Jeudi 24 décembre 2009 4 24 /12 /Déc /2009 15:27


rembrandt sainte famille avec anges
Rembrandt HARMENSZOON van RIJN
(Leyde, 1606-Amsterdam, 1669),
La Sainte Famille avec des anges, 1645.
Huile sur toile, Saint Petersbourg, Musée de l’Ermitage.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

logo-abeille-musique.jpg La période de Noël est une de celles qui, en Occident, a le plus inspiré les musiciens, ainsi qu’en témoigne une longue liste de compositions spécifiquement écrites pour célébrer ce temps si particulier du calendrier liturgique. Dans le cadre de sa série d’enregistrements intitulée « Musique à Prague au XVIIIe siècle », le label Supraphon nous offre un voyage au travers d’œuvres composées pour la capitale de l’actuelle République tchèque, servies par un ensemble praguois dont il a déjà été question sur ce site (cliquez ici), le Collegium Marianum.

rembrandt sainte famille avec anges1 Cette anthologie regroupe des pièces pour les temps de l’Avent, ces dernières essentiellement mariales, et de la Nativité, faisant la part belle à celles contenues dans le recueil Capella Regia musicalis (première publication en 1693), généralement attribuées à son éditeur, le cantor et organiste Václav Karel Holan Rovenský (c.1644-1718), dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’il voyagea à Rome en 1674, tint les orgues de la collégiale Saint Pierre et Saint Paul à Vyšehrad (ville aujourd’hui intégrée à Prague) jusqu’au début du XVIIIe siècle avant de retourner dans sa ville natale de Rovensko pod Troskami, puis de vivre en ermite jusqu’à la fin de ses jours au château de Valdštejn, près de Turnov. Les sept extraits retenus, en langue tchèque, sont conçus pour des effectifs réduits, une à trois voix accompagnées par les cordes, éventuellement augmentées de flûtes, et la basse continue. Tous ont en commun une mélodie simple ainsi qu’une absence volontaire d’effets vocaux et instrumentaux spectaculaires qui les rendent immédiatement séduisants et assimilables pour l’auditeur d’aujourd’hui comme, sans doute, pour le fidèle d’hier, lequel ne manquait sans doute pas d’apprécier également l’utilisation d’éléments musicaux populaires, rythmes de danse ou musettes. La sobriété de cette musique, qui semble plus ressortir à la retenue luthérienne qu’à la pompe catholique et s’inscrire plutôt dans une pratique domestique de la foi que dans son extériorisation cérémonielle, n’est pas pour autant synonyme de pauvreté de facture ; ces petits airs spirituels, dont aucun n’excède cinq minutes, tour-à-tour tendres ou enjoués possèdent, en effet, un charme indéniable, qui ne s’attache pas à leur caractère brillant mais bien à la grande sensation d’intimité qui s’en dégage.

sebastiano ricci sainte famille avec angesTrès différents sont les autres morceaux qui composent ce programme dont il faut d’ailleurs souligner l’intelligence de conception. Si les extraits de la Capella Regia musicalis nous donnaient l’impression de pousser la porte des demeures privées, c’est bien vers les ors des palais et des églises et l’empreinte, omniprésente à Prague, de la musique italienne, que nous entraînent les pièces d’Antonín Reichenauer (c.1694-1730), compositeur au service du comte Václav Morzin à Prague durant les dix dernières années de sa vie, dont le style montre la familiarité tant avec la manière de Vivaldi (air de l’Avent O cœli, rorate) qu’avec celle de Heinichen (la belle cantate Quæ est ista avec hautbois et basson obligé), ce qu’il convient sans doute de mettre au crédit de la proximité géographique avec Dresde, une des capitales musicales les plus cosmopolites de l’Europe dans la première moitié du XVIIIe siècle. C’est d’ailleurs à la Florence de l’Elbe que se rattache également l’antienne Alma Redemptoris Mater (ZWV 123, c.1727-28?) de Jan Dismas Zelenka (1679-1745), d’une douceur caressante que la maîtrise du compositeur préserve de toute mièvrerie. L’aria tirée de la cantate de Noël Vaticini di pace (1712) d’Antonio Caldara (c.1671-1736, actif à Vienne à partir de 1716), si elle n’entretient que des liens assez lâches avec le reste du programme, s’y intègre bien, tant par son humeur pastorale que par l’italianité épanouie de sa ligne vocale. Les deux œuvres instrumentales, enfin, de Reichenauer et Johann Friedrich Fasch (1688-1758), si rien n’indique qu’elles furent écrites spécifiquement pour le temps de la Nativité, en respectent parfaitement l’esprit, particulièrement celle de Fasch, qui recourt aux flûtes, à bec et traversière. 

collegium marianum L’interprétation de ce répertoire par les quatre solistes, dont se dégage le soprano lumineux et fluide d’Hana Blažíková, et le Collegium Marianum (photo ci-contre), tous placés sous la direction attentive de la flûtiste Jana Semerádová, est un régal. Le niveau atteint par l’ensemble praguois n’a absolument rien à envier à celui des musiciens « de l’Ouest » et il est, de ce point de vue, assez déplorable que seul le Festival de Sablé lui ait permis, à ce jour, de se faire connaître en France. Loin des tics qui affectent bien des orchestres pourtant célébrés, notamment la prédisposition à estimer que plus on cravache la musique, plus elle sonne baroque, le Collegium Marianum délivre une prestation qui jamais ne confond vivacité et précipitation, mais laisse au contraire un maximum d’espace et de temps aux compositions pour exhaler tous leurs parfums. La cohésion des instrumentistes et des chanteurs, guidés par une main que l’on devine aussi souple qu’énergique, est remarquable ; elle permet à cette anthologie d’apparaître, de bout en bout, particulièrement cohérente et inspirée, avec, en outre, un soin apporté aux détails et à la finition tout à fait louable. À la fois limpide et parfaitement maîtrisé, ce florilège offre un reflet d’une grande justesse de ton à la piété simple ou plus élaborée qui pouvait avoir cours dans la Prague de la première moitié du XVIIIe siècle.

 

Toutes ces raisons me font vous conseiller ce disque sans aucune hésitation. Outre qu’il documente avec une réelle qualité artistique une musique qui l’est, par ailleurs, fort peu, il parvient à traduire l’esprit de la période de l’Avent et de Noël dans toutes ses dimensions, festive certes, mais également pleine de tendresse, de recueillement, de mélancolie. Une anthologie brillante pour un temps dont on percevait encore, au XVIIIe siècle, la lumière humble comme l’étable où elle se manifesta et immense comme la promesse qu’elle portait aux Hommes.

 

À vous et à ceux qui vous sont proches, chers lectrices et lecteurs, je souhaite le plus lumineux des Noëls.

rorate coeli collegium marianum Rorate coeli, musique pour l’Avent et Noël dans la Prague baroque.

Œuvres de Václav Karel Holan Rovenský, Antonín Reichenauer, Jan Dismas Zelenka, Johann Friedrich Fasch, Antonio Caldara.

 

Hana Blažíková, soprano. Kamila Ševčíková, alto. Tomáš Král, baryton. Marián Krejčík, baryton.

 

Collegium Marianum.
Jana Semerádová, flûte traversière & direction.

 

1 CD [durée totale : 59’04”] Supraphon SU 4002-2. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Adeste fideles, arrangé et interprété par Radek Rejšek au carillon de la Tour de l’horloge de Loreta (Prague)

2. Antonín Reichenauer, Aria de Adventu en fa majeur O cœli, rorate. (Hana Blažíková, soprano)

3. Václav Karel Holan Rovenský (att.), K Ježíškovi (« Pour le petit Jésus »)

4. Václav Karel Holan Rovenský (att.), Dět’átko rozkošné (« Un charmant enfant »)

 

Illustration complémentaire du billet :

Sebastiano RICCI (Belluno, 1659-Venise, 1734), La Sainte Famille avec des anges, c.1700 ? Huile sur toile, New York, Metropolitan Museum of Art [cliquez sur l’image pour l’agrandir].

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Gemmes
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Commentaires

De tout cœur, MERCI
Commentaire n°1 posté par Marie le 24/12/2009 à 18h24
C'est moi qui te remercie du fond du coeur, chère Marie, d'avoir trouvé un peu de temps alors que tu es en plein préparatifs du réveillon pour passer ici et y laisser un petit mot.
Je pense bien à toi.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 24/12/2009 à 18h30
Merci Cher Jean-Christophe pour ce cadeau, qui prouve que cette humble lumière éclaire encore certain d'entre nous.

Un lumineux Noël à toi aussi.
JE t'embrasse
Commentaire n°2 posté par David (67) le 24/12/2009 à 19h36
Ce sont les artistes qu'il faut remercier de porter cette musique avec autant de conviction que d'humilité, cher David. Oui, la lumière si particulière de Noël peut encore briller et j'espère qu'elle le fera pour toi.
Je t'embrasse.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 24/12/2009 à 19h45
Que rêver de mieux, cher Jean-Christophe, que la musique de ce billet pour se réveiller un matin de Noël ? Lumineux ! On comprend qu'il ne ressemblera à aucun autre, grâce à cette petite révélation.

Vivaldi dans les premières mesures de O cœli, rorate (j'ai souris quand j'ai lu le nom du comte de Morzin) et faste ; recueillement et tendresse pour K Ježíškovi ; idéal pastoral sur musique populaire (que j'affectionne tant) pour Dět’átko rozkošné... Quel disque à en juger par ces extraits ! (et un ensemble à suivre de très près... mais, ça, tu le sais déjà)

Tu parles de perception d'esprit de Noël... Sais-tu, cher Jean-Christophe, que contre toute attente, je l'a perçu et compris hier ? Un réveillon pas meilleur que les autres années (que du contraire) mais avec une charge émotionnelle vraie. Cadeaux simples - pour la forme - mais l'émotion se lisait sur les visages. Quelques larmes parlaient même. Si Noël a quelques côtés détestables (nous n'y reviendrons pas mais je te suis sur le sujet en bonne partie), ce "passage obligé" m'a fait devenir un peu plus adulte. Le temps nous est compté ; j'y ai songé toute la nuit. "Ton" disque est comme un rayon de lumière dans le gris ambiant qui couvre aujourd'hui le Plat Pays.

Laisse-moi te souhaiter, à mon tour, cher Ami, un lumineux Noël pour les tiens et toi. Et merci, tout simplement.

Avec mes sincères amitiés,

Grégory, alors Mr de L'Estro
Commentaire n°3 posté par L'estro armonico le 25/12/2009 à 08h54
Cher Mr de L'Estro,
A tort ou à raison, ce disque du Collegium Marianum - comme tu le soulignes, indubitablement un ensemble à suivre de près - m'a semblé, tout comme à toi, être un parfait résumé de l'esprit de Noël, par son mélange d'intériorité et de faste, ce caractère d'entre deux univers qui sonne, à mes oreilles, particulièrement juste.
J'ai été très touché par ce que tu as bien voulu révéler ici de ta soirée de réveillon qui a visiblement été riche d'émotions vraies et profondes. Lorsque je fêtais encore ce moment particulier, je me souviens que l'alternance de sourire et de gravité dont je faisais montre paraissait souvent hors de propos à ceux qui m'entouraient; je constate avec plaisir que je ne suis pas le seul que cette célébration partage entre des émotions a priori contraires. Il y a du compte à rebours dans Noël, derrière la joie des bergers accueillant l'Enfant miraculeux se dessine déjà la lance et l'éponge imbibée de fiel; je comprends que cette fête puisse faire sentir le souffle du temps qui passe et dévore, même si, toi, tu es encore jeune, avec, devant toi, un avenir plein de savoureuses promesses.
Je te souhaite tout le meilleur pour les jours qui viennent et je te retrouve, si tu le souhaites, très bientôt, avec un plaisir non dissimulé.
Toute ma sincère amitié te rejoint.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 13h57
Magnifique ! 
Commentaire n°4 posté par Alix le 25/12/2009 à 10h27
Merci, Alix. Le Collegium Marianum a, semble-t-il, bien oeuvré.
Bien cordialement à vous.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 13h58
Joyeux Noël à toi JC, à tous.
Nous avons tant besoin de Lumière, il faut entretenir cette clarté dans ce monde, plus que jamais...Et ce que tu nous apportes ici est lumière, merci.
Commentaire n°5 posté par Laure le 25/12/2009 à 10h49
J'espère que ces fêtes de Noël t'auront été douces, chère Laure. La lumière est sans doute le bien le plus précieux qui nous est donné ici-bas, alors, comme tu le dis si justement, faisons-la vivre de toutes nos forces afin que les ténèbres, quelle que soit la forme qu'elles revêtent, ne gagnent pas la partie. La musique est un de ces souffles qui dispersent les nuées menaçantes.
Je pense bien à toi et t'embrasse, ainsi que Jehanne, bien entendu.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 14h04
Au dela de tout commentaire je suis ému de ce parallélisme dans la célébration de la lumière.
De ce dialogue des âmes.
Bacci.
H-P
Commentaire n°6 posté par Henri-Pierre le 25/12/2009 à 19h56
J'ai été très frappé moi aussi, cher Henri-Pierre, par le dialogue qui s'est tissé entre ton billet et le mien, alors que nous n'avions même pas évoqué nos projets respectifs. Sans doute, par des chemins qui nous sont propres, voguons nous vers la même destination; je veux le croire, du moins.
Je t'embrasse, mon ami.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 14h08
Ton billet, mon JC, a une saveur de miel. Il est à la fois doux, chaleureux et lumineux. Chaleureux et lumineux comme mes noëls norvégiens, sucré comme les treize desserts de mes noëls provençaux.
Il est difficile pour moi de te redire ici ce que je t'ai dit de vive voix, l'exercice n'est pas aisé
Au travers de ton choix musical éclate ce qu'est le Noël originel : une Nativité, un bonheur sans pareil dans la joie simple des retrouvailles et du partage, et tout tient, je crois, en ces quelques mots.
La musique, de toute beauté, merveilleusement interprétée avec tant de coeur, et la peinture, la chaude douceur essentielle des bruns dans le tableau de
Rembrandt (juste entachée de rouge) et la luminosité de celui de Ricci, l'infinie tendresse qui baigne ces deux scènes... La sérénité de Noël.
Ici tes mots sont de miel, de douceur et de lumière. Pour tout ceci, merci.
Pour toi mon JC le plus heureux des noëls, baigné de cette musique que tu aimes tant et que tu sers comme personne à travers tes mots.
Je t'embrasse fort, très fort.
Commentaire n°7 posté par Ghislaine le 25/12/2009 à 20h54
Un billet saveur de miel, Carissima ? Si tu savais comme cette appréciation me touche, tant elle correspond à ce que je projetais de faire passer au travers de ces quelques lignes. Remonter le cours du temps pour tenter de retrouver un peu des couleurs et des saveurs d'origine, trajectoire illusoire sans doute, même si je me plais à penser que d'infimes paillettes de ce qui a été volètent encore dans les tourbillons du temps.
Longue hésitation, comme tu le sais, pour choisir les illustrations, pour tenter de faire percevoir, par leur intermédiaire, les deux faces de cette anthologie et, finalement, incapacité de choisir entre l'intimité de Rembrandt et la grâce de Ricci Je crois très sincèrement que les deux images se complètent harmonieusement, en évitant de donner une idée trop univoque de ce qui se passe dans ce disque. Je suis heureux que tout cet ensemble t'ait permis de ressentir un peu de ce "Noël originel" que tu illustrais si bien dans ton commentaire sur un précédent billet et j'espère que les extraits t'ont convaincu (si besoin était) du talent du Collegium Marianum, que je tenterai de continuer, avec mes petits moyens, à promouvoir.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 14h28
Merci cher Jean-Christophe pour ce Noël lumineux et je découvre avec gourmandise les quelques extraits de ce disque du Collegium Marianum !
Commentaire n°8 posté par myriam le 27/12/2009 à 18h43
C'est un plaisir, chère Myriam, de partager ces moments picturaux et musicaux avec vous et je suis ravi que le travail du Collegium Marianum ait sur vous charmer.
J'espère que vous avez passé un Noël aussi doux que lumineux.
Bien amicalement.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 27/12/2009 à 19h28
Je ne dirai toujours rien quant à la musique, que dire qui ne serait ou superflu ou incongru après ce que tu as exprimé.
J'en viens donc aux deux tableaux, ou plutôt au rôle de la lumière dans ces tableaux, autant chez Rembrandt la lumière, métaphysique, émane de l'ensemble, dit la nature transcendante des personnages, autant chez Ricci, calculée et théâtrale elle ne fait que "mettre en scène" ; Je ne te dirai pas où va ma préférence, na !
Commentaire n°9 posté par Henri-Pierre le 29/12/2009 à 18h29
Rien qu'à la façon dont tu parles de chacun d'eux, cher Henri-Pierre, je crois deviner vers lequel va ta préférence Tu me détromperas si jamais je me suis fourvoyé ?
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 31/12/2009 à 17h01
Deviendrais-je nostalgique de mon enfance ? Je suis revenue tout d'abord pour le carillon. Je ne peux dire le carillonneur puisque je ne sais qui il est, mais j'ai eu le privilège d'en cotoyer un régulièrement dans ma jeune enfance, pénétrer au cœur de l'hôtel de ville pour escalader et rejoindre les cloches ...
Commentaire n°10 posté par Marie le 22/01/2010 à 20h08
Je trouve que les producteurs ont eu une excellente idée d'inclure cette courte pièce jouée au carillon dans ce disque. Elle y ajoute, mine de rien, quelque chose de très nostalgique, comme tu le dis si justement, et c'est d'ailleurs pour ceci que je l'avais mise en entrée du billet.
Réponse de Jean-Christophe Pucek le 23/01/2010 à 19h57

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