Partager l'article ! Incertain désir. O, del mio dolce ardor de Gluck: Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1840), ...
O, del mio dolce ardor bramato oggeto !
L’aure che tu respiri alfin respiro.
Ovunque il guardo io giro
le tue vaghe sembianze
amore in me dipinge,
il mio pensier si finge
le più liete speranze,
e nel desio che così m’empie il petto,
cerco te, chiamo te, spero e sospiro !
Troisième des opéras dits « réformés » nés de la collaboration entre le compositeur Christoph Willibald Gluck (1714-1787) et le librettiste Ranieri de’ Calzabigi (1714-1795), Paride ed Elena (Pâris et Hélène) a été créé au Burgtheater de Vienne le 3 novembre 1770. Ce billet n’est pas le lieu pour analyser en détail les principes et les conséquences des bouleversements provoqués par les deux compères dans le monde alors très codifié et passablement vieillissant de l’opera seria, sujet sur lequel je m’autorise à revenir un jour prochain, mais de grappiller un des fruits savoureux qu’ils ont permis. Pour nous contenter du minimum nécessaire, disons simplement que cette nouvelle façon d’envisager l’art lyrique vise à rééquilibrer les forces en présence par la remise en cause de la suprématie accordée aux chanteurs et le poids accru conféré au chœur et à l’orchestre. L’idéal qui sera poursuivi par Gluck à partir d’Orfeo ed Euridice (1762) jusqu’à la fin de sa carrière est celui de l’amplification, grâce à une plus grande cohérence entre texte et musique ainsi qu’à la « simplification » et à la concentration du discours musical, de l’impact dramatique des situations mises en scène.
Les cinq actes de Paride ed Elena ne laissent cependant à l’action qu’une part extrêmement réduite, le seul véritable sujet de cet opéra se limitant aux hésitations d’Hélène à céder à la flamme de Pâris. D’ailleurs écoutez ce dernier dans l’air, à l’origine écrit pour le castrat Giuseppe Millico, « O, del mio dolce ardor bramato oggeto ! » qui ouvre le premier acte. Rien de bien original à première vue, me direz-vous, dans cette aria da capo qui s’en tient à la forme traditionnelle A-B-A (deux parties plus ou moins identiques entourant une partie centrale contrastante) sur un texte d’une simplicité que d’aucuns jugeront sans doute d’une affligeante banalité :
« Oh, objet désiré de ma douce flamme !
Je respire enfin l’air que tu respires.
Où que je tourne mon regard,
ce sont tes traits charmants
que l’amour peint en moi,
et mes pensées forment
les plus belles espérances.
Dans le désir qui emplit mon cœur,
je te cherche, je t’appelle, j’espère et soupire ! »
Des lieux communs, je vous l’accorde, que l’on retrouve dans nombre d’opéras depuis que le genre existe. Ce qui est moins convenu, en revanche, c’est la musique dont Gluck va les parer. De quoi parle-t-on ici ? D’attente et de désir. Il faut donc que les notes rendent compte avec le plus de justesse possible de tout ce qui peut agiter l’âme quand ces passions s’en emparent. Les cordes vont donc se faire pressantes, presque haletantes, leur ostinato, qui donne son avancée à cet air, ne se transformant en tenues que pour mettre en valeur certains mots comme « alfin » (enfin) « spero » (j’espère) ou la phrase « e nel desio che così m’empie il petto » (dans le désir qui emplit mon cœur). Cependant, ici, rien n’est univoque, car l’aria débute et finit en fa mineur, ce qui lui donne un caractère ombreux, voilé d’inquiétude, tandis qu’un hautbois soliste fait écho à certaines parties du texte avec la voix à la fois plaintive et sensuelle qui lui est propre. L’amour, s’il promet « les plus belles espérances », comme le souligne le mélisme particulièrement lumineux sur les mots « le più liete », est aussi tissé d’incertitudes, de trouble, de mélancolie, suggérés tant par le mode mineur que par l’instrument obligé. C’est à la fois du dehors et du dedans que le compositeur nous propose de sentir le désir qui envahit Pâris ; sa musique, plus encore que ses doutes et ses espoirs, nous fait sentir physiquement jusqu’aux irrégularités de son pouls.
Gluck, fidèle aux principes qui guident sa réforme, parvient, en combinant des moyens finalement très simples, à apporter une véritable épaisseur psychologique à un personnage et à une situation qui pourraient, sans ce secours, ne demeurer que de pure convention. Il s’éloigne ainsi un peu plus, tout en en conservant certaines tournures, de l’esprit baroque et s’approche, sans doute sans en être clairement conscient, d’un ailleurs que l’on appellera romantisme.
Christoph Willibald GLUCK (1714-1787), « O, del mio dolce ardor bramato oggeto ! », aria tirée de Paride ed Elena, dramma per musica en cinq actes.
Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano.
The English Concert.
Paul Goodwin, hautbois.
Trevor Pinnock, clavecin & direction.
Opera arias (Gluck, Mozart, Haydn). 1 CD
Archiv Produktion 449 206-2
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Merci cher Jean-Christophe de partager cet air sublime.
Je l’ai écouté à plusieurs reprises, difficile de trouver les mots justes.
Les instruments et la voix comme tu le décris si bien nous portent toutes les émotions de Pâris. Merveilleuse « simplicité » qui dit pourtant tant de chose…
Un romantisme pur et simple
… tel celui
choisi par le crayon de Friedrich qui accompagne si bien cet air.
Je t’embrasse
"Melancholy" plutôt que mélancolie, ne penses-tu pas ? L'amour n'est pas certain, et même s'il est exprimé, pourquoi me semble-t-il qu'ici l'on s'en méfie ? le désir ? suavité ou passion ? L'aria ne suggère-t-il pas :"Ah ! Que c'est beau de souffrir ?"
Ton billet a ce charme retenu de l'aria et du dessin. Va savoir pourquoi après l'avoir lu et écouté, j'ai fébrilement cherché la reproduction d'un ravissant dessin de L.L. Fitzgerald, peintre canadien qui en 1927 s'inspire d'une arrière-cour dans une rue qui porte le joli nom de Water... Je l'ai trouvé, regardé. Ce qui rapproche les deux, c'est justement ce qui n'y est pas représenté...Je te l'enverrai par courriel.
C'est toujours un tel bonheur de te lire. Je t'embrasse affectueusement.
Certain hautbois repassera par ici. Le clavecin, je le laisse à Pinnock.
L'été de Friedrich est tel que je l'aime.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Je t'embrasse.
Je te remercie pour le dessin de LL Fitzgerald, qui offre effectivement un joli contrepoint d'absence à celui de Friedrich.
Je t'embrasse très affectueusement, mon ami.
La visite du hautbois sera la bienvenue, tu t'en doutes. J'imagine d'ailleurs que c'est un air qu'il a sans doute interprété ?
Quant à Friedrich... les mots me manquent s'agissant d'un peintre et dessinateur pour lequel, comme tu le sais, j'ai plus que de l'affection.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
Mais c'est toujours un immense plaisir de te lire, comme d'apprendre, de comprendre et de grandir par ton travail ! Je savoure. Encore :-)))) ! Et même si c'est hors champs de ma sensibilité initiale !!! Ca m'embête, mais tu réussis quand même à me faire aimer cette période qui me rebutait !!
Merci :-)))))
Merci beaucoup
[Et des bises :-))) !]
Je sais que cette musique est assez loin des terres que tu as coutume d'arpenter et je te suis d'autant plus reconnaissant d'avoir fait l'effort de t'en imprégner avant de répondre. Je ne trouve pas, pour ma part, la voix d'Anne Sofie von Otter trop teintée XIXe siècle (j'ai des exemples pires en la matière
J'espère que cet espace te réservera encore quelques belles surprises et te permettra d'élargir un peu tes horizons sensibles.
Bises à toi.
Il y aurait beaucoup à dire, en effet, sur les liens qui unissent l'univers de Gluck et celui de Mozart, et votre remarque est parfaitement pertinente. Quant à Anne Sofie von Otter, je ne compte plus les plaisirs d'écoute que je lui dois. Elle reste également, à mes yeux, un modèle d'élégance et d'intelligence musicale.
Bien amicalement à vous.
Friedrich et une si jolie voix, je viens de passer un très heureux moment. Pour ma part, j'aime beaucoup le jeu des réponses du hautbois.
Encore une bien jolie balade sur tes terres JC. Jehanne et moi t'embrassons.
Je t'embrasse, ainsi que ta petite Jehanne, et vous souhaite un bon dimanche à toutes les deux.
Ich bin Glück-lich
(si j'ose dire...
Prendras-tu ombrage si je disais avoir parfois souhaité que la voix se fit moins indiscrète afin de le mieux entendre.
Oui, et tu aurais raison, la ténuité de ce hautbois est la vibration de l'âme qui se doit de rester discrète, intérieure, alors que la voix est l'expression vers le dehors.
c'eût été un contresens.