Jeudi 26 novembre 2009 4 26 /11 /2009 19:37


Nicolas Henry JEAURAT DE BERTRY (Paris, 1728-après 1796),
Un tambour et une épée, 1757.
Huile sur toile, Fontainebleau, Château.

 

La nouvelle ne fera pas grand bruit en France, le pays où il avait pourtant choisi d’élire domicile. D’ailleurs, il suffit de regarder les trois poids lourds de la presse nationale en ce 26 novembre 2009 pour s’en convaincre ; seul Le Figaro, décidément le quotidien le plus complet et, souvent, le plus pertinent pour ce qui relève de l’actualité culturelle, se fait l’écho de l’événement, et encore, en une dizaine de petites lignes reléguées dans la colonne des « brèves », quand la revente du catalogue des chansons de Claude François a droit à un article complet. Il n’empêche que c’est un chercheur de tout premier plan qui est mort, dans la plus grande discrétion, le 20 novembre 2009 au domaine des Foncoussières à Rabastens dans le Tarn.

 

Howard Chandler (H.C.) Robbins Landon est né à Boston dans le Massachussetts, le 6 mars 1926. Il fait des études de musicologie au Swarthmore College (Pennsylvanie), dont il est exclu à la suite d’une affaire de cœur avec une de ses camarades, puis à l’université de Boston. Ainsi qu’il le rapporte dans ses mémoires (Horns in high C, 1999), Karl Geiringer, un de ses professeurs à Boston lui fait écouter un jour un enregistrement de la Symphonie n°93 de Haydn. « Pensez-vous, Monsieur, qu’il existe 104 symphonies de Haydn comme celle-ci ? » demande le jeune homme. « Plus ou moins » répond le maître. Cette rencontre avec le compositeur décidera de sa vocation. Arrivé en Europe en 1947, Robbins Landon gagne tout d’abord sa vie comme critique musical, mais peut rapidement, grâce aux relations nouées alors qu’il servait dans l’armée, avoir accès à de très nombreux fonds d’archives et entamer ainsi une véritable carrière de chercheur. Il fonde en 1949 la Haydn Society de Boston, dont l’activité s’étendra ensuite à Vienne, institution qui produit, la même année, un enregistrement de la Harmoniemesse, entreprise dont le succès assied définitivement l’autorité de Robbins Landon. Il publie, en 1955, une édition complète des symphonies de Haydn, tout en continuant inlassablement à interroger les sources, à exhumer des manuscrits, à recouper témoignages et chroniques se rapportant au compositeur. Ce travail titanesque aboutira à une somme biographique impressionnante en 5 volumes, Haydn : Chronicle and works (1976-1980) qui, en dépit de trouvailles et d’études plus récentes, fait toujours et sans doute pour encore longtemps autorité.

 

S’il s’est aussi penché sur d’autres compositeurs – on lui doit notamment cinq remarquables ouvrages sur Mozart, partiellement traduits, contrairement à sa somme sur Haydn, en français (Fayard) – c’est au maître d’Eszterhaza que le nom de Robbins Landon reste indissolublement attaché. Qu’il s’agisse d’études musicologiques ou de supervisions d’enregistrements (les volumes de symphonies ou de messes enregistrées par Bruno Weil chez Sony, par exemple), l’homme a façonné, avec une érudition souriante, la perception que nous avons du compositeur et a largement contribué à nous le rendre plus proche en lui redonnant une véritable dimension humaine. Avec une suprême élégance, Robbins Landon s’éclipse l’année même où la France a coupablement oublié de célébrer le deux-centième anniversaire de la mort de Joseph Haydn ; il est permis d’imaginer que ce dernier aurait goûté cette ultime facétie et d’espérer qu’il a fait bon accueil à celui qui fut, ici-bas, un de ses serviteurs les plus acharnés et les plus inspirés.

 

Joseph HAYDN (1732-1809), Symphonie en ré majeur, Hob.I.93 :
2e mouvement, Largo cantabile.

 

Orchestra of the 18th Century.
Frans Brüggen, direction.

 

Les Symphonies Londoniennes. 4 CD Philips Classics 442 788-2. Indisponible.

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Saisons Haydn - Communauté : musique classique
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Commentaires

Un magnifique hommage à un illustre inconnu (de moi, je tiens à le préciser) mais je n'ignore rien du tableau au tambour sur lequel, du bout de mes doigts gantés, j'ai effacé la poussière du cadre, au château de Fontainebleau en 1976 ... il y avait des travaux et toutes les galeries n'étaient pas accessibles.
Commentaire n°1 posté par Marie le 26/11/2009 à 20h27

Tout passe, tout s’efface, hormis le souvenir…

… Grâce à toi cher Jean-Christophe le souvenir est vivant, même si la France oublie un Maître et l’un de ses serviteurs.

Il s’est retiré en toute discrétion mais nous laisse un héritage précieux, reste à espérer que grâce à des passeurs comme toi cet héritage ne meurt pas dans l’oubli.

 

J’ose dire que Monsieur Robbins Landon, mort discrètement, a certainement été accueilli par celui qu’il a servit avec tant de ferveur, je pense, hormis de passer son savoir,la plus belle récompense que l’on peut lui souhaiter.

 

J’espère que de la où il se trouve il lui est possible de lire cette éloge afin qu’il sache que son travail n’est pas oublié mais bien un héritage…

Commentaire n°2 posté par David (67) le 26/11/2009 à 20h31
L'extrait proposé avait toute qualité pour accompagner le défunt, je vais peut-être changer mes dispositions testamentaires de la convention obsèques (attention, hein, je ne suis pas pressée)
Commentaire n°3 posté par Marie le 26/11/2009 à 20h31
Chère Marie, tu as donc pu toucher du doigt ce tableau que je ne connais qu'en reproduction ? Quelle chance tu as, pour le coup ! Je t'accorde que HC Robbins Landon n'était pas très médiatique et tu ne dois pas être la seule à n'avoir jamais entendu parler de lui, mais le parcours du bonhomme est une belle réussite et Haydn lui doit autant qu'il lui doit lui-même : dans les années 40, qui jouait cette musique ? Pas grand monde. Qui l'étudiait ? Encore moins de gens.
PS : pour ce qui est des funérailles, je suis d'accord avec toi, rien ne presse
Commentaire n°4 posté par Jean-Christophe le 26/11/2009 à 20h56
J'espère, cher David, que s'il existe quelque chose après la mort, alors Haydn s'est personnellement chargé d'accueillir HC Robbins Landon, car s'il ne fait nul doute que la musique du premier a donné bien du plaisir (mais aussi, sans doute, bien du tracas) au second, ce dernier a su s'en faire le héraut infatiguable. Un formidable tandem, en quelque sorte.
Puisse toute cette somme de travail continuer à vivre maintenant et à susciter des vocations, la musique de Haydn le mérite tellement.
Commentaire n°5 posté par Jean-Christophe le 26/11/2009 à 21h01
Cher Jean-Christophe,

Je me joins à cet hommage sincère. Assez ironiquement, je n'ai lu que ses ouvrages sur Mozart. Comme quoi...
C'est un grand Monsieur qui nous quitte, en effet. Merci à toi de lui consacrer un billet. Heureusement que des gens comme toi en parlent.

Amitiés,

G.
Commentaire n°6 posté par L'estro armonico le 26/11/2009 à 21h28
Le tableau est remarquable (aurais-je quelques prédispositions à aimer le sujet?!), il est très vrai que l'air accompagne majestueusement le départ de cet homme dont je ne savais, hélas, rien. Quel dommage. Mais tu répares très bien ces lacunes.
Sache que je reviens de promenade, un brin de nostalgie, je suis allée voir Jardin, je t'embrasse.
Commentaire n°7 posté par Laure le 26/11/2009 à 22h07
Cher Mr de l'Estro,
Quoi de plus naturel que rendre hommage à ceux qui vous ont donné du plaisir et appris tant et tant de choses ? Je pense à cette phrase de Louis Jouvet au sujet de Molière : "chacune de ses pièces est une pièce d'or dont on n'a jamais fini de rendre la monnaie". On pourrait dire la même chose de travaux de Robbins Landon qui, je l'espère, continueront à faire des émules.
Amitiés.
PS : très courageux, ton billet sur le Debussy de Niquet. Je te lis et te commente ce week-end.
Commentaire n°8 posté par Jean-Christophe le 27/11/2009 à 06h28
Tous les gens qui retournent ponctuellement sur Jardin en reviennent pleins de nostalgie, chère Laure. Dois-je en conclure, selon la vieille formule, que "c'était mieux avant" ?
Je ne suis guère surpris que ce tableau t'ait parlé; je lui trouve, pour ma part, une dimension funèbre diffuse mais prégnante. Qu'en penses-tu ?
Pensées et bises à toi ainsi qu'à ta petite Jehanne.
Commentaire n°9 posté par Jean-Christophe le 27/11/2009 à 06h32
passionnant billet, comme toujours.
Et mais ouiiiiiiii bien sûuuuuuuuuur que j'aime la musique avec laquelle tu illustres tes écrits!
Ceci étant dit, je n'ai toujours pas retrouvé de vocabulaire depuis la dernière fois
C'est fou ce que le trac me perturbe, finament...
Commentaire n°10 posté par La Trollette le 27/11/2009 à 10h25
Je te comprends parfaitement, chère Trollette, lorsque tu parles de trac, parce que je le connais bine, dès qu'il s'agit de publier ou de commenter chez autrui Tenter de trouver le mot juste est parfois une véritable gageure Je te remercie donc doublement pour les mots que tu as eu la gentillesse de déposer ici.
Commentaire n°11 posté par Jean-Christophe le 27/11/2009 à 13h10
Dans les années quarante ... imagine que l'ambiance n'était pas tout à fait à la musique ! Par contre, le rythme assuré par le passage des avions (jour et nuit) en provenance et vers l'Angleterre, ont laissé d'autre sonorités en mémoire ! Et puis, de jolies éoliennes ont poussé sur l'ancien terrain militaire ... roulement de tambour. 
Je dis ça, parce que Joli-papa était tambour-major. A chacun sa musique n'est-il pas vrai ? Merci infiniment de nous offrir la tienne.
Commentaire n°12 posté par Marie le 27/11/2009 à 13h12
Il faut toujours une exception pour confirmer une règle, alors PRESQUE tous les gens ... et merci de ne rien en déduire, s'il te plaît.
Commentaire n°13 posté par Marie le 27/11/2009 à 13h13
Oh que oui, chère Marie, l'ambiance n'était pas vraiment à la musique dans ces sombres années, mais sais-tu que, paradoxalement, on a continué quand même à en jouer beaucoup, certes souvent asservie à l'idéologie du moment (il y aurait beaucoup à dire sur la musique comme instrument du politique, et ce dès le Moyen-Âge)? Ma mère m'a quelquefois raconté la terrible symphonie des avions durant ces anneés...
Merci à toi pour ta présence.
Commentaire n°14 posté par Jean-Christophe le 27/11/2009 à 13h20
Bel hommage mon JC, empli d'une émouvante sincérité. Tu as tout dit sur un grand monsieur, remarquable chercheur, qui a accompagné mon cursus et continue de me guider aujourd'hui.
Oh eh bien moi je peux comprendre Laure pour ce qui concerne sa nostalgie d'un certain jardin si riche que je m'y promène encore de temps à autre moi aussi. Ce qui ne veut pas forcément dire que "c'était mieux avant"...
Je t'embrasse fort.
Commentaire n°15 posté par Ghislaine le 27/11/2009 à 13h40
Il reste sans doute encore beaucoup à dire sur ce géant de la musicologie de notre temps, Carissima, et tu lui as rendu, toi aussi, un très bel hommage dans le billet que tu lui as consacré sur Andante moderato. Espérons que les hommes ne seront pas trop oublieux, une fois n'est pas coutume, et continueront à célébrer longtemps celui qui aura tant donné pour la recherche.
Pour ce qui est de Jardin, tu sais que j'en ai aussi quelquefois un brin la nostalgie, mais la vie est devant et c'est ici que je continuerai, à tenter de lui donner une forme
Je t'embrasse fort moi aussi.
Commentaire n°16 posté par Jean-Christophe le 27/11/2009 à 19h45

Merci Guislaine! Effectivement il n'y avait aucun "c'était mieux avant" mais les doutes qui torturent notre JC me surprennent encore. L'important c'est toi Jean-Christohe et tout ce que tu apportes au travers de tes écrits, de ces cadeaux que tu nous offres. Ainsi que je l'écrivais sur Jardin, les pas sont plus importants que leurs traces.

Commentaire n°17 posté par Laure le 29/11/2009 à 13h00
Tu me connais suffisamment, chère Laure, pour savoir que s'il est un fidèle compagnon qui ne m'abandonnera jamais, c'est bien le doute. Toujours peur de ne pas être à la hauteur, de produire, chez les lecteurs, l'effet inverse de celui que je visais. C'est assez vrillant, mais c'est, avec l'affection que me portent celles et ceux qui me sont proches, ce qui me permet d'avancer.
Commentaire n°18 posté par Jean-Christophe le 29/11/2009 à 17h47
Très bel article en effet, Ghislaine avait raison de nous le conseiller.
Je me dois donc de poster une vidéo de Haydn ce dimanche. Je donnerais les liens de ton article et de celui de Ghislaine, andante-Moderato.

Bonne fin de journée et merci, c'est un grand plaisir toujours de voyager sur ton site.
Dany
Commentaire n°19 posté par Dany de Fanal Safran le 06/12/2009 à 18h10
Bonjour Dany et bienvenue sur ces terres, puisque, sauf si ma mémoire me joue des tours, c'est la première fois que tu me fais l'honneur de poster sur Passée des arts.
Des événements indépendants de ma volonté m'ont empêché de te répondre plus tôt et de te remercier pour ton commentaire, mais sache qu'il m'est allé droit au coeur. Si tu m'y autorises, je souhaiterais ajouter Fanal Safran dans mes liens; aurais-tu la gentillesse de me faire connaître ton accord ?
Bien à toi.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 19/12/2009 à 09h48
Merci d'avoir célébré la disparition de H.C. Robbins Landon par un article remarquable. Je suis vraiment frustré de ne pouvoir consulter son ouvrage monumental en cinq volumes sur Joseph  Haydn. Bien que lisant l'anglais, il est impossible de consulter le tome III (période Eszterhazà qui m'intéresse tout particulièrement) car cet ouvrage est introuvable! Connaîtriez-vous une bibliothèque qui posséderait ce titre. Je suis votre Blog avec passion.
Piero 
Commentaire n°20 posté par Piero1809 le 07/12/2009 à 18h27
Bonjour Piero,
Je vous prie de bien vouloir excuser cette réponse tardive, due à des facteurs extérieurs à mon vouloir. Lorsque j'ai appris, en feuilletant la presse, la mort d'HC Robbins Landon, la nécessité d'un hommage s'est imposée à moi, tant la dette de tout haydnien fervent envers ce remarquable chercheur est énorme. Avez-vous, par ailleurs, noté le silence assourdissant des média sur cette disparition ? Je pense, mais sans certitude, qu'il doit bien y avoir à Paris quelque bibliothèque qui possède sa somme consacrée à Haydn. Je tâcherai de me renseigner.
Je vous remercie de l'attention que vous portez à mon travail. Je compte poursuivre les billets consacrés à Haydn au-delà de 2009, qu'en pensez-vous ?
Bien cordialement à vous.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 19/12/2009 à 10h03
Qu'importe la prudence calculée des médias qui "ciblent" ce "qui intéresse" le plus grand nombre ? L'hommage que tu rends ici à Howard C touche tes lecteurs infiniment et, si la palme que cela confère au maître n'a pas les milliers de ramaux des gloires préfabriquées, elle a la densité de la juste reconnaissance.
Ce morceau musical de Haydn, brillant et reccueilli, eh bien tu le transformes en vibrant et sensible requiem.
Il me plaît de voir dans le tambour orphelin de ses sons et dans l'épée abandonnée dans son fourreau les traces vivantes de qui s'exprima et lutta pour sa vie.
Même la bannière s'incline en mémoire de qui fit du bruit et bougea et qui n'est plus.
Je pense au "bigger splash" de David Hockney où la trace de l'homme est plus vivante qu'un portrait. Et tellement plus émouvante.
Commentaire n°21 posté par Henri-Pierre le 16/12/2009 à 14h50
J'aurais tellement souhaité, cher Henri-Pierre, que les média saluent la mémoire d'un homme qui a si bien oeuvré pour la connaissance de Haydn. Mais, comme tu le notes, ils choisissent ce qui se vend - nous avons bien ri, toi et moi, du tapage fait autour de Jhaunie - à défaut de ce qui importe et laissera une trace. J'espère que ces quelques lignes consacrées à HC Robbins Landon n'auront pas semblé trop indignes de la mémoire d'un tel géant de la musicologie à ceux qui les auront lues.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 19/12/2009 à 10h29
Tu n'as, cher Jean-X aucun doute à avoir.
Commentaire n°22 posté par Henri-Pierre le 19/12/2009 à 10h59
Me voici (presque) rassuré, cher Henri-Pierre
Commentaire n°23 posté par Jean-Christophe le 19/12/2009 à 11h30

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