Jeudi 15 octobre 2009 4 15 /10 /Oct /2009 19:24


Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1840),
L’été, 3e feuille de la série Les âges de la vie, 1826.
Crayon sur papier, Hambourg, Kunsthalle.
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O, del mio dolce ardor bramato oggeto !
L’aure che tu respiri alfin respiro.
Ovunque il guardo io giro
le tue vaghe sembianze
amore in me dipinge,
il mio pensier si finge
le più liete speranze,
e nel desio che così m’empie il petto,
cerco te, chiamo te, spero e sospiro !

 

Troisième des opéras dits « réformés » nés de la collaboration entre le compositeur Christoph Willibald Gluck (1714-1787) et le librettiste Ranieri de’ Calzabigi (1714-1795), Paride ed Elena (Pâris et Hélène) a été créé au Burgtheater de Vienne le 3 novembre 1770. Ce billet n’est pas le lieu pour analyser en détail les principes et les conséquences des bouleversements provoqués par les deux compères dans le monde alors très codifié et passablement vieillissant de l’opera seria, sujet sur lequel je m’autorise à revenir un jour prochain, mais de grappiller un des fruits savoureux qu’ils ont permis. Pour nous contenter du minimum nécessaire, disons simplement que cette nouvelle façon d’envisager l’art lyrique vise à rééquilibrer les forces en présence par la remise en cause de la suprématie accordée aux chanteurs et le poids accru conféré au chœur et à l’orchestre. L’idéal qui sera poursuivi par Gluck à partir d’Orfeo ed Euridice (1762) jusqu’à la fin de sa carrière est celui de l’amplification, grâce à une plus grande cohérence entre texte et musique ainsi qu’à la « simplification » et à la concentration du discours musical, de l’impact dramatique des situations mises en scène.

 

Les cinq actes de Paride ed Elena ne laissent cependant à l’action qu’une part extrêmement réduite, le seul véritable sujet de cet opéra se limitant aux hésitations d’Hélène à céder à la flamme de Pâris. D’ailleurs écoutez ce dernier dans l’air, à l’origine écrit pour le castrat Giuseppe Millico, « O, del mio dolce ardor bramato oggeto ! » qui ouvre le premier acte. Rien de bien original à première vue, me direz-vous, dans cette aria da capo qui s’en tient à la forme traditionnelle A-B-A (deux parties plus ou moins identiques entourant une partie centrale contrastante) sur un texte d’une simplicité que d’aucuns jugeront sans doute d’une affligeante banalité :

« Oh, objet désiré de ma douce flamme !
Je respire enfin l’air que tu respires.
Où que je tourne mon regard,
ce sont tes traits charmants
que l’amour peint en moi,
et mes pensées forment
les plus belles espérances.
Dans le désir qui emplit mon cœur,
je te cherche, je t’appelle, j’espère et soupire ! »

Des lieux communs, je vous l’accorde, que l’on retrouve dans nombre d’opéras depuis que le genre existe. Ce qui est moins convenu, en revanche, c’est la musique dont Gluck va les parer. De quoi parle-t-on ici ? D’attente et de désir. Il faut donc que les notes rendent compte avec le plus de justesse possible de tout ce qui peut agiter l’âme quand ces passions s’en emparent. Les cordes vont donc se faire pressantes, presque haletantes, leur ostinato, qui donne son avancée à cet air, ne se transformant en tenues que pour mettre en valeur certains mots comme « alfin » (enfin) « spero » (j’espère) ou la phrase « e nel desio che così m’empie il petto » (dans le désir qui emplit mon cœur). Cependant, ici, rien n’est univoque, car l’aria débute et finit en fa mineur, ce qui lui donne un caractère ombreux, voilé d’inquiétude, tandis qu’un hautbois soliste fait écho à certaines parties du texte avec la voix à la fois plaintive et sensuelle qui lui est propre. L’amour, s’il promet « les plus belles espérances », comme le souligne le mélisme particulièrement lumineux sur les mots « le più liete », est aussi tissé d’incertitudes, de trouble, de mélancolie, suggérés tant par le mode mineur que par l’instrument obligé. C’est à la fois du dehors et du dedans que le compositeur nous propose de sentir le désir qui envahit Pâris ; sa musique, plus encore que ses doutes et ses espoirs, nous fait sentir physiquement jusqu’aux irrégularités de son pouls.

 

Gluck, fidèle aux principes qui guident sa réforme, parvient, en combinant des moyens finalement très simples, à apporter une véritable épaisseur psychologique à un personnage et à une situation qui pourraient, sans ce secours, ne demeurer que de pure convention. Il s’éloigne ainsi un peu plus, tout en en conservant certaines tournures, de l’esprit baroque et s’approche, sans doute sans en être clairement conscient, d’un ailleurs que l’on appellera romantisme.

 

Christoph Willibald GLUCK (1714-1787), « O, del mio dolce ardor bramato oggeto ! », aria tirée de Paride ed Elena, dramma per musica en cinq actes.

 

Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano.
The English Concert.
Paul Goodwin, hautbois.
Trevor Pinnock, clavecin & direction.

 

Opera arias (Gluck, Mozart, Haydn). 1 CD Archiv Produktion 449 206-2

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Esquisses
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Commentaires

Ainsi j'ai la primeur de la diffusion et de l'écoute ! Quel bonheur ! Beaucoup de finesse dans les détails de dessin au crayon et très actuel dans la représentation d'un bonheur sans nuage. Je retourne pour la suite. Merci cher Jean-Christophe.
Commentaire n°1 posté par Marie le 15/10/2009 à 20h14
.... Et quelle voix ensorceleuse ! J'aime beaucoup parce que je ne comprends aucun mot.
Commentaire n°2 posté par Marie le 15/10/2009 à 20h16
C'est un peu ici la rencontre de deux "modernités" (ce mot remis en perspective en considérant les époques concernées, bien entendu), chère Marie : celle de Gluck et de Friedrich, deux novateurs qui avaient néanmoins une très claire conscience de leur héritage
Commentaire n°3 posté par Jean-Christophe le 15/10/2009 à 20h19
C'est bien pour ça que j'ai mis le texte et sa traduction, chère Marie Je ne sais pas l'italien non plus
Commentaire n°4 posté par Jean-Christophe le 15/10/2009 à 20h20

Merci cher Jean-Christophe de partager cet  air sublime.

Je l’ai écouté à plusieurs reprises, difficile de trouver les mots justes.

Les instruments et la voix comme tu le décris si bien nous portent toutes les émotions de Pâris. Merveilleuse « simplicité » qui dit pourtant tant de chose…

Un romantisme pur et simple… tel celui choisi par le crayon de Friedrich qui accompagne si bien cet air.

Je t’embrasse

Commentaire n°5 posté par David (67) le 16/10/2009 à 10h46

"Melancholy" plutôt que mélancolie, ne penses-tu pas ? L'amour n'est pas certain, et même s'il est exprimé, pourquoi me semble-t-il qu'ici l'on s'en méfie ? le désir ? suavité ou passion ? L'aria ne suggère-t-il pas :"Ah ! Que c'est beau de souffrir ?"

Ton billet a ce charme retenu de l'aria et du dessin. Va savoir pourquoi après l'avoir lu et écouté, j'ai fébrilement cherché la reproduction d'un ravissant dessin de L.L. Fitzgerald, peintre canadien qui en 1927 s'inspire d'une arrière-cour dans une rue qui porte le joli nom de Water... Je l'ai trouvé, regardé. Ce qui rapproche les deux, c'est justement ce qui n'y est pas représenté...Je te l'enverrai par courriel.

C'est toujours un tel bonheur de te lire. Je t'embrasse affectueusement.

Commentaire n°6 posté par Paul le 16/10/2009 à 12h27
Et parallèlement, quelle plus belle déclaration de Pinnock à sa muse... ?
Certain hautbois repassera par ici. Le clavecin, je le laisse à Pinnock.
L'été de Friedrich est tel que je l'aime.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Commentaire n°7 posté par Ghislaine le 16/10/2009 à 15h39
Tout dépend de ce qu'on entend par romantisme, cher David. Je ne crois pas que l'on puisse employer ce terme ici - ce serait, de toutes façons, anachronique - car cet air, même si sa concentration et son refus de la "fioriture" (j'emprunte ce terme à une des préfaces signées par Gluck) sont assez nouvelles pour l'époque où il a été composé, conserve nombre de traits qui l'ancrent encore assez solidement dans la tradition italiano-viennoise. Gluck ira beaucoup plus loin dans les oeuvres qu'il composera pour Paris, telles Armide ou Iphigénie en Tauride, mais c'est une autre histoire
Je t'embrasse.
Commentaire n°8 posté par Jean-Christophe le 16/10/2009 à 19h14
C'est tout à fait juste ce que tu écris, mon bien cher Paul, comme toujours, car c'est bien cette dimension ambiguë, trouble, du désir et de l'amour qui, à mon sens, sinue dans cet air. Il y a quelque chose de douloureux dans cette musique - la faute au hautbois, en grande partie - comme une prémonition, au-delà des tourments du sentiment, des affres que provoqueront les liens de Pâris et d'Hélène.
Je te remercie pour le dessin de LL Fitzgerald, qui offre effectivement un joli contrepoint d'absence à celui de Friedrich.
Je t'embrasse très affectueusement, mon ami.
Commentaire n°9 posté par Jean-Christophe le 16/10/2009 à 19h21
Je me souviens qu'en écoutant ce disque, Carissima, je me suis pris à penser que Pinnock, auquel on a si souvent reproché une certaine froideur, s'était évertué, avec d'ailleurs un indiscutable succès, à tisser autour de "sa" chanteuse un écrin amoureusement ouvragé. Je crois, si j'ai bien saisi ce que ton commentaire voulait signifier, que nous partageons ce point de vue.
La visite du hautbois sera la bienvenue, tu t'en doutes. J'imagine d'ailleurs que c'est un air qu'il a sans doute interprété ?
Quant à Friedrich... les mots me manquent s'agissant d'un peintre et dessinateur pour lequel, comme tu le sais, j'ai plus que de l'affection.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
Commentaire n°10 posté par Jean-Christophe le 16/10/2009 à 19h27
J'ai fais trois écoutes successives (après plusieurs lectures sans le son, de mes autres ordis !) et... C'est "tardif" pour que je sache l'apprécier pleinement ;-)... Il m'a aussi semblé que la voix très présente (et trop teintée XIXe pour ma sensibilité) sur l'enregistrement écrasait les instruments que mon être aspirait pourtant à mieux sentir.
Mais c'est toujours un immense plaisir de te lire, comme d'apprendre, de comprendre et de grandir par ton travail ! Je savoure. Encore :-)))) ! Et même si c'est hors champs de ma sensibilité initiale !!! Ca m'embête, mais tu réussis quand même à me faire aimer cette période qui me rebutait !!
Merci :-)))))
Merci beaucoup
[Et des bises :-))) !]
Commentaire n°11 posté par Marie-Emmanuelle le 16/10/2009 à 20h13
Cher Jean-Christophe. On dirait presque que la Dorabella de Cosi ou la Comtesse des Noces pointe son nez, ou plutôt sa voix. Cette aria a la force en effet de la simplicité. Il est surtout, je trouve, d'une élégance inouïe. Cette dernière est particulièrement bien révélée par Anne Sofie von Otter, dont le phrasé et l'articulation restent un modèle. Merci pour cet extrait et un billet encore une fois d'une pertinence rare. Bien amicalement. Philippe.
Commentaire n°12 posté par Philippe Delaide le 16/10/2009 à 20h44
Bonsoir Marie-Emmanuelle, et merci pour avoir transplanté ton commentaire ici
Je sais que cette musique est assez loin des terres que tu as coutume d'arpenter et je te suis d'autant plus reconnaissant d'avoir fait l'effort de t'en imprégner avant de répondre. Je ne trouve pas, pour ma part, la voix d'Anne Sofie von Otter trop teintée XIXe siècle (j'ai des exemples pires en la matière), mais je t'accorde qu'on est assez loin ici d'une certaine idée de la "voix baroque", ce qui finalement convient assez bien à Gluck, enfin, à mon avis.
J'espère que cet espace te réservera encore quelques belles surprises et te permettra d'élargir un peu tes horizons sensibles.
Bises à toi.
Commentaire n°13 posté par Jean-Christophe le 16/10/2009 à 21h02
Cher Philippe,
Il y aurait beaucoup à dire, en effet, sur les liens qui unissent l'univers de Gluck et celui de Mozart, et votre remarque est parfaitement pertinente. Quant à Anne Sofie von Otter, je ne compte plus les plaisirs d'écoute que je lui dois. Elle reste également, à mes yeux, un modèle d'élégance et d'intelligence musicale.
Bien amicalement à vous.
Commentaire n°14 posté par Jean-Christophe le 17/10/2009 à 17h16

Friedrich et une si jolie voix, je viens de passer un très heureux moment. Pour ma part, j'aime beaucoup le jeu des réponses du hautbois.
Encore une bien jolie balade sur tes terres JC. Jehanne et moi t'embrassons.

Commentaire n°15 posté par Laure le 17/10/2009 à 19h58
J'aime beaucoup moi aussi, chère Laure, la façon dont le hautbois (qui est un instrument pour lequel j'ai beaucoup d'affection) commente le texte et accompagne la voix. Et puis, entre nous, la couleur sonore de l'instrument ancien qui est joué ici est, pour moi, un véritable régal.
Je t'embrasse, ainsi que ta petite Jehanne, et vous souhaite un bon dimanche à toutes les deux.
Commentaire n°16 posté par Jean-Christophe le 18/10/2009 à 10h26
Anne-Sofie... Caspar David...
Ich bin Glück-lich
(si j'ose dire... )
Commentaire n°17 posté par La Trollette le 19/10/2009 à 10h41
Welch'ein Glück, liebe Trollette
Commentaire n°18 posté par Jean-Christophe le 19/10/2009 à 18h06
Ah, l'accompagnement de hautbois !
Prendras-tu ombrage si je disais avoir parfois souhaité que la voix se fit moins indiscrète afin de le mieux entendre.
Oui, et tu aurais raison, la ténuité de ce hautbois est la vibration de l'âme qui se doit de rester discrète, intérieure, alors que la voix est l'expression vers le dehors.
c'eût été un contresens.
Commentaire n°19 posté par Henri-Pierre le 21/10/2009 à 22h00
Je ne prends ombrage de rien du tout, mon ami, tu penses bien. Au contraire, je trouve particulièrement judicieux que chacun s'approprie la musique que je mets en ligne ici et la modèle mentalement selon son goût
Commentaire n°20 posté par Jean-Christophe le 22/10/2009 à 20h09

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