Partager l'article ! Les Quatuors avec piano de Gabriel Fauré par le Trio Wanderer et Antoine Tamestit: Émile FRIANT (Dieuze, 1863-P ...
Jusque dans un passé récent (les années 1970), la musique de Gabriel Fauré avait été reléguée au purgatoire car jugée surannée et peu aventureuse à l’aune des compositions qui s'autoproclamaient alors modernes. Il s’est heureusement, depuis, trouvé des artistes, hélas pas assez nombreux en France, pour défendre un compositeur bien plus original que ce qu’on avait supposé, dont une des singularités est d’avoir réservé, à une époque où ce n’était pas à la mode, la plus large part de sa production, dont on connaît aujourd’hui surtout le Requiem et la Pavane, à la musique de chambre et à la mélodie. Témoin de ce regain d’intérêt, deux intégrales de ses Quatuors avec piano paraissent simultanément en ce début 2010, et c’est une belle occasion de nous arrêter un peu sur ces œuvres, en nous appuyant sur l’interprétation que le Trio Wanderer, auquel s’est joint pour l’occasion l’altiste Antoine Tamestit, vient de faire paraître chez Harmonia Mundi.
« Il n'y a pas encore bien longtemps, quinze ans peut-être, un compositeur français, qui avait l'audace de s'aventurer sur le terrain de la musique instrumentale n'avait d'autre moyen de faire exécuter ses œuvres que de donner lui-même un concert, d'y convier ses amis et les critiques. Quant au public, au vrai public, il n'y fallait pas songer ; le nom d'un compositeur, à la fois français et vivant, imprimé sur une affiche avait la propriété de mettre tout le monde en fuite. »
Camille Saint-Saëns, « La Société nationale de musique », dans Le Voltaire, 27 novembre 1880 [cliquez ici pour lire l’intégralité de l’article]
Dans la France du XIXe siècle, il était effectivement difficilement envisageable pour un compositeur
d’espérer obtenir succès et reconnaissance en produisant des œuvres instrumentales, le public parisien ne jurant alors que par l’opéra, si possible italien. Pour autant, à l’instar de la
symphonie, les créateurs n’ont jamais cessé, durant cette période, d’écrire de la musique de chambre, dont l’exécution trouvait alors sa place naturelle dans le milieu raffiné des salons. La
création, le 25 février 1871, sous l’impulsion de deux proches de Fauré, Camille Saint-Saëns (photo ci-dessus) et Romain Bussine, de la Société nationale de musique allait changer la donne.
Regroupant sous la bannière Ars gallica une poignée de musiciens, son but était de permettre aux jeunes compositeurs français de présenter leurs œuvres au public. En dépit de débuts
difficiles, le rayonnement de la Société ne cessera de s’affirmer tout au long des années 1880, aboutissant à un véritable renouveau de la musique française.
Les deux Quatuors avec piano de Fauré (portrait ci-contre) ont été créés dans le cadre des concerts de la Société, le premier, en ut mineur, le 14 février
1880, le second, en sol mineur, le 22 janvier 1887, avec, à chaque fois, le compositeur au piano. Le Quatuor avec piano en ut mineur (opus 15) a été composé entre 1876 et 1879, mais
son Finale fut entièrement réécrit à la suite de la première audition ; l’œuvre, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été donnée le 5 avril 1884. L’élaboration de ce quatuor a été
lente et discontinue, notamment parce qu’elle a pris place dans une période troublée et douloureuse de la vie du compositeur, accaparé par ses charges à la Madeleine et meurtri par la rupture
de ses fiançailles avec la fille de Pauline Viardot, Marianne, en octobre 1877. Sans vouloir à tout prix relier étroitement biographie et création, il semble néanmoins probable que le
Quatuor en ut mineur porte témoignage, au travers du romantisme enflammé de son premier mouvement et du pathétique maîtrisé de son Adagio, des espoirs et des déchirements qui
sous-tendent sa genèse. Celle du Quatuor avec piano en sol mineur (opus 45, et non 55 comme indiqué sur la pochette du disque), œuvre dans laquelle Jean-Michel Nectoux voit avec
justesse un des actes inauguraux de la « seconde manière » fauréenne, marquée par une fermeté et une décantation grandissantes, est, en revanche, obscure. Sans doute composé entre
1885, année de la mort du père de Fauré, et 1886, on ne possède à son sujet qu’une indication tardive, donnée par le compositeur dans une lettre à sa femme datée du 11 septembre 1906 :
« Ce n’est guère que dans l’Andante [en fait, un Adagio non troppo ; cette notation permet néanmoins de donner une idée du tempo souhaité par le compositeur] du Second
Quatuor que je me souviens avoir traduit, et presque involontairement, le souvenir bien lointain d’une sonnerie de cloches qui, le soir, à Montgauzy [village où Fauré passa son enfance]
nous arrivait d’un village appelé Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest […] ». Ce mouvement paisiblement crépusculaire, dont les irisations annoncent Ravel et Debussy, prend place
dans une œuvre où se côtoient fougue houleuse et plages de quiétude, mais dont l’impression d’ensemble fait surtout percevoir, certes canalisée par une admirable maîtrise formelle, l’agitation
d’une âme profondément tendue et inquiète.
La discographie récente des deux Quatuors avec piano de Fauré était jusqu’ici dominée par la très belle version des Domus
(Hyperion CDA66166, 1986), dont le choix de tempos est d’ailleurs identique, à une poignée de secondes près, à l’enregistrement qu’en proposent aujourd’hui le Trio Wanderer (photo ci-dessus) et
Antoine Tamestit (photo ci-dessous). Autant le dire d’emblée, les qualités de ce dernier, sans occulter la réussite de la première, l’installent au même niveau, mais dans une optique assez
différente. Les interprètes délivrent, en effet, une vision particulièrement engagée et sanguine, très « physique » de Fauré, à mille lieues de l’image de compositeur compassé qui
s’attache encore trop souvent à lui. Il n’y a, en effet, rien de mièvre ou de « joli » dans cette interprétation où les traits fusent et claquent, sans que jamais ce côté bouillonnant
devienne, pour autant, synonyme d’outrance ou d’agressivité. On perçoit ainsi aisément, par exemple, la manière dont le Quatuor en ut mineur, en particulier en son premier mouvement,
se souvient des modèles hérités du romantisme germanique, comme le Quatuor avec piano en mi bémol majeur de Robert Schumann (opus 47, 1842), tandis que le caractère tendu et inquiet du
Scherzo du Quatuor en sol mineur a rarement paru aussi palpable. Les choix interprétatifs adoptés permettent également aux Finales des deux quatuors de se déployer avec une implacable
énergie, projetant sans cesse le discours en avant sans donner cependant le sentiment de presser importunément le pas.
Ceci voudrait-il dire que ce Fauré est univoquement vigoureux ? Assurément non et si cette version des Wanderer et de Tamestit
est une réussite, c’est justement parce qu’elle sait talentueusement conjuguer un mordant à tort rarement osé dans ce répertoire avec la subtilité, la sensibilité et cette gravité sans lourdeur
qui font le prix de la musique de Fauré. Le Scherzo du Quatuor en ut mineur virevolte facétieusement, la confidence, d’un lyrisme poignant, de son Adagio s’épanche sans jamais se
répandre en sensiblerie déplacée, tandis que la mélancolie apaisée de l’Adagio non troppo, parfaitement restitué comme tel, du Quatuor en sol mineur fait voyager dans un paysage
intérieur, loin de tout pittoresque, aux harmonies subtilement pré-debussystes. On aurait pu craindre que le fait d’intégrer un membre extérieur à un trio habitué à faire de la musique ensemble
se soldât par une certaine hétérogénéité de son ou d’inspiration. Il n’en est heureusement rien et si chaque musicien a, à un moment ou à un autre, l’opportunité de briller individuellement, ce
quatuor improvisé fait preuve d’une superbe écoute mutuelle, additionnant ses talents pour les mettre sans réserve au service des œuvres qu’il interprète.
À l’instar du récent enregistrement des Impromptus de Schubert par Alexei Lubimov que je chroniquais ici, un des grands mérites, à mes yeux, de cette interprétation des Quatuors avec piano de Fauré est sa spontanéité, son allant, la manière dont elle s’adresse, si j’ose dire, à l’auditeur les yeux dans les yeux, sans néanmoins céder en rien quant à l’excellence tant du jeu que de la conception. Grâce à ce remarquable disque, le Trio Wanderer et Antoine Tamestit apportent, à qui en doutait encore, une nouvelle preuve que, loin du cliché d’ennui poli dans lequel il s’est longtemps trouvé enfermé, Fauré est un compositeur aussi passionné que passionnant, sur lequel tout est loin d’avoir encore été dit.
Gabriel FAURÉ (1845-1924) : Quatuors avec piano, en ut mineur, opus 15, en sol mineur, opus 45.
Trio Wanderer (Jean-Marc Phillips-Varjabédian, violon, Raphaël Pidoux, violoncelle, Vincent Coq, piano) & Antoine Tamestit, alto.
1 CD [durée totale : 62’31”] Harmonia Mundi HMC 902032. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Quatuor avec piano en ut mineur, op.15 : 3e mouvement, Adagio.
2. Quatuor avec piano en sol mineur, op.45 : 4e mouvement, Finale. Allegro molto.
Illustrations complémentaires :
John Singer SARGENT (Florence, 1856-Londres, 1925) : Gabriel Fauré, c.1889. Huile sur toile, Paris, Musée de la musique.
La photographie du Trio Wanderer est de Marco Borggreve.
La photographie d’Antoine Tamestit est d’Éric Larrayadieu.
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J'aime beaucoup Fauré MAIS encore un bug passager - à moins que le n.a. chinois soit venu couvrir ...
Voila que tu m’offres un voyage en terre inconnue cher Jean-Christophe.
Si ton billet ne stipulait pas Fauré, il ne me serait jamais venu à l’esprit qu’il s’agisse de lui tellement cette musique semble bien loin de ce que j’ai pu entendre.
Les deux extraits forme 2 « paysages » différents mais personnellement je trouve que dans l’un comme dans l’autre on retrouve l’agitation d’une âme profondément tendue et inquiète comme tu le décris.
Merci pour cette découverte. Je t’embrasse
Je suis, par ailleurs, complètement d'accord avec toi pour ce qui est de l'âme inquiète que révèlent ces deux mouvements.
Je t'embrasse.
Merci pour votre visite.
Je n'arrive décidément pas à trouver la musique de Fauré triste. Mélancolique, tourmentée, enfiévrée, riche d'envolées lyriques ou non, dansante, virevoltante, fougueuse, presque colère même parfois mais toujours tendre quand même à la fin...
Mais triste, nenni!
Le Requiem me colle même une de ces patates que c'en est carrément réjouissant.
J'ai vraiment énormément de tendresse pour la musique de Fauré qui m'accompagne depuis que j'ai 10 ou 11 ans.
Imagine mon émotion quand il y a quelques années, rendant visite à la tante de Don P, j'ai réalisé que je dormais dans la maison en face de celle qui l'avait vu naître.
Je partage tout à fait la façon dont tu définis la manière fauréenne, qui prouve à quel point tu as compris ce dont elle était porteuse, et j'imagine sans mal ton émotion lorsque tu as ouvert tes volets sur sa maison natale.
Merci pour cette anecdote comme pour ta visite.
A très vite.
De la mode et des temps : Oui, fin du dix-neuvième siècle, opéra et théâtre allaient vers le visuel, l'éblouissant, le brillant. Le raffinement intimiste était dans les salons.
Des dames plus ou moins "grandes" tenaient salon, faisaient et défaisaient les réputations en art comme en politique, la noble Oriane de Guermantes ou la grande bourgeaoise Madame Verdurin chez Proust, La somptueuse Comtesse Greffulhe entre autres dans le Paris réel.
Epoque où "l'on arrivait par les femmes".
Comme quoi, le "grand public", tout comme aujourd'hui était attiré par une certaine "immédiateté" pour ne pas dire "facilité"; simplement aujourd'hui il n'y a plus de "bureaux de goût", tout est public et une semi-guitarreuse aphone parvenue au haut de la hiérarchie sociale fait figure de femme de goût intelligente.
Les gens "éclairés" se muent en adorateurs de la vanité "conceptuelle" et à défaut de créer les faiseurs adulés vampirisent l'existant pour leur propre renommée, empaquetant les ponts ou suspendant des homards en plastique dans les allées des rois. Epoque vaniteuse et "bling-bling", creuse.
Mais au fait, cher Jean-X, certains blogs, ne seraient -ils pas les nouveaux temples de la pensée vraie ? A te lire on pourrait l'affirmer.
Pour en revenir à Fauré il n'est rien de plus émouvant que sa douce mélancolie qui sombre avec grâce vers sa propre fin, comme cet admirable endormissement qui n'a de requiem que le nom, comme l'illustre si bien cet automne languissant et doux que nous offre de façon si éloquente Friant, un de mes peintres favoris.
je suis désolée mais j'en pleure de rire tellement la description M'est juste!
Vous avez fait mon jour!
Bon pour en revenir à mon tour à Fauré, euh... Tu sais bien mon JC... La musique de chambre romantique et post romantique, moi...
Mais un concert tout entier constitué de sonates au clavecin ne sonne-t-il pas, lui, aux oreilles du non amateur, comme une... casserole grinçante et non aphone ?
Je dois probablement avoir l'esprit encore trop "baroqueux" mais il va de soi que je ne demande qu'à être convaincue et que je compte sur toi pour me convertir !
Le tableau de Friant lui, en revanche, me touche et m'émeut profondément. Il me "parle".
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Pour ce qui est de ton absence d'appétence pour la musique de chambre romantique et postromantique, je la comprends d'autant mieux qu'il y a des répertoires que je trouve également "rasoir", car je ne parviens pas à entrer dans l'univers qu'ils me proposent : c'est le cas, en particulier, de la musique contemporaine, que je dois être trop stupide pour comprendre et pas assez fin pour qu'elle m'émeuve, quelque effort que j'aie, par ailleurs, pu faire pour tenter de me familiariser avec son langage. Peut-être qu'un jour... comme toi avec ces Quatuors de Fauré
Je te sais infiniment gré - mais comment en aurait-il été autrement avec toi ? - d'avoir, même si tu n'as pas aimé la musique, su reconnaître le talent que déploie le Trio Wanderer pour la servir, car vraiment, à mes yeux, leur interprétation mérite d'être saluée, et c'est d'ailleurs celle que je choisirais si je devais faire découvrir ces oeuvres à qui ne les connaît pas. Quant à Friant, encore bien trop méconnu, il mériterait sans doute d'être un peu plus étudié et valorisé, tu ne trouves pas ?
Je t'embrasse très fort moi aussi.
J'ai dû me tromper de porte ! Un problème de pavillon ou de clé.
Pardonnez ma réponse tardive, j'étais en plein XIIIe siècle... pas facile de revenir jusqu'ici
Je vous rejoins complètement dans ce que vous dîtes au sujet de la musique comme surprise perpétuelle, pour l'avoir expérimenté aussi. Certaines oeuvres, qui m'avaient paru insipides sous telle ou telle direction, m'ont ainsi été révélées à la faveur d'un concert, tout simplement parce que le ou les interprètes ont su trouver, à ce moment précis, la juste médiation pour qu'elle me "parle" enfin. Mes habitudes d'écoute se sont forgées presque intégralement par l'écoute de la musique baroque, alors inutile de vous dire qu'au départ, la musique romantique avait tendance, à quelques exceptions près, à m'indisposer assez nettement. Et puis, petit à petit, l'oreille s'est formée et si j'ai toujours bien du mal avec certains tics interprétatifs des orchestres ou musiciens "traditionnels", notamment pour ce qui est du vibrato, j'arrive suffisamment à les éliminer mentalement pour qu'ils ne m'empêchent plus de goûter des répertoires qui me passionnent (comme la musique française des XIXe-XXe siècles - jusqu'à Poulenc inclus - par exemple).
Nous partageons visiblement le fait d'avoir un Panthéon un peu "marginal" où se côtoient des compositeurs que la postérité a quelque peu négligés. Je suis heureux de voir Fasch et Chabrier figurer dans le vôtre.
N'hésitez jamais, surtout, à venir faire entendre ici votre voix et à partager vos émotions et réflexions. Vous êtes toujours le bienvenu sur ces pages.
Bien cordialement.