Partager l'article ! Rorate Coeli, musiques pour l'Avent et Noël dans la Prague baroque par le Collegium Marianum: Rembrandt HARMENSZ ...
La période de Noël est une de celles qui, en Occident, a le plus inspiré
les musiciens, ainsi qu’en témoigne une longue liste de compositions spécifiquement écrites pour célébrer ce temps si particulier du calendrier liturgique. Dans le cadre de sa série
d’enregistrements intitulée « Musique à Prague au XVIIIe siècle », le label Supraphon nous offre un voyage au travers d’œuvres composées pour la capitale de l’actuelle
République tchèque, servies par un ensemble praguois dont il a déjà été question sur ce site (cliquez ici), le Collegium Marianum.
Cette
anthologie regroupe des pièces pour les temps de l’Avent, ces dernières essentiellement mariales, et de la Nativité, faisant la part belle à celles contenues dans le recueil Capella Regia
musicalis (première publication en 1693), généralement attribuées à son éditeur, le cantor et organiste Václav Karel Holan Rovenský (c.1644-1718), dont on sait peu de choses, si ce n’est
qu’il voyagea à Rome en 1674, tint les orgues de la collégiale Saint Pierre et Saint Paul à Vyšehrad (ville aujourd’hui intégrée à Prague) jusqu’au début du XVIIIe siècle avant de
retourner dans sa ville natale de Rovensko pod Troskami, puis de vivre en ermite jusqu’à la fin de ses jours au château de Valdštejn, près de Turnov. Les sept extraits retenus, en langue
tchèque, sont conçus pour des effectifs réduits, une à trois voix accompagnées par les cordes, éventuellement augmentées de flûtes, et la basse continue. Tous ont en commun une mélodie simple
ainsi qu’une absence volontaire d’effets vocaux et instrumentaux spectaculaires qui les rendent immédiatement séduisants et assimilables pour l’auditeur d’aujourd’hui comme, sans doute, pour
le fidèle d’hier, lequel ne manquait sans doute pas d’apprécier également l’utilisation d’éléments musicaux populaires, rythmes de danse ou musettes. La sobriété de cette musique, qui semble
plus ressortir à la retenue luthérienne qu’à la pompe catholique et s’inscrire plutôt dans une pratique domestique de la foi que dans son extériorisation cérémonielle, n’est pas pour autant
synonyme de pauvreté de facture ; ces petits airs spirituels, dont aucun n’excède cinq minutes, tour-à-tour tendres ou enjoués possèdent, en effet, un charme indéniable, qui ne s’attache
pas à leur caractère brillant mais bien à la grande sensation d’intimité qui s’en dégage.
Très différents sont les autres morceaux qui composent ce programme dont il faut d’ailleurs souligner l’intelligence de conception. Si les
extraits de la Capella Regia musicalis nous donnaient l’impression de pousser la porte des demeures privées, c’est bien vers les ors des palais et des églises et l’empreinte,
omniprésente à Prague, de la musique italienne, que nous entraînent les pièces d’Antonín Reichenauer (c.1694-1730), compositeur au service du comte Václav Morzin à Prague durant les dix
dernières années de sa vie, dont le style montre la familiarité tant avec la manière de Vivaldi (air de l’Avent O cœli, rorate) qu’avec celle de Heinichen (la belle cantate Quæ
est ista avec hautbois et basson obligé), ce qu’il convient sans doute de mettre au crédit de la proximité géographique avec Dresde, une des capitales musicales les plus cosmopolites de
l’Europe dans la première moitié du XVIIIe siècle. C’est d’ailleurs à la Florence de l’Elbe que se rattache également l’antienne Alma Redemptoris Mater (ZWV
123, c.1727-28?) de Jan Dismas Zelenka (1679-1745), d’une douceur caressante que la maîtrise du compositeur préserve de toute mièvrerie. L’aria tirée de la cantate de Noël Vaticini di
pace (1712) d’Antonio Caldara (c.1671-1736, actif à Vienne à partir de 1716), si elle n’entretient que des liens assez lâches avec le reste du programme, s’y intègre bien, tant par son
humeur pastorale que par l’italianité épanouie de sa ligne vocale. Les deux œuvres instrumentales, enfin, de Reichenauer et Johann Friedrich Fasch (1688-1758), si rien n’indique qu’elles
furent écrites spécifiquement pour le temps de la Nativité, en respectent parfaitement l’esprit, particulièrement celle de Fasch, qui recourt aux flûtes, à bec et
traversière.
L’interprétation de ce répertoire par les
quatre solistes, dont se dégage le soprano lumineux et fluide d’Hana Blažíková, et le Collegium Marianum (photo ci-contre), tous placés sous la direction attentive de la flûtiste Jana
Semerádová, est un régal. Le niveau atteint par l’ensemble praguois n’a absolument rien à envier à celui des musiciens « de l’Ouest » et il est, de ce point de vue, assez
déplorable que seul le Festival de Sablé lui ait permis, à ce jour, de se faire connaître en France. Loin des tics qui affectent bien des orchestres pourtant célébrés, notamment la
prédisposition à estimer que plus on cravache la musique, plus elle sonne baroque, le Collegium Marianum délivre une prestation qui jamais ne confond vivacité et précipitation, mais laisse
au contraire un maximum d’espace et de temps aux compositions pour exhaler tous leurs parfums. La cohésion des instrumentistes et des chanteurs, guidés par une main que l’on devine aussi
souple qu’énergique, est remarquable ; elle permet à cette anthologie d’apparaître, de bout en bout, particulièrement cohérente et inspirée, avec, en outre, un soin apporté aux détails
et à la finition tout à fait louable. À la fois limpide et parfaitement maîtrisé, ce florilège offre un reflet d’une grande justesse de ton à la piété simple ou plus élaborée qui pouvait
avoir cours dans la Prague de la première moitié du XVIIIe siècle.
Toutes ces raisons me font vous conseiller ce disque sans aucune hésitation. Outre qu’il documente avec une réelle qualité artistique une musique qui l’est, par ailleurs, fort peu, il parvient à traduire l’esprit de la période de l’Avent et de Noël dans toutes ses dimensions, festive certes, mais également pleine de tendresse, de recueillement, de mélancolie. Une anthologie brillante pour un temps dont on percevait encore, au XVIIIe siècle, la lumière humble comme l’étable où elle se manifesta et immense comme la promesse qu’elle portait aux Hommes.
À vous et à ceux qui vous sont proches, chers lectrices et lecteurs, je souhaite le plus lumineux des Noëls.
Rorate coeli,
musique pour l’Avent et Noël dans la Prague baroque.
Œuvres de Václav Karel Holan Rovenský, Antonín Reichenauer, Jan Dismas Zelenka, Johann Friedrich Fasch, Antonio Caldara.
Hana Blažíková, soprano. Kamila Ševčíková, alto. Tomáš Král, baryton. Marián Krejčík, baryton.
Collegium Marianum.
Jana Semerádová, flûte traversière & direction.
1 CD [durée totale : 59’04”] Supraphon SU 4002-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Adeste fideles, arrangé et interprété par Radek Rejšek au carillon de la Tour de l’horloge de Loreta (Prague)
2. Antonín Reichenauer, Aria de Adventu en fa majeur O cœli, rorate. (Hana Blažíková, soprano)
3. Václav Karel Holan Rovenský (att.), K Ježíškovi (« Pour le petit Jésus »)
4. Václav Karel Holan Rovenský (att.), Dět’átko rozkošné (« Un charmant enfant »)
Illustration complémentaire du billet :
Sebastiano RICCI (Belluno, 1659-Venise, 1734), La Sainte Famille avec des anges, c.1700 ? Huile sur toile, New York, Metropolitan Museum of Art [cliquez sur l’image pour l’agrandir].
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Je pense bien à toi.
Un lumineux Noël à toi aussi.
JE t'embrasse
Je t'embrasse.
Vivaldi dans les premières mesures de O cœli, rorate (j'ai souris quand j'ai lu le nom du comte de Morzin) et faste ; recueillement et tendresse pour K Ježíškovi ; idéal pastoral sur musique populaire (que j'affectionne tant) pour Dět’átko rozkošné... Quel disque à en juger par ces extraits ! (et un ensemble à suivre de très près... mais, ça, tu le sais déjà)
Tu parles de perception d'esprit de Noël... Sais-tu, cher Jean-Christophe, que contre toute attente, je l'a perçu et compris hier ? Un réveillon pas meilleur que les autres années (que du contraire) mais avec une charge émotionnelle vraie. Cadeaux simples - pour la forme - mais l'émotion se lisait sur les visages. Quelques larmes parlaient même. Si Noël a quelques côtés détestables (nous n'y reviendrons pas mais je te suis sur le sujet en bonne partie), ce "passage obligé" m'a fait devenir un peu plus adulte. Le temps nous est compté ; j'y ai songé toute la nuit. "Ton" disque est comme un rayon de lumière dans le gris ambiant qui couvre aujourd'hui le Plat Pays.
Laisse-moi te souhaiter, à mon tour, cher Ami, un lumineux Noël pour les tiens et toi. Et merci, tout simplement.
Avec mes sincères amitiés,
Grégory, alors Mr de L'Estro
A tort ou à raison, ce disque du Collegium Marianum - comme tu le soulignes, indubitablement un ensemble à suivre de près - m'a semblé, tout comme à toi, être un parfait résumé de l'esprit de Noël, par son mélange d'intériorité et de faste, ce caractère d'entre deux univers qui sonne, à mes oreilles, particulièrement juste.
J'ai été très touché par ce que tu as bien voulu révéler ici de ta soirée de réveillon qui a visiblement été riche d'émotions vraies et profondes. Lorsque je fêtais encore ce moment particulier, je me souviens que l'alternance de sourire et de gravité dont je faisais montre paraissait souvent hors de propos à ceux qui m'entouraient; je constate avec plaisir que je ne suis pas le seul que cette célébration partage entre des émotions a priori contraires. Il y a du compte à rebours dans Noël, derrière la joie des bergers accueillant l'Enfant miraculeux se dessine déjà la lance et l'éponge imbibée de fiel; je comprends que cette fête puisse faire sentir le souffle du temps qui passe et dévore, même si, toi, tu es encore jeune, avec, devant toi, un avenir plein de savoureuses promesses.
Je te souhaite tout le meilleur pour les jours qui viennent et je te retrouve, si tu le souhaites, très bientôt, avec un plaisir non dissimulé.
Toute ma sincère amitié te rejoint.
Bien cordialement à vous.
Nous avons tant besoin de Lumière, il faut entretenir cette clarté dans ce monde, plus que jamais...Et ce que tu nous apportes ici est lumière, merci.
Je pense bien à toi et t'embrasse, ainsi que Jehanne, bien entendu.
De ce dialogue des âmes.
Bacci.
H-P
Je t'embrasse, mon ami.
Il est difficile pour moi de te redire ici ce que je t'ai dit de vive voix, l'exercice n'est pas aisé
Au travers de ton choix musical éclate ce qu'est le Noël originel : une Nativité, un bonheur sans pareil dans la joie simple des retrouvailles et du partage, et tout tient, je crois, en ces quelques mots.
La musique, de toute beauté, merveilleusement interprétée avec tant de coeur, et la peinture, la chaude douceur essentielle des bruns dans le tableau de
Rembrandt (juste entachée de rouge) et la luminosité de celui de Ricci, l'infinie tendresse qui baigne ces deux scènes... La sérénité de Noël.
Ici tes mots sont de miel, de douceur et de lumière. Pour tout ceci, merci.
Pour toi mon JC le plus heureux des noëls, baigné de cette musique que tu aimes tant et que tu sers comme personne à travers tes mots.
Je t'embrasse fort, très fort.
Longue hésitation, comme tu le sais, pour choisir les illustrations, pour tenter de faire percevoir, par leur intermédiaire, les deux faces de cette anthologie et, finalement, incapacité de choisir entre l'intimité de Rembrandt et la grâce de Ricci
Je t'embrasse très fort moi aussi.
J'espère que vous avez passé un Noël aussi doux que lumineux.
Bien amicalement.
J'en viens donc aux deux tableaux, ou plutôt au rôle de la lumière dans ces tableaux, autant chez Rembrandt la lumière, métaphysique, émane de l'ensemble, dit la nature transcendante des personnages, autant chez Ricci, calculée et théâtrale elle ne fait que "mettre en scène" ; Je ne te dirai pas où va ma préférence, na !