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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 20:09


Albrecht DÜRER (Nuremberg, 1471-1528),
Melencolia I, 1514. Gravure sur cuivre.
[Cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

« Schlüssel [betewt] gewalt, pewtell betewt reichtum » (« Les clés signifient le pouvoir, la bourse signifie la richesse »). Cette courte annotation figure en marge d’une feuille d’esquisses pour l’angelot représenté sur Melencolia I d’Albrecht Dürer. Des trois gravures sur cuivre réalisées par l’artiste en 1513 et 1514, Le Reître, la Mort et le Diable (1513), Saint Jérôme dans sa cellule (1514), et regroupées, peut-être abusivement, sous l’appellation de Meisterstiche (cuivres magistraux), aucune n’a suscité autant de commentaires que cette représentation de la Mélancolie. Les mots écrits par Dürer lors de la phase d’élaboration de la gravure constituent le seul témoignage direct relatif à cette œuvre. Ils laissent penser que son projet était de réaliser une image allégorique, mais ne donnent, pour autant, aucune grille de lecture définitive, dans la mesure où ils se rapportent à des éléments somme toute non primordiaux pour la compréhension globale de l’œuvre. Depuis le XVIe siècle, de nombreuses pistes interprétatives ont été empruntées, avec plus ou moins de subjectivité, la complexité iconographique de Melencolia I semblant permettre toutes les constructions intellectuelles, des plus documentées au plus farfelues.

 

De la même façon qu’on a voulu voir un noble chevalier chrétien dans Le Reître, la Mort et le Diable (ci-contre, cliquez sur l’image pour l’agrandir) en supposant que Dürer avait voulu y faire référence à l’Enchiridion militis christiani d’Érasme publié en 1503, là où le caractère disparate des éléments de la gravure tend à prouver que l’artiste, qui n’a cessé de se préoccuper de théorie de l’Art à la suite de ses deux séjours en Italie, a avant tout souhaité réaliser une étude des proportions idéales du cheval, n’y ajoutant d’autres images qu’à titre de complément, l’exégèse moderne s’est attachée à voir successivement dans Melencolia I l’illustration des idées néo-platoniciennes contenues dans le Libri de vita triplici de Marsile Ficin (1433-1499), reprises, modifiées puis diffusées en terres d’Empire au travers du De occulta philosophia de Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim (1486-1535), dont des copies manuscrites circulaient dans les milieux humanistes allemands dès 1509-1510, ou l’influence de la distinction entre vertu (virtus) et fortune (fortuna) opérée par Charles de Bovelles (1479-1533) dans son Liber de Sapiente, publié à Paris et Amiens en 1510-1511, sans que l’une ou l’autre thèse se révèle absolument convaincante. Personnification d’une des quatre humeurs et de la Géométrie, incarnation de l’esprit de l’artiste de la Renaissance et « autoportrait spirituel de Dürer » selon Erwin Panofsky, « somme (…) des principes philosophiques de base de l’humanisme européen » selon Peter-Klaus Schuster, « prise de conscience de soi dans les limites du savoir et du gouffre infini du questionnement (…) qui ne trouve pas de soulagement dans la reconnaissance divine » selon Hartmut Böhme, Melencolia I suscite des interprétations parfois radicalement opposées, où s’expriment surtout, au-delà de travaux extrêmement fouillés sur les sources textuelles et iconographiques tant antérieures que contemporaines, les opinions philosophiques ou idéologiques de leur auteur. Afin d’essayer de discerner sans parti pris quelle pourrait être une partie du message de Dürer dans sa gravure, replaçons la, dans un premier temps, dans le strict cadre des préoccupations contemporaines de l’artiste.

 

Pour tenter, en effet, de comprendre quel a pu être le propos de Dürer en réalisant Melencolia I, il convient d’examiner le contexte dans lequel sa création a pris place. On sait, par un fragment daté de 1512 connu sous le nom de « Salus 1512 », qu’il travaillait alors à l’élaboration d’un Livre du peintre qui ne verra jamais le jour, mais dont on connaît néanmoins le plan global : la première partie devait permettre aux peintres de savoir choisir un apprenti en détectant ses qualités naturelles, puis de pourvoir à son éducation globale, qu’il s’agisse de mesures d’hygiène ou d’apprentissage de la lecture ou du latin, la seconde partie exposant les connaissances théoriques indispensables en matière de perspective et de mesures. Il est probable que les nombreuses gravures au burin réalisées en 1513 et 1514, dont 13 sont datées, se rattachent directement à ce projet de Livre du peintre, et on peut même postuler qu’elles étaient destinées à en illustrer la seconde partie, dévolue, comme nous venons de le voir, à la théorie. À l’appui de cette hypothèse, outre le statut d’étude des proportions que constitue Le Reître, la Mort et le Diable, dont on peut interpréter la lettre S, placée juste avant la date sur le cartouche authentifiant la gravure, comme une abréviation de « Salus », il faut replacer le Saint Jérôme dans sa cellule de 1514 (ci-dessus, cliquez sur l’image pour l’agrandir) dans une longue tradition d’œuvres de ce type dont le propos, au-delà de l’image d’un saint dont on sait à quel point il était cher aux humanistes, est de tenter de construire un espace intérieur selon les lois de la perspective, comme, par exemple, le montre le panneau d’Antonello da Messina, daté d’environ 1460 et conservé à la National Gallery de Londres (cliquez ici). Une étude précise du cuivre de Dürer, du point de vue tant de la convergence des lignes que des raccourcis qu’il emploie pour représenter, par exemple, le lion ou le crâne, tend à montrer que c’est bien dans cette logique qu’il s’inscrit. On pourrait même ajouter que la finesse proprement magistrale dans le rendu des ombres et des lumières qui distingue cette gravure constitue une autre démonstration de savoir-faire dont l’exploitation à des fins pédagogiques ne saurait être exclue. Nous allons voir en quoi Melencolia I se distingue de ces deux gravures célèbres.

 

À l’analyse, Melencolia I ne contient, en effet, aucune indication qui puisse la rattacher directement à un quelconque programme éducatif à l’usage des artistes, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle s’inscrit en dehors du projet du Livre du peintre, comme nous le verrons. Si chaque élément iconographique a été analysé en détail par les historiens de l’Art, une donnée semble ne pas avoir particulièrement retenu leur attention. Il s’agit de la façon dont Dürer orthographie le titre de sa gravure, Melencolia au lieu du Melancolia attendu, détail d’autant plus frappant qu’elle est la seule à contenir un texte. Venant d’un artiste qui était en relation avec les humanistes de son époque, dont l’ami intime était Willibald Pirkheimer (1470-1530), éminent latiniste ayant édité et traduit des auteurs antiques, cette graphie est pour le moins surprenante, d’autant que sur une xylographie datée de 1502 représentant une Allégorie de la philosophie accompagnée des quatre vents illustrant les tempéraments auxquels ils sont liés, Dürer écrit, sous l’image représentant Borée, « melancolicus ». Il semble donc difficilement pensable que la graphie particulière adoptée ici par l’artiste soit l’effet d’une méconnaissance ou d’une inattention. Ne pourrait-on plutôt y voir une intention délibérée du graveur, une façon d’opposer subtilement texte et image ? Car si la femme ailée à l’avant-plan de la scène est dessinée dans l’attitude qui, depuis l’Antiquité, évoque immédiatement ce que nous pouvons nommer « type mélancolique », la tête penchée appuyée sur la main et la mise quelque peu négligée, le phylactère qui porte le titre « fautif » pourrait indiquer que ce n’est qu’un leurre, que cette Mélancolie n’en est pas vraiment une, qu’il faut voir autre chose que ce que l’image propose.
Un autre indice nous invite à nous défier de croire ce que voient nos yeux ; il s’agit d’un commentaire de Joachim Camerarius (1500-1574), célèbre helléniste nommé, en 1526, recteur du collège classique de Nuremberg fondé à l’instigation de son ami Philipp Melanchthon. Camerarius a connu Dürer à la fin de sa vie et a eu avec lui de nombreux entretiens, et s’il rapporte que l’artiste a effectivement représenté, dans Melencolia I,

« les sentiments et les pensées qu’on qualifie de mélancoliques parce que la bile noire abonde dans le corps de ceux qui les ont »,

il ajoute,

« Mais pour montrer qu’il n’est rien que de tels esprits [les savants] ne soient habitués à comprendre, et combien cela les mène souvent jusqu’à l’absurde, il a dressé devant elle [la figure de la Mélancolie] une échelle vers les nues, par les degrés de laquelle il a fait comme entreprendre une ascension à un rocher carré [le polyèdre représenté sur la gravure]. »

 

On ne peut donc faire l’économie de s’interroger sur les intentions ironiques de Dürer et sur les décalages qu’il a voulu introduire dans sa représentation. Qu’il ait été en contact avec les idées néo-platoniciennes ne fait guère de doute puisqu’il en fait mention en 1512 ; qu’il les ait fait siennes et se soit identifié au modèle mélancolique développé par Marsile Ficin au point d’en faire le sujet d’une gravure est sans doute plus discutable, d’autant que Dürer, qui croyait en l’astrologie, avait fait dresser son horoscope par Lorenz Beheim (1457-1521) pour leur ami commun Pirkheimer, et savait que Saturne, dieu tutélaire de la mélancolie comme du génie aux yeux des néo-platoniciens, n’y jouait aucun rôle, contrairement à Mercure, à qui est attribué son don pour la peinture. Peut-être faut-il voir dans l’angelot qui semble très affairé à écrire sur sa tablette alors qu’il est dans une position potentiellement instable, assis sur une meule de pierre, une allusion à ces savants dont se moque l’artiste et à qui son talent jette, au travers de Melencolia I, un fabuleux défi interprétatif ?

 

Mais, pour finir, le I qui suit le mot Melencolia, que pourrait-il vouloir dire ? Est-ce comme, certains l’ont prétendu, le premier stade de l’état mélancolique défini par Agrippa von Nettesheim, celui de la mélancolie de l’imagination, ou l’indication que la gravure se place en tête d’une série de quatre œuvres sur le thème des quatre tempéraments, dont une serait manquante ou constituée par l’Adam et Ève de 1504 (ci-dessus, cliquez sur l’image pour l’agrandir), qui est, elle aussi, une étude des proportions idéales du corps, ou encore l’impératif du verbe ire, ce qui pourrait permettre de lire l’inscription ainsi : « Mélancolie. Fuis. » ? Cette dernière lecture n’est pas totalement improbable, elle conforterait l’hypothèse d’une ironie sous-jacente dans une gravure en apparence si sérieuse. Cependant, elle n’exclut pas que Dürer ait envisagé une toute autre destination pour ce cuivre. Tous les commentateurs se sont interrogés sur l’éparpillement des différents instruments qui renvoient à la charpenterie, au travail des métaux, à l’architecture ou à la géométrie, y voyant tantôt le désordre désespérant propre à l’acedia médiévale, tantôt une représentation de toutes les potentialités de l’esprit humain. De nombreux chercheurs ont également noté que la femme ailée représentant la Mélancolie n’avait pas un regard abattu, mais, pour reprendre l’expression de Panofsky, dénotait plutôt « un état de super-éveil ». Ce dernier élément pourrait être un nouvel indice permettant d’estimer que la Mélancolie ici représentée n’en est pas vraiment une, puisque son attitude n’en traduit pas complètement l’esprit. Son attitude de concentration, le livre fermé qu’elle tient sur ses genoux et le compas dont elle ne se sert pas n’indiquent peut-être pas qu’elle a abandonné l’étude, mais peuvent vouloir signifier qu’elle ne l’a pas encore commencé et qu’elle doute de ses capacités à y parvenir, quand, juste au-dessus d’elle, le sablier marque l’écoulement inexorable du temps, ajoutant, au passage, une touche de Vanité. Si l’on admet cette hypothèse, les instruments dispersés n’auraient pas été délaissés, mais ne seraient pas encore utilisés, et l’arc en ciel constituerait un signe du Ciel de ne pas perdre espoir. En replaçant Melencolia I dans la perspective de l’écriture du Livre du peintre, ne pourrait-on en déduire que, par les activités en devenir qu’elle suggère, cette gravure constitue, en fait, une sorte de programme des savoirs auxquels celui qui ouvrirait ce livre pourrait avoir accès ? Si cette hypothèse était valable, le I pourrait alors se comprendre comme un véritable 1, désignant la gravure à placer de façon privilégiée dans le livre, page de titre ou frontispice, comme son absence de visée purement technique peut le laisser supposer.

 

Il est donc possible d’envisager, au-delà des significations philosophiques, voire métaphysiques, qui ont été jusqu’ici attachées à Melencolia I d’autres hypothèses de lecture, plus directement reliées non seulement aux activités de penseur et de pédagogue de Dürer mais aussi à ce que les documents nous laissent deviner de son caractère, dans lequel entrait une part d’ironie non négligeable. Bien évidemment, ces nouvelles pistes ne remettent en aucun cas en cause toutes celles qui ont été définies jusqu’ici, mais elles permettraient néanmoins d’éclairer d’une façon différente, et peut-être plus « humaine », une œuvre qui, pour reprendre les mots d’Heinrich Wölfflin en 1923, sera toujours « un sujet d’interprétations infinies ».

 

Accompagnement musical :

Josquin DESPREZ (c.1440-1521),
Plaine de deuil et de mélancolye
, chanson à 5.
(Septième livre de chansons, Anvers, 1545).

 

Ensemble Daedalus.
Roberto Festa, direction.

 

Saturn and Polyphony. 1 CD Accent ACC 98130 D. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

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Published by Jean-Christophe Pucek - dans Cimaises
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commentaires

Frank Mozuch 30/12/2011 16:29


Cher Jean-Christophe Pucek,


Voici, corrigé, le commentaire que je vous ai adressé hier. Ainsi qu'un lien pour le visuel du carré magique introduisant cette clef de lecture dont vous trouverez de plus amples explications sur
mon site :   www.frankmorzuch.com 


http://us2.campaign-archive2.com/?u=ca7e1bd8853529c6ec02d8891&id=a4546ec153&e=bf19bf48ce


cordialement,


Frank Morzuch


 


(commentaire)


Un bel article,très bien documenté que l'on a envie de compléter parce qu'il met en exergue quelques un des rares éléments qui nous permettent de comprendre
le sens d'une probable tétralogie qui suit, chronologiquement, le plan rédigé par Dürer lui-même pour son "grand livre du peintre"(Ein Speiss der Malerknaben), vraisemblablement jugé "trop
parlant" au point que son auteur a jugé nécessaire d'en isoler 4 gravures tracées sur le modèle des carrés planétaires correspondant aux quatre tempéraments de la médecine humorale:


-Vénus, "Adam et Eve" (le sanguin), pour la mesure humaine.


-Mars, "Le Chevalier" (le cholérique), pour la mesure du cheval.


-Saturne, "Melencolia §I" (le mélancolique), pour la mesure des édifices, auquel fut ajouté le carré de Jupiter pour contrebalancer la dangereuse bipolarité
de "la première et de la plus haute des planètes" afin de transformant l'humeur noire en une mélancolie généreuse.


-Soleil, "Saint Jérôme" (le flegmatique), pour l'étude de la perspective, de l'ombre et de la lumière.


En citant Camerarius dans sa description de Melencolia §I, tirée des «Elementa rhetoricae
sive Capita exercitiorum studii puerilis et stili, at comparandam utriusque linguae facultatem collecta a jachimo camerario, et proposita in schola Tubingensi» Basilea 1541, S. 138
f.  vous omettez la dernière ligne, la plus énigmatique :   
 On peut voir encore, du peintre, une toile d’araignées à une sorte de (quasi) fenêtre et leur chasse qu’expriment, entres autres indices, des lignes extrêmement ténues.
(Cernere etiam est quasi ad fenestram a pictore aranearum taela, et venationem harum, inter alia huius naturae indicia, tenuissimis lineis expressa. Phrases qui a posé un problème d'interprétation à Panofsky, au point qu'il pense que Camerarius nous décrit vraisemblablement une autre Mélancolie
puisqu'il n'y a pas de fenêtre et encore moins de toile d'araignées.


Or la clef est là. Il suffit de relier graphiquement, d'une case à l'autre, les chiffres dans leur ordre de grandeur pour voir se dessiner une toile
d'araignée.


L'autre indice, également cité au début de votre article, cette courte annotation, au demeurant si banale qu'elle ne mériterait pas d'être consignée si il n'y
avait cette curieuse graphie qui relie les clefs au mot Gewalt (puissance, pouvoir) et la bourse à la fortune en passant par deux fois par le centre sur le mot "betewt" (signifie). Car si l'on
répartie les 16 cases du carré magique sur la totalité de la gravure, les clefs, case 12, se trouvent diamétralement opposées à la case 5 où convergent l'essentiel des traits du polyèdre dont le
tracé en perspective, admirable de justesse, témoigne d'une rare maîtrise de l'espace que contredit le dessin maladroit de l'échelle dont on ne sait si elle part du côté pour aboutir derrière le
bâtiment. De même, la bourse, case 14, est elle aussi symétriquement en relation diamétrale (avec croisement au centre) avec les symboles, case 3, d'élévation ou de chute de la bonne et de la
mauvaise fortune (comète, échelle et arc-en-ciel). Et si l'on additionne la somme de ces cases, toujours diamétralement opposées, on trouva à chaque fois 17, un nombre qui établit ici la
complémentarité dans l'opposition chère à Nicolas de Cues. Arrangement des contraires qu'illustre également la sphère, elle aussi diamétralement opposée au carré figurant la mensula Jovis à 4x4
cases.


Sans faire mentir Wölfflin qui, comme vous le faites remarquer à juste titre, voit dans ces gravures "un sujet d'interprétations infinies", il apparaît
clairement que leur auteur, Albrecht Dürer, a effectivement caché une clef de lecture dans l'apparent et foisonnant désordre qui fonde ce burin.


Si les pistes, encore inédites que j'esquisse ici, vous donnent envie d'aller voir plus loin je serais heureux de poursuivre ce débat avec vous, dont
j'apprécie tant l'érudition que le discernement prudent dont vous faites preuve à l'égard de la multiplicité de points de vue, parfois farfelues, que ces gravures  continuent de
susciter.


Très cordialement,


Frank Morzuch


 www.frankmorzuch.com

Jean-Christophe Pucek 05/01/2012 10:28



Cher Frank Mozuch,


Je vous remercie pour votre long commentaire (je publie uniquement sa dernière mouture, avec un retard dont je vous prie de bien vouloir m'excuser), qui ouvre effectivement des perspectives
passionnantes pour peu que l'on accepte comme point de départ que cette Melencolia I a une signification que l'on dira, pour faire simple (simpliste), occulte.


Plus je réfléchis à cette gravure, plus j'acquiers la conviction que si Dürer a volontairement multiplié les pistes de lecture possibles en réunissant autant d'éléments qu'il a pu sur une seule
feuille - l'effet d'accumulation est tout de même saisissant - ce n'est pas parce qu'il avait quelque secret à cacher, mais par défi et par jeu : l'artiste avait une haute idée de lui-même (je
vous renvoie, si vous le souhaitez, aux trois articles consacrés à ses autoportraits sur ce blog, 1493, 1498 et 1500) et je ne doute pas un instant qu'il savait que sa Melencolia I susciterait des
commentaires, aussi a-t-il sciemment soufflé sur ces braises-ci en produisant l'oeuvre la plus virtuose et la plus embrouillée possible. Sa destination au Livre du peintre ne fait que
renforcer la dimension ironique que je souligne dans mon commentaire; d'une certaine façon, Dürer nous prouve par l'exemple l'incroyable pouvoir de déchaînement des passions que possède l'art et,
ce faisant, il plaide pour sa propre chapelle et son projet d'enseignement.


Je pense qu'on ne regarde jamais les oeuvres du passé avec assez de simplicité et que la distance qui nous en sépare nous entraîne parfois dans des interprétations qui n'auraient sans doute même
pas effleuré leurs créateurs - je pense, en écrivant ceci, aux élucubrations lues sur le Polyptyque d'Issenheim. Je fais, pour ma part, plus confiance aux indices qu'ils nous laissent
(quand il y en a) et à la façon dont leur production s'inscrit tant dans celle de leur temps que vis-à-vis de leur héritage (tenter de lire Dürer sans bien connaître, entre autres, l'art
germanique du XVe siècle serait une lourde erreur) pour tenter d'approcher au plus près ce qu'ils ont à nous dire, qu'à nos analyses modernes souvent déformées et déformantes.


Très cordialement et bravo pour le travail que vous menez.



Danièle 29/11/2011 16:45





Entièrement d’accord avec Henri-Pierre : « tout est possible mais rien n’est
évident ». C’est bien pour cela que notre chemin est si souvent chaotique. Se tromper est parfois douloureux, mais ne pas avoir à chercher serait sans doute bien pire !


Nous vivons dans un monde où pour faire « court et pratique », tout doit rentrer
dans des cases, tout doit pouvoir être planifié à l’avance, à l’exemple des répondeurs des sociétés, style « si vous désirez … appuyez sur 1, etc … » : si par malheur votre cas n’a
pas été prévu, armez-vous de patience, vous n’êtes pas prêt d’entendre un interlocuteur humain !


Des idées personnelles qui bousculent, fi ; quelle inconvenance !


Heureusement, les artistes ont quelque chose à dire et ils le disent coûte que coûte, merci
à eux.


 


Pardon pour la digression, revenons à cette célèbre MELENCOLIA qui m’a toujours parue, à
moi, pétrie de révolte contenue, face à une inertie pesante : la balance statique, la cloche immobile, le calme plat de l’eau, la torpeur du lévrier (il paraît que c’en est un, moi j’y vois
une brebis !!!!), le sommeil du putti, l’équilibre du sablier, l’aboutissement définitif du carré magique …


Par contraste, la vie est concentrée dans son regard, flamboyant, les plis désordonnés de sa
robe, comme si en dessous, ses pieds trépignaient d’impatience, l’explosion des rayons du soleil (un « big bang » en quelque sorte, comme un commencement), et les outils
éparpillés.  Je l’imagine bien, avant cette scène, balançant avec colère tous ses instruments de travail, puis se maîtrisant ensuite.


Et que dire de l’animal fabuleux derrière la banderole : il me semble bien plus
démoniaque que résigné !


 


Voilà non pas ma propre lecture, ce serait beaucoup trop prétentieux, mais ce qui m’agite en
recevant chaque fois comme un choc l’expression de cette physionomie. Mais je reconnais que Dürer y a peut-être mis tout autre chose …


 


Cette année, nous avons eu une autre « Melancholia », celle de Lars von Trier. Je
ne développe pas, car je ne veux rien dévoiler : je ne sais pas si vous l’avez vue, Jean-Christophe. Si le cinéma est le 7ème art, tous les films ne sont pas des œuvres d’art,
loin s’en faut. Celui–ci, oui. Film difficile, angoissant, bouleversant et esthétiquement superbe.


Quasiment 500 ans séparent les 2 œuvres : permanence de l’humain, de sa difficulté à
vivre.


Dans la gravure de Dürer, on peut envisager un « après ». Chez Trier, pour
parodier Cyrano, de lettres, il n’y a que les 3 qui forment le mot FIN.


 


Ouh ; j’essaierai de faire plus court la prochaine fois !


Amicalement, Danièle.


 

Jean-Christophe Pucek 30/11/2011 09:32



Il est toujours intéressant, Danièle, de recueillir les ressentis que provoquent une oeuvre d'art, et, comme le dit très justement Henri-Pierre, les pistes sont multiples comme le sont les
sensibilités. Si tout ce qu'on lit ou entend n'est pas juste, il me semble essentiel, et je rejoins l'idée que vous développiez en préambule, de prendre le risque de formuler un avis qui ne soit
pas que le copier-coller de ce qui a été formulé avant soi.


Concernant Melencolia I, les lectures qui en ont été données sont très contrastées, mais ce qui est rassurant, c'est qu'aucune n'est parvenue à épuiser un sujet il est vrai plutôt
mystérieux. Et il ne faut pas compter sur Dürer pour nous aider; je le crois même suffisamment malicieux pour avoir brouillé les cartes à dessein. Votre sentiment est donc tout aussi valable
qu'un autre, du moins je n'y lis rien qui me semble impossible.


Je n'ai pas vu le film de Lars von Trier, mais il faut vous dire que, de le même façon que je ne regarde pour ainsi dire pas la télévision, je ne vais volontairement pas au cinéma, d'abord par
manque de temps, mais aussi pour tenter de préserver une certaine (et sans doute illusoire) « virginité » du regard afin de pouvoir le consacrer, avec le moins d'interférences « modernes »
possible, entièrement à la peinture.


Je vous remercie pour votre commentaire détaillé et personnel et vous souhaite une très belle journée.


Bien amicalement à vous.



Gala R. 28/12/2010 12:28



Je suis positivement ravie! C'est un véritable défi de l'interpréter, cette fameuse gravure, je suis d'accord. Je suis très sensible à la dimension ironique que vous soulevez, qui me semble
vraiment judicieuse. J'avais jusqu'à présent vu celà comme une "super Vanité", poussée à l'extrême. Ensuite, l'opposition entre l'influence de Saturne et de Mercure, cela me parle aussi
beaucoup.


De plus, le petit renvoie au St Gérôme d' A. de Messine me comble, car j'avais une très mauvaise reproduction de la chose, qui m'a toujours beaucoup plû dans son "délire"
architectural...


Et finir sur "le bon" Wölfflin, je suis pour! C'est un de mes "maîtres à penser".


(Bref, si vous voulez vous lancer dans la série gravée de "l'Apocalypse" du même, je suis preneuse, vous l'avez compris...)



Jean-Christophe Pucek 28/12/2010 16:54



Je suis ravi de vous savoir ravie, Gala Bon, je ne dis pas que mon analyse est révolutionnaire, pas plus que je
n'aurais l'impudence de la prétendre exacte, mais elle explore une piste que je n'ai lue nulle part ailleurs avant la publication de ce billet et qui me semble toujours "évidente" en ce qu'elle
ne sur-sollicite pas une gravure qui a fait couler tellement d'encre et se contente d'interroger deux ou trois "détails" : pourquoi le "E" du titre, pourquoi un texte ici alors qu'il n'y en a pas
ailleurs, etc. ? Connaissant un peu Dürer, ces "anomalies" ne peuvent pas être dues au hasard, ce n'est, passez-moi l'expression, pas le genre de la maison


Je ne sais pas si je me lancerai dans un autre projet de ce type, car les recherches demandent un temps considérable, mais je vous avoue que j'ai bien envie, un jour prochain, de revenir à
l'oeuvre de Dürer, mais aussi de me pencher sur Cranach, Grünewald ou Altdorfer.


Un grand merci pour votre commentaire.



Marie 13/03/2010 20:25


Josquin Desprez devait m'accompagner à ce moment et pas à un autre. Pourquoi l'ai-je choisi ? Il s'est imposé avec force et l'apprentissage de Dürer est une tâche de longue haleine. 


Jean-Christophe Pucek 14/03/2010 07:00


Apprendre Dürer, ne serait-ce qu'un peu, peut prendre une très large partie d'une vie, chère Marie, car voici un peintre qui ne facilite pas les choses, en se livrant peu sur l'essentiel et
beaucoup sur l'anecdote


Foissey Colette 22/11/2009 12:25


J'aime Dûrer,  mais j'aime surtout les chevaux .
Je suis éleveuse, en page 24 de mon site, je ferai référence à votre blog si vous le permettez .


Jean-Christophe Pucek 22/11/2009 15:33


Bonjour Madame et bienvenue en ces terres, où, je l'espère, vous trouverez à passer encore d'agréable moments. Dürer, ses dessins en attestent, a passé beaucoup de temps à observer les chevaux,
sans doute les aimait-il comme vous les aimez vous-même. Vous faites un beau métier et je serai ravi de figurer sur votre site.
Cordialement.