celle où l’on célébrait le bicentenaire de la mort d’un des compositeurs les mieux doués et les plus inventifs de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Joseph Haydn. Pour son malheur, mais aussi celui de Purcell et d’une poignée d’autres, les organisateurs de concerts et les producteurs de disques ont décidé de gaver les mélomanes de Haendel jusqu’à ce qu’écœurement s’ensuive, ce qui, pour ma part, est chose faite, un comble s’agissant d’un compositeur pour lequel j’ai toujours eu du goût. Mais le disque dont je vais vous parler effacerait presque à lui seul une année de frustrations passée à espérer en vain, à quelques exceptions près (cliquez ici et là), des parutions discographiques majeures consacrées au maître d’Eszterhaza.
Le
programme concocté par le Freiburger Barockorchester, définitivement, à mon sens, un des meilleurs ensembles « historiquement informés » actuellement en activité, que vient de publier
Harmonia Mundi dans le cadre d’une édition Haydn, dont le volume réduit (14 titres, dont une majorité de rééditions) est heureusement compensé par une présentation soignée et une qualité
constante, est d’une grande intelligence. Il permet, en effet, de balayer un assez large spectre de la carrière du compositeur, une œuvre de ses premières années au service de la famille
Esterházy, le Concerto pour violon en ut majeur (Hob.VIIa.1) sans doute écrit avant 1765, y côtoyant la Symphonie en fa mineur (Hob.I.49, dite « La
Passione ») de 1768, œuvre expérimentale comme toutes celles de la période Sturm und Drang de Haydn, et la Symphonie en ré mineur (Hob.I.80), probablement
de 1784, qui annonce le cycle à venir des Symphonies parisiennes (1785-1786).
L’anthologie qui résulte de ce choix se signale donc par une grande variété des climats particulièrement intéressante pour comprendre l’évolution du
compositeur. Le concerto, écrit pour Luigi Tomasini (1741-1808), premier violon de l’orchestre des Esterházy, regarde encore vers les productions du baroque tardif, autrichien comme italien,
par son emploi de la forme ritournelle ou des rythmes pointés (premier mouvement), mais son adagio central, d’une grande poésie, possède une véritable épaisseur émotionnelle qui fait oublier ce
que l’œuvre pourrait avoir d’éventuellement convenu.
Changement total de ton avec la Symphonie en fa mineur, une des partitions les plus sombres de toute la production de Haydn dans le genre, âpre, tourmentée, débutant par un long Adagio (11 minutes avec les reprises), oppressant, ponctué d’éclats tragiques parfois à la limite du cri, qui s’enchaîne à un Allegro di molto aux syncopes violentes, aussi orageux et menaçant que le mouvement précédent pouvait sembler abattu. Vient ensuite un Menuet qui, tout à sa peine, ne danse guère, puis l’unique touche de lumière de la symphonie, le Trio en fa majeur, rafraîchissant dans un tel contexte. Mais revoici, pour finir, la tempête et fa mineur, Presto en bourrasques échevelées dont la tension, jusqu’à la dernière note, ne laisse aucun répit à l’auditeur. Qui ne connaît pas cette œuvre, une des plus impressionnantes de tout le courant appelé, faute de mieux, Sturm und Drang, aura du mal à mesurer non seulement l’avance prise par Haydn sur tous ses contemporains dans le genre symphonique, mais aussi la dette que lui doit le Romantisme à venir.
Nouveau virage avec la Symphonie en ré mineur, oscillant sans cesse entre modes mineur et majeur, tension et détente, parfaitement
représentative de la faculté de Haydn à se jouer des attentes de l’auditeur, de sa propension à chercher à le surprendre et à le déstabiliser. Ca commence dès le premier mouvement, qui débute
avec emportement (et d’une façon, pour le coup, très romantique de ton qui m’a fait instantanément penser à la Gorge aux Loups du Freischütz de Weber) puis s’assouplit pour faire place
à une sorte de valse (pizzicati de cordes et flûtes aériennes), avant de replonger dans le drame, de sourire de nouveau, de replonger, etc., pris dans une sorte d’alternance
perpétuelle entre humeurs opposées pleine d’un humour finement narquois. Vous pensiez que l’Adagio en si bémol majeur qui suit allait stabiliser le discours ? Que nenni, sa séduction
mélodique ne l’empêche nullement d’avoir le pouls fiévreux et d’offrir une plongée dans le mode mineur aux trois-quarts du mouvement qui en assombrit nettement l’atmosphère. Le Menuet et son
Trio, ainsi que le Presto final, ce dernier pourtant animé d’une indiscutable fougue, jouent la même carte de l’instabilité, de la surprise, du double-jeu. Cette symphonie apporte une preuve
supplémentaires qu’Haydn est sans doute un des compositeurs les plus insaisissables de son temps, ce qui explique largement, à mon sens, le peu d’égards que lui accorde notre époque plus
soucieuse de consommer rapidement que de prendre le temps de s’arrêter pour comprendre et savourer.
À ceux qui douteraient – et il me semble que leur nombre grandit à vue d’œil – que l’on peut, avec des instruments « anciens » joués (presque)
sans vibrato, donner ce qu’il faut de chair et de poids à une interprétation, la prestation du Freiburger Barockorchester, dirigé du violon par Gottfried von der Goltz, apportera un
impeccable démenti. Il faudrait pouvoir interroger les artistes sur le plaisir qu’ils ont éprouvé lors de cet enregistrement, mais je suis certain qu’il était intense, tant ils parviennent à
transmettre à l’auditeur leur bonheur d’interpréter cette musique. Tout, dans ce disque, est pesé et pensé avec justesse, mis en place avec un goût et une sensibilité très sûrs, puis
formidablement dynamisé par une véritable – on pourrait dire gourmande – envie de servir les œuvres. C’est vif sans jamais être précipité, léger sans jamais être famélique, émouvant sans
aucun empâtement. Les couleurs instrumentales sont à la fois franches et fruitées, le choix des tempos particulièrement judicieux, la cohésion et la réactivité de l’orchestre exemplaires. La
musique respire avec un naturel absolument confondant, tour à tour facétieuse, désespérée, lumineuse, tendre, mais toujours conduite avec cette intelligence à la fois ferme et souriante du
discours sans laquelle Haydn ne serait plus vraiment lui-même. Au-delà même des qualités, tant individuelles que collectives, dont font preuve les musiciens tout au long de cet
enregistrement, c’est une impression assez fascinante d’évidence qui s’en dégage et que des écoutes répétées n’entament pas, la conviction que cette musique a été pensée pour sonner ainsi et
non autrement, ce qui, quand on y réfléchit bien, n’est pas si fréquent.
Voici donc un disque à ne manquer sous aucun prétexte, une des parutions essentielles consacrées cette année à Haydn, et, plus globalement, un des meilleurs disques qu’il m’ait été donné d’écouter en 2009 pour ce qui est de la musique de la période classique. Le marché du disque étant ce qu’il est, il est fort peu probable qu’il connaisse une suite, mais je donnerais beaucoup pour entendre le Freiburger Barockorchester dans des pages peu ou mal servies au disque comme la Symphonie en la majeur « Tempora mutantur » (Hob.I.64), une des plus singulières de Haydn, ou les Hob.I.79 et 81, contemporaines de celle en ré mineur enregistrée ici.
Joseph HAYDN (1732-1809), Concerto pour violon et cordes en ut majeur [n°1], Hob.VIIa.1. Symphonie en fa mineur, « La Passione », Hob.I.49. Symphonie en ré mineur, Hob.I.80.
Freiburger Barockorchester.
Gottfried von der Goltz, violon solo & direction.
1 CD Harmonia Mundi
« Haydn Edition » HMX 2962029 [Durée totale : 69’19”]. Ce CD peut être acheté en cliquant ici.
Extraits proposés :
1. Symphonie en ré mineur, Hob.I.80 :
[I.] Allegro spiritoso.
2. Concerto pour violon et cordes en ut majeur, Hob.VIIa.1 :
[II] Adagio (en fa majeur)
3. Symphonie en fa mineur, « La Passione », Hob.I.49 :
[II] Allegro di molto
Illustrations du billet :
François DUMONT, dit l’Aîné (Lunéville, 1751-Paris, 1831), Portrait du violoniste Marie Alexandre Guénin, 1791. Miniature sur ivoire, Paris, Musée du Louvre.
La photographie du Freiburger Barockorchester est de Peter Kauneberger.
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Voila un billet renversant cher Jean-Christophe !
A l’écoute des premières mesures des extraits une musique sublime nous transperce. Autant elle est insaisissable et demande toute notre attention autant elle nous paralyse et transporte l’âme vers d’autres sphères.
Quel dommage sincèrement que de ne pas prendre le temps de comprendre ce Maître et d’interpréter sa musique tel que le fait Freiburger Barockorchester, afin que nous aussi puissions comprendre et savourer. On parle toujours de patrimoine mondial, il me semble que la musique fait partie de ce patrimoine également…
Certain que ce CD fera partie de ma collection !
Merci à toi de nous offrir cet instant, non seulement musical mais aussi par ton écriture, car même sans écouter les extraits tes lignes nous font vivre cette musique.
Je t’embrasse
Je t'embrasse.
Les chiffres et libellés auraient virevoltés comme des feuilles dansant dans le vent frisquet de ces jours d'automne et le tout aurait eu l'allure d'une fête...
les opérations à haute dose me font un drôle d'effet...
Difficile de te redire ici ce que tu sais déjà, mais parlera-t-on jamais assez de Haydn ? L'année s'y prêtait, ce fut si peu fait. Tu palies à merveille à cette sorte de désintérêt, tu y remédies à ton niveau, et avec quelle conviction ! Tout est dit dans tes lignes, toi qui, avec brio, fais si bien chanter les mots que l'on se passerait presque de l'écoute des extraits musicaux, je te l'ai déjà dit et David fait de même. Serait-ce en partie pour cela qu'il est si difficile d'ajouter quoi que ce soit ?
Et puis Haydn fait non seulement danser les notes de musique mais aussi les notes... de resto, de supermarché et autres
Bon, pour les illustrations, je t'accorde que j'ai longtemps cherché le "Portrait de Marie" avant que que tu n'ajoutes "du violoniste" en me demandant "Mais elle est où la Sainte Vierge ?"
Tu sers admirablement la musique et les musiciens et en leur nom, un seul mot : MERCI !
Je t'embrasse fort mon JC, très fort même.
Le silence de tes lecteurs a cette qualité magique que parfois, rarement, l'on "entend" après un concert. Le moindre applaudissement serait superflu. Tout a été dit.
Je t'embrasse fort, mon ami.
Je te remercie soncèrement pour ton commentaire et pour le soutien que tu m'apportes quand les doutes se font trop pesants et je t'embrasse très fort moi aussi.
je t'embrasse fort moi aussi.
Je suis heureux que ce billet ait su éveiller votre intérêt. Puisque vous m'y avez enjoint, je me suis rendu sur votre blog afin, comme vous le dîtes, de me rendre compte de ce que vous publiez. Je ne puis que vous encourager à continuer en ce sens, en donnant peut-être un caractère plus personnel à votre approche, car je suis certain qu'il plairait à vos lecteurs de découvrir sur votre site des informations qu'ils ne peuvent pas trouver sur les nombreux sites officiels traitant de musique qui existent sur la toile.
Je vous souhaite beaucoup de courage pour la suite, car il en faut pour faire vivre des blogs qui parlent de culture.
Bien à vous.
Je serai bref, car tout ajout à vos lignes serait superflu.
Vos billets font honneur à la musique et aux musiciens, et à Haydn dont vous savez combien je l'aime et dont vous servez l'oeuvre avec enthousiasme et talent, en particulier, ce dont je vous remercie très vivement.
Je lis parfois certains écrits qui me surprennent, au sens négatif du terme, voire me stupéfient. Je ne peux que vous féliciter chaudement pour le travail accompli, qui n'est pas des moindres.
Je vous embrasse avec toute mon affection.
Lykke til, holde !
Internet est plein de surprises, parfois succulentes, parfois amères, et il est clair, à mes yeux, que certaines publications sont parfois bien peu à la hauteur de ce qu'elles prétendent servir et dont, en fait, elles se servent pour donner l'enivrante illusion du pouvoir. Mais ne nous éternisons pas plus sur ce qui n'en vaut pas la peine.
Je vous remercie pour votre appréciation sur ces quelques lignes, sans doute bien imparfaites mais qui, je puis vous l'assurer, viennent du coeur. Je partage votre goût pour Haydn et je ne cesse d'être étonné du peu de place que la France lui accorde dans sa vie musicale. Dieu merci, il existe des musiciens comme vous (et aussi certaine claveciniste à laquelle je songe avec un sourire en vous répondant), comme ceux du Freiburger Barockorchester, pour rendre justice à ce compositeur avec toute la passion voulue. Pour ceci et pour le bonheur que vous donnez aux humbles auditeurs dont je fais partie, soyez tous remerciés.
Je vous embrasse très affectueusement moi aussi.
Tiens en parlant de ce miniaturiste hors pair et pas assez connu, il existe un délicieux portrait (couloir des poules du Louvre) représentant Marie-Antoinette et ses enfants vers 1790, plein de tendresse et de gravité qui sied bien aussi à cette musique que tu nous proposes...
Je disais donc que cette musique a la vivacité intelligente du Fragonard qui m'a toujours stupéfié pour donner à l'huile la vivacité légère du pastel et la dense gravité du violoniste de Dumont.
De ce miniaturiste, dont la notoriété hélas ne déborde pas la sphère de quelques historiens de l'art ou d'amateurs éclairés, il existe une oeuvre dans le couloir des poules du Louvre représentant Marie-antoinette vers 1790 dans un parc avec ses enfants. Emouvant dosage de tendresse et de gravité qui sied bien aussi à cette musique.
Je suis vos publications avec passion et attends avec impatience la suivante..
Bien cordialement à vous.