Partager l'article ! Rome, 1638 : un somptueux concert de l'Ensemble Mare Nostrum chez le cardinal Barberini: ...
Neveu du pape, le cardinal se devait de donner le ton en matière d’arts ; il fut ainsi, et entre autres, le commanditaire de Nicolas Poussin qui peignit pour lui La Mort de
Germanicus en 1627 et de Stefano Landi (1587-1639) qui composa à sa demande son fameux dramma musicale, Il Sant’Alessio, en 1631. L’académie qui se réunissait chez
Francesco Barberini pourrait, à première vue, paraître plutôt conservatrice, puisque les témoignages montrent que la pratique de la viole n’était plus guère qu’une survivance en dehors d’elle et
qu’en outre on y pratiquait l’art, lui aussi largement tombé en désuétude dans les années 1630, du madrigal polyphonique hérité de la Renaissance. Ne nous y trompons néanmoins pas : le caractère
extrêmement élitiste de ces concerts – on est ici dans le cas typique d’une musica reservata – permettait, au contraire, aux compositeurs de se montrer aventureux en termes de
trouvailles harmoniques et d’expressivité. Cet état d’esprit entre d’ailleurs en parfaite résonance avec une époque durant laquelle les artistes présents à Rome, peintres comme musiciens,
s’attachaient à renouveler leur langage, les uns en abandonnant le caravagisme pour se tourner vers une manière nettement plus idéalisée – songez, par exemple, au succès des scènes classiques de
Claude le Lorrain (c.1600-1682) –, les autres en tendant vers une fluidité mélodique et un raffinement croissants, sans rien sacrifier pour autant de la virtuosité vocale ou instrumentale, comme
le montre l’essor du genre de la cantate.
Son dernier emploi connu est, en 1649, un poste de maître de chapelle à San Giuliano dei Fiamminghi (Saint-Julien-des-Flamands), un fait qui tendrait à confirmer son ascendance
septentrionale. Les œuvres proposées ici sont toutes de belles découvertes ; elles révèlent un musicien au métier très sûr, possédant un sens de la construction aigu, comme en atteste sa capacité
à tisser entre les instrumentistes des dialogues riches et très élaborés, mais aussi doté d’une belle inventivité mélodique et d’une certaine audace, comme le démontrent les deux madrigaux. Les
autres pièces de cette anthologie consistent en des transcriptions de partitions, majoritairement pour clavier, de compositeurs mieux connus des amateurs de musique italienne du premier
XVIIe siècle ; ils y retrouveront avec plaisir la légèreté chorégraphique de Kapsberger, le caractère à la fois rigoureux et imprévisible de
Frescobaldi, le raffinement harmonique de Domenico Mazzocchi, ainsi que deux curiosités, deux Ricercari aux ambitions presque pédagogiques de Palestrina et une sonate de Domenico Scarlatti dont
le passage du clavier aux violes fait parfaitement sentir tout ce que ce maître doit aux polyphonistes du passé.
Les musiciens trouvent d’emblée le ton juste pour servir au mieux un répertoire qu’ils abordent avec toute la virtuosité et la concentration qu’il requiert, parvenant à conjuguer de
façon très convaincante éloquence et densité du propos en ne négligeant jamais, pour autant, de se souvenir que ces œuvres étaient également faites pour séduire. Faisant montre d’une excellente
écoute mutuelle, gage d’une cohésion d’ensemble jamais prise en défaut, leur jeu possède une grande netteté d’articulation qui rend parfaitement justice aux polyphonies parfois complexes
déployées par les compositeurs et met en lumière leurs trouvailles d’écriture grâce à une fermeté de trait et à une lisibilité exemplaires. Pour autant, aucune ombre de sécheresse ne vient
menacer une exécution que la souplesse de ses phrasés, sa respiration très naturelle et ses couleurs sans cesse changeantes rendent réellement séduisante. Les trois madrigaux retenus pour
scander, de façon bienvenue, cette heure de musique voient l’ensemble Vox Luminis aborder un genre nouveau pour lui au disque. Si sa prestation n’atteint pas forcément, pour des questions,
peut-être, de langue ou de tempérament, le même degré d’évidence que lorsqu’il explore des territoires plus septentrionaux, elle demeure de très haute qualité en termes de conduite et de fini
vocaux, avec un galbe et une sensualité tout à fait délectables. Saluons, pour finir, le courage d’Andrea De Carlo, un interprète et chef qui ose s’aventurer sur des terrains où maints de ses
collègues craignent d’aller, comme le prouvent non seulement ce disque mais aussi ses concerts Stradella l’année dernière, et le fait avec une intelligence, une conviction et un talent qui ne
peuvent que susciter le respect et l’adhésion.
Je vous recommande donc sans hésiter cet enregistrement particulièrement réussi qui permet découvrir un compositeur injustement méconnu
et de se plonger dans un des plus passionnants moments de la musique italienne, véritable laboratoire à ciel ouvert au sein duquel se sont élaborées, durant toute la première moitié du
XVIIe siècle, la majorité des formes musicales qui allaient ensuite rayonner sur toute l’Europe. Nul doute que les mélomanes seront très
reconnaissants aux ensembles Mare Nostrum et Vox Luminis de servir ce répertoire encore relativement peu exploré avec tout l’enthousiasme et le brio qu’il mérite.
Il Concerto delle viole Barberini, œuvres de Giovanni Pierluigi da Palestrina (c.1525-1594), Giovanni
Girolamo Kapsberger (c.1580-1651), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Cherubino Waesich (actif 1632-1649) et Domenico Scarlatti (1685-1757)
j'adore!!!
Andrea est vraiment génial .
Pour la petite histoire , il est le découvreur du "Spada" de Rome que j'ai restauré il y a 2 -3 ans .Instrument construit vers 1665 à florence
Voir sur mon site
Merci encore pour cette présentation comme toujours passionnante
Amicalement Laurent
J'ai découvert le travail d'Andrea De Carlo au travers du Concert des Violes puis je l'ai entendu parler de sa conception de la musique dans une émission de la matinée sur France Musique : je trouve que c'est un interprète absolument passionnant et d'une très grande intelligence, qui ne choisit jamais des répertoires « faciles » et parvient pourtant à les rendre accessibles. J'espère que ce disque rencontrera le succès qu'il mérite.
Je suis allé voir le « Spada » sur votre site : magnifique instrument, une fois encore, et restauré avec cette tendresse que j'apprécie beaucoup dans votre travail.
Merci pour votre commentaire et bien amicalement.
"Ces oeuvres étaient également faites pour séduire" nous dis-tu, et bien c'est fait ! J'ai particulièrement aimé ce billet qui nous rappelle brillamment les fastes et le bouillonement de la vie culturelle de cette époque.
Bien sûr que ces œuvres étaient aussi faites pour séduire, Clairette, car même si les oreilles qui les écoutaient étaient savantes, nul doute que ces fins esthètes avaient également envie de prendre du plaisir. J'en ai pris, moi aussi, à ce disque comme à esquisser à grands traits la toile de fond de cette Italie tellement inventive en ces premières décennies du XVIIe siècle et sur laquelle j'ai beaucoup rêvé autrefois.
Merci pour ton commentaire.
Captivant, d'écriture racée et très documenté comme toujours, mon cher ! Les extraits retenus font véritablement saliver (là encore :selon l'accoutumée)... mais j'avoue que je ne sais plus où donner de l'oreille avec les disques, c'est plus une question de temps qe véritablement d'argent d'ailleurs. Bravo à tous ces jeunes gens de beau lignage, merci pour tes inlassables efforts de promotion de leurs talents ! Des bises rugueuses * Jacques
Je suis bien heureux que ce billet t'ait plu, mon ami. Je t'avoue que renouer avec cette partie de l'histoire des arts en Italie sur laquelle je m'étais pas mal penché fut un temps a été très agréable pour moi aussi, un peu comme lorsque l'on revoit un paysage aimé dont on s'est tenu longtemps éloigné.
Les artistes composant Mare Nostrum - je crois que tu suis, toi aussi, l'évolution de certains d'entre eux - sont vraiment excellents et prometteurs, tout comme ceux de Vox Luminis, dont on ne peut que saluer le brillant parcours: la conjonction des deux aboutit à une vraie réussite. Rassure-toi, je manque moi aussi de temps pour donner à tous ceux dont le travail me touche l'exposition qu'ils mériteraient, mais il faudrait trois chroniques par semaine, ce qui m'est absolument impossible, sauf à publier un travail bâclé, ce à quoi, tout comme toi, je me refuse.
Un très grand merci d'avoir pris le temps de commenter ici et des bises rugueuses aussi.
A très vite.
Nicolas Poussin était précurseur du deux en un ... était-ce vraiment une mutilation ou bien les deux parties pouvaient se séparer sans nuire à l'esprit ? Un grand merci pour ce choix musical qui remet l'esprit en place. Une place de choix pour le tien. Je t'embrasse.
Il s'agit bien d'une mutilation, chère Marie, je ne pense pas que Poussin aurait beaucoup apprécié de voir ainsi son tableau débité en tranches comme le premier pâté venu
Je suis heureux que cette musique t'ait plu et je t'envoie plein de bises pour accompagner ta journée.
Tout simplement somptueux ! Comme vous l'avez annoncé...Au risque de paraitre démesurée, j'ose dire que j'étais dans une sorte d'allégresse que je ne sais pas décrire. Cher Jean-Christophe quel merveilleux passeur vous faites ! Quelle écriture, quelles magnifiques peintures ! Je suis vraiment subjuguée par tant de beauté. Mille merci !
C'est un disque de très haute tenue, chère Jeanne, proposant un répertoire en grande partie peu fréquenté dans une interprétation en tout point magnifique : il fait partie de ceux, moins fréquents qu'on le croit, qui proposent un vrai voyage au cœur d'une époque dont il restitue les couleurs avec beaucoup de justesse. Je suis très heureux que ces musiques et les tableaux de Poussin vous aient charmé et je vous remercie sincèrement pour votre commentaire.
Très belle journée à vous et affectueuses pensées.