Partager l'article ! Intime ferveur. Les Impromptus de Schubert par Alexei Lubimov: Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1 ...
On ne compte plus les versions, complètes ou partielles, des Impromptus de Franz Schubert, auxquels des pianistes de la trempe de Kempff, Perahia, ou Brendel, ont accolé leur nom. Pour l’heure, aucune tentative de la part des solistes « à l’ancienne » ne s’est vraiment imposée au sein d’une riche discographie, si ce n’est la version récente et très réussie de la moitié du cycle par Andreas Staier (Harmonia Mundi, 2009). Mais voici que l’éditeur Zig-Zag territoires est allé planter ses micros à Haarlem pour enregistrer une intégrale, mûrie durant cinq ans, des Impromptus sous les doigts experts d’Alexei Lubimov, que les amateurs connaissent surtout pour un magnifique disque de sonates de Beethoven, publié il y a des lustres chez Erato. Avant de nous arrêter sur cette nouvelle parution, un peu d’histoire, si vous le voulez bien.
Lorsque Tobias Haslinger (portrait ci-contre) reçut, sans doute à l’automne 1827, quatre pièces pour piano (futures D – Deutsch – 899), nul doute
qu’il déchanta rapidement. Ce Schubert était décidément incorrigible et cette nouvelle production promettait bien peu, en termes de vente, tant elle exigeait de qui se risquerait à la jouer.
Haslinger publia néanmoins, en décembre de la même année, tandis que le compositeur en écrivait une nouvelle fournée de quatre, les deux premiers morceaux de cette livraison sous le titre
d’Impromptus, laissant de côté les deux autres, qui ne seront édités que trente ans plus tard, en 1857, largement retouchés. La seconde série d’Impromptus (future D935) n’eut
guère plus de chance. Envoyée par l’éditeur Schott à Paris, elle sera également rebutée car jugée trop difficile ; il la retournera au compositeur le 30 octobre 1828, en se disant
néanmoins intéressé par « quelque chose qui, tout en étant brillant, présenterait moins de difficultés ». Le 19 novembre de la même année, Schubert meurt. Ce second cycle ne sera
publié qu’en 1839.
À
l’époque où Schubert compose les siens, le genre de l’impromptu est relativement neuf, puisqu’il semble bien que l’invention en revienne à Jan Václav Voříšek (1791-1825), un ami de Franz
aujourd’hui bien trop oublié, qui donna ce titre à son opus 7, publié avec succès à Vienne en 1822. Il semble donc bien que ce soient des raisons purement commerciales qui ont conduit Haslinger
à baptiser Impromptus des pièces qui n’en ont guère que le nom. En effet, ce type de composition est généralement plutôt léger et sans trop d’exigences techniques, propre à faire
briller le talent des amateurs dans les salons. Rien de tout ceci chez Schubert. Ses huit pièces, visiblement conçues comme un ensemble cohérent, sont ambitieuses, leur économie de moyens
n’étant pas synonyme de désinvolture, mais de concentration et d’intensité émotionnelles. Comme le faisait pertinemment remarquer Robert Schumann, même si son opinion a été remise en question
par la musicologie moderne, les Impromptus regardent, par leur organisation matérielle en
quatre parties, un long mouvement introductif suivi par un autre de type Scherzo, puis un Andante et enfin un Finale (de type Rondo dans la seconde série), du côté de la très sérieuse sonate,
loin des visées divertissantes d’une musique salonnarde.
Alexei Lubimov (photo ci-contre) a choisi, pour chaque série d’Impromptus, un pianoforte différent, la sonorité du plus ancien (Müller,
1810) se révélant, du moins à mon oreille, plus moelleuse que celle du second (Schantz, 1830), un peu plus sèche dans les aigus mais doté de registres graves d’une profondeur sans lourdeur
absolument magnifique. Que l’on ait du goût ou non pour les claviers anciens, force est de reconnaître que ces deux instruments pleins de caractère, tous deux restaurés par Edwin Beunk, sont
splendides jusque dans leurs minimes limites mécaniques, qui, loin du son parfait des pianos modernes, apportent un surcroît de présence et de spontanéité à l’interprétation. Celle que propose
Lubimov va complètement à l’encontre des versions engluées dans ce pathos sentimental qui résume malheureusement encore, pour certains, l’esthétique romantique. Ici, la musique sonne
drue, voire altière (Premier Impromptu, D899), le discours est d’une fermeté et d’une tension impressionnantes qui ne connaît ni fluctuation, ni alanguissement (Premier
Impromptu, D935), sans que la netteté du trait se mue pour autant en crispation voire en brutalité, ainsi qu’en atteste, par exemple, le raffinement du Troisième Impromptu, D935.
Cette tenue toute classique donne au propos l’assise et la force nécessaires pour que se développe l’intense poésie qui émane de ces pièces. Car si Lubimov livre de Schubert l’image, à mon sens
parfaitement juste, d’un compositeur conscient de ses moyens et animé d’une belle vigueur, comme le montrent les déchaînements virtuoses du Quatrième Impromptu, D935, il ne le fait pas
au détriment d’une sensibilité à fleur de peau qui ne franchit néanmoins jamais la limite qui la ferait tomber dans le travers de la sensiblerie. Chaque Impromptu dévoile ainsi un
univers riche de mille nuances, le soin apporté au travail de réflexion sur les partitions permettant à l’interprète de toujours trouver l’équilibre adéquat entre les différents affects, comme,
par exemple, dans le Deuxième Impromptu (D899), dont les riantes cascades font jeu égal avec une indicible nostalgie. Le chant à la fois éperdu et retenu du Troisième
Impromptu (D899), véritable Lied sans paroles, trouve ainsi une parfaite expression, la précision de la mise en place permettant à son caractère aussi insaisissable qu’une émotion qui,
sans raison précise, serre le cœur, de s’épanouir pleinement en une méditation qui emporte l’âme vers ce lointain qu’affectionnaient tant les premiers romantiques. Il y a autant de tendres
confidences que de bourrasques coupantes dans le voyage auquel nous invite Lubimov, qui nous propose un Schubert à la fois superbement inspiré et véritablement à hauteur d’homme, nous offrant
ainsi la sensation de partager un peu de son intimité. Tour à tour lyrique ou véhémente, la ferveur sans grandiloquence qui baigne cette vision des Impromptus emporte l’adhésion de
l’auditeur et fait de cette parution une grande réussite.
Par sa légèreté et sa plénitude de touche mises au service d’une pensée aussi puissamment construite qu’intensément dramatique, cette intégrale des Impromptus s’impose comme un disque avec lequel il faudra désormais compter. Loin des effets de manche creux et du narcissisme hypertrophié de certains de ses jeunes collègues dans le même répertoire (David Fray, Virgin), c’est un bonheur et, au-delà, une leçon, d’entendre rayonner ici un Alexei Lubimov de 65 ans qui possède, lui, la véritable jeunesse, celle pour qui le cœur primera toujours sur le calcul et dont la fougue n’exclut pas l’humilité.
Franz SCHUBERT (1797-1828), Impromptus, opus 90 (D899) et opus 142 (D935).
Alexei Lubimov, pianofortes Matthias Müller, 1810 (D899), et Joseph Schantz, 1830 (D935).
1 CD [durée totale : 65’48”] Zig-Zag Territoires ZZT 100102. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Troisième impromptu (D899), Andante mosso en sol bémol majeur.
2. Quatrième impromptu (D935), Allegro scherzando en fa mineur.
Illustrations complémentaires :
Josef KRIEHUBER (Vienne, 1800-1876), Tobias Haslinger, 1842. Lithographie, collection privée.
Wilhelm August RIEDER (Oberdöbling, 1796-Vienne, 1880), Franz Schubert, 1825. Aquarelle sur papier, Vienne.
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Je ne possède pas le recul nécessaire pour donner un avis sur l’’interprétation cher Jean-Christophe, je dirais tout simplement que les pianofortes donnent une autre dimension au son que les sonorités d’un piano contemporain. Le pianoforte, offrant peut être un son moins «parfait», semble apporter une dimension plus « humaine » plus palpable par le commun des mortels. J’ai apprécié les deux extraits que tu proposes ici, avec peut être un faible pour le premier qui invite vers la méditation et que je trouve en harmonie avec la toile illustrant ton billet.
Un disque que je pense me procurer à l’occasion.
Je t’embrasse
Je t'embrasse.
Salutations.
JN BENOIT
En préambule, permettez-moi de vous remercier pour votre commentaire, qui dénote que vous avez parfaitement saisi la démarche qui est la mienne sur ce site. Je tente, avec les modestes moyens qui sont les miens, de remettre en perspective les oeuvres que le passé a bien voulu nous léguer, en essayant de saisir leurs résonances avec les expressions artistiques contemporaines, en particulier la peinture (le choix d'une illustratoin peut m'occuper de très longues heures). Conception sans doute un peu "historicisante", mais qui ne me semble pour autant pas tout à fait dénuée d'intérêt.
Je pense qu'il est important d'etre toujours à hauteur d'homme, car c'est dans la conscience humaine que se forme la sensation du transcendant, qu'on le nomme "Sublime", comme au temps des romantiques, "Divin", ou encore autrement. Sans dénigrer le moins du monde la qualité de l'interprétation des "grands anciens" tel Radu Lupu, il me semble que la franchise d'approche de Lubimov permet aussi d'accéder à une dimension supérieure, comme l'observation concrète de la nature (une simple terrasse) est transmuée par Friedrich en instant susupendu, juste parce qu'il a su lui donner un souffle qui en transcende la banalité.
Je vous remercie très sincèrement pour vos encouragements et espère que vous me ferez encore l'honneur de venir flâner par ici.
Bien à vous.
Merci pour ce début de lundi tout en délicatesse ...
Bien amicalement.
Bien amicalement à vous.
Bravo, c'est une version à recommander sans restriction...
mais c'était son petit côté provocateur, bien sûr, car il en jouait souvent.
amicalement
Amitiés à vous.
Lubimov, remarquable interprète s'il en est, a gardé une technique et une dextérité exceptionnelles.
Et puis Schubert et Friedrich, quel beau mariage !
Cet enregistrement, qui mérite amplement les lignes que tu lui as consacrées, est une réussite.
Tu me réconcilieras avec la musique romantique (encore que je ne sois pas réellement fâchée)
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
P.S. Je suis POUR que Frédéric nous parle de l'enregistrement de Scott Ross à Saint-Guilhem !!!
Comme toi, j'avoue une légère faiblesse pour le premier pianoforte, même si les graves du second m'ont complètement renversé : quelle densité sans aucune lourdeur, tellement loin des pianos modernes ! Et joués par un artiste comme Lubimov, ces deux instruments prennent un relief que je trouve saisissant.
Je ne sais pas si je te réconcilierai avec la musique romantique, moi le baroqueux, mais je veux bien essayer de te faire découvrir quelques chemins que tu ne connaîtrais pas encore, si toutefois il y en a, bien entendu
Je t'embrasse très fort moi aussi.
PS : et je vote pour la contribution de Frédéric également !
La meilleure façon de penser c'est d'écrire.
Ou de peindre pourrait-on dire (jaime Friedrich!)
A bientôt
Bises à toi et à Jehanne. A très vite.
c'est un plaisir de lire votre argumentation qui rassemble toutes les expériences et dialogues que nous avons avec Alexei Lubimov ; sur les choix des pianos, la spontanéité (il faut savoir que nous avons fait uniquement 3 prises de chaque impromptus et que c'était toujours la première qui était la bonne !!!!) et évidemment la "puissante construction" car il est clair que cette apparente spontanéité est le résultat d'une maturité et de son éternel goût de la musique et curiosité ... sylvie brély
C'est un plaisir et un honneur de vous lire ici, soyez-en persuadée. Je suis heureux que ces quelques lignes aient réussi à capturer quelque chose du travail qui a présidé à cet enregistrement très réussi et dont Zig-Zag Territoires peut être fier, comme d'ailleurs nombre de titres de son riche catalogue. J'espère que ce billet jouera, à son petit niveau, son rôle d'aiguillon en donnant envie à ceux qui l'ont lu ou le liront d'acquérir ce magnifique disque.
Bien sincèrement.
PS : j'attends maintenant avec impatience le disque de sonates de Beethoven promis dans le livret.
Merveilleux impromptus de Franz Schubert! J'avoue avoir une préférence pour les quatre D 899, peut-être parce que je les ai écoutés en premier et qu'ils me bouleversèrent, il y a bien longtemps. L'impromptu n° 3 en sol bémol majeur est peut-être le plus sublime de tous. Une admirable mélodie est exposée au dessus d'un accompagnement d'une grande richesse; d'une longueur remarquable, la ligne mélodique ne laisse pas l'auditeur, captivé, reprendre son souffle. Les basses du pianoforte qui de temps en temps grondent n'arrivent pas à troubler la sérénité du chant qui se déroule dans un pianissimo presque continu. Aucune version moderne ne me satisfaisait vraiment mais l'interprétation d'Alexei Lubimov comble mes attentes.
Merci, Jean Christophe, pour cet exceptionnel moment musical.
Piero
Je suis heureux de vous retrouver autour de ce billet consacré aux Impromptus de Schubert, Piero, des oeuvres que, comme vous, j'aime beaucoup, même si je ne les ai connues qu'assez tard, comme, d'ailleurs, une large partie du répertoire romantique. Cette version d'Alexei Lubimov est, à mes oreilles, une très belle réussite, car elle parvient à conjuguer une sensibilité intense et une indiscutable vigueur, loin du Schubert émacié ou mièvre que l'on nous propose encore parfois. Pour prolonger l'émotion de ce disque, je ne saurais trop vous conseiller d'écouter l'enregistrement que le même pianiste vient de consacrer aux trois dernières sonates de Beethoven (les prises ont été réalisées dans la foulée de celles-ci) et que j'ai récemment chroniqué : c'est un éblouissement.
Bien cordialement et merci pour votre fidélité.