Partager l'article ! Que je chatoulle ta fossette : Doulce Mémoire rend leurs couleurs aux Danceries d'Attaingnant: ...
Une des raisons pour lesquelles les musiques anciennes demeurent un champ d’investigations passionnant est que nul ne peut prétendre y détenir de vérité absolue, l’éloignement temporel et les lacunes des sources laissant ouvert un nombre important d’hypothèses. En 1995, l’ensemble Doulce Mémoire enregistrait pour Astrée une très belle anthologie de chansons et de musiques de danse extraites des recueils publiés par Pierre Attaingnant dans la première moitié du XVIe siècle. Aujourd’hui, ces talentueux musiciens, dirigés de main de maître par Denis Raisin Dadre, reviennent à ce répertoire après un long travail de mûrissement et de recherches sur l’organologie. Le résultat est un disque particulièrement réussi intitulé Que je chatoulle ta fossette que je vous propose de découvrir aujourd’hui.
Le rapide essor
de l’imprimerie, depuis son invention en terres d’Empire au milieu du XVe siècle, a très vite profité à l’édition musicale. Si le premier recueil imprimé, le Graduel de
Constance, date d’environ 1473, c’est Ottaviano Petrucci, qui publia à Venise, en 1501, l’Harmonice musices Odhecaton, que la postérité retient comme figure tutélaire des
imprimeurs de musique. Pierre Attaingnant, un exact contemporain de Rabelais, fut un des premiers à s’illustrer dans ce métier de notre côté des Alpes. Sur la foi de ses nombreux travaux au
profit du chapitre de Noyon, certains le supposent originaire du Nord de la France, où il serait né dans la dernière décennie du XVe siècle, probablement vers 1494. Aucun document
n’appuie cependant cette hypothèse, le nom d’Attaingnant n’apparaissant pour la première fois que dans un contrat du 13 janvier 1514, où il est désigné comme « libraire » et
propriétaire d’un petit matériel d’imprimerie ; il demeure alors à Paris, rue de la Harpe. En 1520, il épouse Claude Pigouchet, fille d’imprimeur, et se consacre, à partir de 1528,
presque exclusivement à l’édition musicale. Il améliore considérablement la méthode d’impression mise au point par Petrucci qui nécessitait deux tirages, un pour les portées, l’autre pour les
notes, en fondant des caractères réunissant note et fragment de portée, ce qui autorise un tirage unique. Si le résultat est moins élégant que celui du Vénitien, le gain de temps est
suffisamment important pour permettre un abaissement des coûts de production et, par conséquent, une plus large diffusion des livres. Outre une méthode de luth publiée en 1529 (Tres breve
et familiere introduction pour entendre et apprendre par soy-mesmes a jouer toutes chansons reduictes en la tabulature du lutz…), ce sont sept recueils de Danceries qui
sortiront de ses presses entre 1530 et 1557, mais aussi quantité de livres de chansons (les Chansons nouvelles, premier ouvrage conservé de ce type en France, paraît en 1528), de
motets et de messes. Le succès est au rendez-vous, puisque François Ier accorde à Attaingnant, le 18 juin 1531, un privilège de six ans pour imprimer et vendre la musique « en
choses faictes et tabulature des jeux de lutz, flustes et orgues » et qu’il peut ensuite se prévaloir, à partir de 1537, du titre honorifique d’ « imprimeur et libraire en
musique du Roy ». Veuf entre 1543 et 1545, il épouse en seconde noces, cette dernière année, Marie Lescalloppier, qui assurera la pérennité de son atelier après sa mort, survenue sans
doute vers 1552, comme le laissent supposer le transfert de la charge d’imprimeurs de la musique du roi à Robert Ballard et Adrian Le Roy en février 1553 et la publication d’un ouvrage à
l’adresse de la « veuve Attaingnant » en juillet de la même année. Soulignons, pour finir, l’importance capitale de l’activité d’Attaingnant, sans réel concurrent à Paris avant
1549, particulièrement dans la diffusion et le succès de la chanson française à son époque, mais aussi pour la transmission jusqu’à nous de ce répertoire.
Conformément aux
usages du temps, les musiques de danse éditées par Attaingnant sont demeurées majoritairement anonymes. Un même recueil contient généralement des pièces de diverses origines,
aristocratique, comme les basses-danses ou les pavanes, ou populaire, comme les branles, auxquelles il faut ajouter des arrangements pour instruments de chansons à la mode, une pratique
courante à l’époque. Doulce Mémoire (photo ci-dessus) a principalement butiné les sept livres de Danceries pour nous offrir avec Que je chatoulle ta fossette un panorama
aussi représentatif que possible des danses de la première moitié du XVIe siècle, assorti de quelques chansons qui rappellent les liens que ces deux genres entretiennent entre
eux. Outre l’intelligence d’un programme supérieurement interprété par des musiciens experts dans la pratique de la musique de la Renaissance et qu’il faudrait tous citer, l’enjeu de ce
disque, clairement expliqué par Denis Raisin Dadre et Jérémie Papasergio dans le livret, est de faire jouer chaque groupe d’instruments sans unifier le diapason, mais, tout au contraire, en
respectant le ton de chacun d’entre eux, 520 Hertz pour les flûtes à bec et les hautbois, 392 Herz pour les violons et les flûtes colonnes (cliquez ici pour voir ces derniers instruments). Le résultat
est à la fois surprenant et réjouissant ; il efface toutes les craintes que l’on pouvait nourrir quant au côté éventuellement hasardeux de l’expérience. Les couleurs, bien
différenciées, sonnent avec une force et une justesse inouïe, claires, drues, mais aussi avec un incroyable raffinement. Cette démonstration des avancées que l’organologie peut apporter à
l’interprétation musicale, lorsqu’elle est servie par des interprètes de ce calibre, se transforme en leçon de musique tout court, car elle n’a justement rien de démonstratif ou de pesant.
La bande de musiciens réunie sur ce disque prend simplement un plaisir aussi palpable que contagieux à jouer ensemble et à revivifier les Branles tourbillonnants comme les nobles Pavanes,
qui se révèlent à nous comme ces peintures dont on a enlevé les couches de vernis ternies par le temps et qui nous paraissent subitement nouvelles. Si nul ne peut prétendre, bien sûr, que
ces pièces sonnaient ainsi au XVIe siècle, la probité de la restitution, d’une tenue sans aucune raideur mais, tout au contraire, galvanisée par une gestion impeccable des appuis
rythmiques, peut faire songer qu’on s’approche de très près de ce que put être une certaine Renaissance ensoleillée, sensuelle, ivre de vie et désireuse de goûter à tous les plaisirs que
ses conquêtes économiques, techniques, intellectuelles, mettaient à sa portée. Signalons, pour finir, que la prise de son réalisée dans l’acoustique magique du réfectoire de l’abbaye de
Fontevraud sert parfaitement cette réalisation par sa lisibilité et sa chaleur.
Au-delà d’une anthologie de la plus belle eau mêlant danses et pièces vocales dans une interprétation qui conjugue avec bonheur vigueur, verve, et finesse, Que je chatoulle ta fossette offre la vertigineuse sensation d’entendre le répertoire qu’il propose pour la première fois, tant les couleurs en paraissent neuves, gorgées de délicieuses saveurs et de sève palpitante. Il flotte dans ce disque un parfum de printemps qui ouvre à l’interprétation de la musique de la Renaissance des voies qu’il ne sera désormais plus possible d’ignorer et qui promettent pour l’avenir quelques floraisons aussi somptueuses qu’inattendues.
Pierre ATTAINGNANT (éditeur, c.1494-c.1552), Que je chatoulle ta fossette, Danceries.
Doulce Mémoire.
Denis Raisin Dadre, dessus de flûte à bec, taille de hautbois & direction.
1 CD [durée : 73’53”] Ricercar RIC 294. Ce disque peut être acheté en suivant ce
lien.
Extraits proposés :
1. Branle gay Que je chatoulle ta fossette & Branles gays 28, 23, 42 &
7. Violons et flûtes à bec.
2. Pavane. Luth et harpe.
3. Claudin de Sermisy (c.1490-1562), Amour pense que je dorme. Paulin Bündgen (dessus mué), harpe, luth.
4. Pavane 8, Pavane des Dieux, Gaillarde. Violons.
5. Basses dances 3 & 1, Tourdions 8, 9 & 39. Flûtes colonnes, violons.
Illustrations complémentaires :
Anonyme, Un atelier d’imprimerie, 1568. Gravure sur bois.
La photographie de l’ensemble Doulce Mémoire est de Fabrice Maître.
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Hier Josquin, aujourd'hui Attaingnant, tu restes dans le ton de mon esprit.
Il est vrai qu’il émane un doux parfum de printemps de ce disque, cher Jean-Christophe. On se laisse porte, et voila que l’on danse sur des rythmes anciens et pourtant nouveau…
Maintenant que le printemps nous ouvre l’appétit, il reste à espérer que l’été sera floraison renaissante.
Merci pour cette découverte, et pour ce voyage vers l’impression débutante.
Je t’embrasse
Je t'embrasse.
Merci encore pour cette découverte et belle fin de soirée à vous.
Je suis vraiment ravi que vous ayez pris du plaisir à Chatouller la fossette en compagnie de Doulce Mémoire. Cet ensemble, maintenant installé à Tours, fête, cette année, ses 20 ans d'existence et je ne peux que vous inciter à aller explorer sa riche discographie, qui vous réservera sans doute d'autres bien belles surprises (je crois que Philippe avait parlé du magnifique album Laudes, sorti l'année dernière).
Excellent début de week-end à vous.
Cet enregistrement est à mon sens le fruit d'un travail extrêmement minutieux et maîtrisé ; jouer sans unifier le diapason relève du tour de force et c'est en l'occurence, ici, parfaitement réussi ! On constate avec bonheur que nous sommes en présence ici d'experts en la matière. La qualité de l'interprétation laisse pantois ! Et comblé.
Le lien que tu indiques menant vers les instruments, de même que tes notes précises et très complètes sur le compositeur m'ont passionnée.
Le tableau que tu as choisi en illustration est, à mes yeux, une vraie merveille. Il me touche beaucoup.
Bien... En conclusion : on en redemande ! De la part des musiciens de Doulce Mémoire et de la tienne.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Pour ce qui est des informations concernant Attaingnant, je dois avouer que mes cours sur l'histoire de l'imprimé, il y a quelques années, m'ont été fort utiles
Je t'embrasse très fort moi aussi.
Quant à ces danceries que tu nous proposes, un vrai régal, je ne sais quelle est la part de "vraisemblance" de l'interprétation musicale mais c'est un vrai régal, qui me transporte en esprit vers ce temps béni où aristocratique et populaire arrivaient à si bien s'enlacer
Cet enregistrement de Doulce Mémoire, si plein de vie et d'intelligence, est, comme tu le soulignes, une fête des sens et de l'esprit et c'est un plaisir de replonger dans cette Renaissance heureuse aux allures de Thébaïde.
Le premier passage du disque ne manque pas de m'interpeller. Le tourdion nous est déjà connu puisqu'on l'entendait déjà dans le disque "Mille Regretz" de l'Hesperion XXI de J. Savall consacré à Charles Quint "Quand je bois du vin clairet".
Je découvre ce disque depuis samedi seulement. Le programme est superbe, et vous aviez eu bien raison de souligner qu'il y fleure bon un goût de printemps. C'est frais et tonique.
Laurent
PS : le vendeur de la FNAC de Metz avait reçu ce disque le jour même où mon épouse était venu voir s'il était disponible. "Nous venons de le recevoir, c'est superbe, vous ne devriez pas être déçue". Bien sûr, le plus grand disquaire de France à Metz n'avait commandé qu'un seul CD. Pas de quoi faire du prosélytisme auprès d'une personne qui viendrait à se perdre dans le rayon "classique et musiques anciennes" Un rayon qui aura bientôt la taille d'une boîte de paire de chaussures au train où vont les choses.
Ce tourdion est très connu, cher Laurent, c'est sans doute la publication d'Attaingnant la plus reprise dans différentes anthologies consacrées à la musique de danse de la Renaissance. Vous avez raison de souligner à quel point le programme de Que je chatoulle ta fossette fleure bon le printemps : c'est un disque plein de sève, avec une vraie prise de risques, parfaitement assumée par des artistes qui ont atteint une belle maturité et sont en pleine possession de leurs moyens. L'avenir de Doulce Mémoire s'annonce brillant, et je ne peux que m'en réjouir, car c'est un ensemble qui compte dans le paysage musical.
Pour ce qui est de l'anecdote Fnacesque, je n'y vois que la confirmation de ce pour quoi je n'achète rien qui provienne de cette enseigne depuis longtemps. Ces gens ont juré depuis belle lurette la mort du disque, le classique en particulier, qui est, à leurs yeux, un marché de niche non immédiatement rentable, donc sans intérêt. Puisque la FNAC boycotte le CD classique, le consommateur que je suis boycotte ce supermarché (le temps où s'y trouvaient d'authentiques disquaires est révolu depuis longtemps)
Amitiés et à très vite.
merci pour l'information concernant le tourdion Jean-Christophe.Vous avez bien sûr pour la FNAC. C'était certainement une sorte de vieux réflèxe chez nous. Il est vrai que nous ne sommes pas de la génération Virgin, dont le rayon est encore plus pauvre.
A mon prochain passage à Metz, j'irai ...chez Géronimo. Quant aux disques, je les achete de toute façon chez mon disquaire ici, à La Chaux-de-Fonds.
amitiés,
Laurent
Je ne suis pas Virgin non plus, cher Laurent, je crois que nous devons avoir presque le même âge, vous et moi
Pour mes
disques, c'est la boutique Harmonia Mundi, qui distribue la presque totalité des labels qui m'intéressent, sinon c'est Internet, parce que les prix pratiqués y sont quand même diablement
intéressants (quelquefois 50% de moins que ceux du commerce physique).
Amitiés.