Partager l'article ! Sacrificium, l'offrande de Cecilia Bartoli à la mémoire des castrats: Matthias STOM (ou STOMER, attribution inc ...
Vous l’avez remarqué, chers lecteurs, ce blog réserve une place relativement restreinte à l’opéra et, par là-même, se fait rarement l’écho des parutions concernant ce genre, œuvres intégrales ou récitals. Il ne s’agit pas d’un manque de goût personnel, même si j’avoue que la starisation des chanteurs lyriques m’a toujours agacé, mais il existe tant de sites qui explorent ce domaine, quelquefois avec un véritable bonheur, que j’ai toujours jugé assez vain d’y ajouter le mien. Exception à cette règle avec Sacrificium, le nouvel album de Cecilia Bartoli qui est, comme chacun de ses disques, un événement.
La « recette Bartoli » est
simple, tellement d'ailleurs qu'on se demande pourquoi si peu de ses collègues chanteurs lui ont, à ce jour, emboîté le pas : des anthologies bâties autour d’une thématique forte, des
choix musicaux et musicologiques clairs, des partenaires de qualité, l'ensemble mis au service d'une personnalité attachante, d'un talent et d'un abattage certains, le tout emballé avec
élégance et érudition, et hop, le tour est joué. Cecilia Bartoli satisfait tout le monde, le curieux comme le mélomane averti, l’un attiré par la notoriété de celle dont le nom est souvent
accolé à celui de diva, l’autre par les inédits dont regorgent ses disques. Ce nouveau projet, conçu comme un double hommage à la fois à l’école napolitaine d’opéra, dont il met à l’honneur,
entre autres, un des chefs de file, le trop négligé Nicola Porpora (1686-1768), mais aussi et surtout aux castrats à la virilité sacrifiée sur l’autel du beau chant, risque fort de rencontrer
un écho public très favorable, grâce à l’évocation de ces figures devenues mythiques dont le cinéma a popularisé l’image et envers la voix irrémédiablement perdue desquels nombre d’amateurs de
musique, baroque ou non, éprouvent une indicible nostalgie.
Très honnêtement, compte tenu de ce que ce disque donne à entendre, on espère sans réserve qu’il connaîtra un vrai succès. Je demeure néanmoins persuadé que
certains spécialistes pointus trouveront à redire sur nombre de choses, un trille qui ne passe pas ici, des instabilités dans certains registres là, mille et trois petits détails qui leur
feront faire la moue. Mais la Bartoli, c’est l’amour qu’elle a décidé de faire à cette musique et on l’en remercie. Les quinze titres, dont onze inédits (qui dit mieux ?), sont interprétés
avec un panache qui laisse éberlué, qu’il s’agisse des airs de bravoure qui exigent une virtuosité à la fois étincelante et maîtrisée ou ceux, tendres ou mélancoliques, qui réclament plus de
sensibilité, ces deux grands types se partageant le récital à parts égales. Mue par une connaissance et un instinct très sûrs de la rhétorique qui sous-tend ces morceaux, comme le prouve une
ornementation supérieurement conduite, Cecilia Bartoli se montre aussi à l’aise dans l’expression de l’emportement (Berenice d’Araia), de la rage (Semiramide de Porpora), de
l’orgueil (Adelaide toujours de Porpora) que de la douleur de la séparation (Germanico in Germania de…Porpora) ou d’une religiosité emplie de tendresse diffuse (La morte
d’Abel de Caldara).
Les moyens techniques de la chanteuse,
longueur du souffle, agilité et puissance vocale, lui permettent de se jouer des difficultés d’œuvres que son sens inné du théâtre investit complètement, en en révélant les moindres intentions
expressives avec une fougue et une justesse aussi indéniables que réjouissantes. Si l’auditeur sait bien que tout ceci n’est qu’illusion dramatique, il lui est, en dépit de cette évidence,
difficile de se retenir de croire à ces scènes zébrées de tonnerres ou de larmes comme de ne pas se laisser emporter par un tourbillon aussi brillamment baroque. Disons un mot, pour finir, d’Il
Giardino Armonico, qui avait déjà accompagné Bartoli dans le Vivaldi album et dont on retrouve avec plaisir la patte vigoureuse. L’orchestre a évolué et le caractère astringent ou
excessivement virulent qui était sa marque de fabrique s’est tempéré. Certes, le son n’est pas le plus suave du monde, mais il a tout de même gagné une appréciable rondeur. Giovanni Antonini
fouette toujours ses troupes avec une énergie impressionnante dans les arias au tempo rapide, mais il a visiblement appris à laisser les phrases s’épanouir avec plus de naturel, voire
d’abandon, lorsque celui-ci ralentit. Malgré le côté quelque peu artificiel de la prise de son, qui pourrait presque laisser supposer, par instants, que voix et orchestre ont été enregistrés
séparément, la fusion entre voix et orchestre demeure convaincante, au point qu’il est difficilement possible d’imaginer meilleur tandem dans ce répertoire.
Voici donc un disque parfaitement réussi qui, s’il ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, s’impose néanmoins, avec celui de Vivica Genaux et René Jacobs (Arias for Farinelli, Harmonia Mundi, 2002), comme la réalisation la plus convaincante à ce jour dans le répertoire écrit pour les castrats, laissant loin derrière lui les essais des contre-ténors, dont aucun, à mon sens, ne parvient actuellement à déployer autant de sens du théâtre et de sensibilité. Il confirme, en tout cas, Cecilia Bartoli comme une des interprètes de l’opéra baroque italien (au sens large) les plus inventives et les plus inspirées de notre temps.
SACRIFICIUM, airs de Nicola Porpora, Antonio Caldara, Francesco Araia, Leonardo Leo, Leonardo Vinci, Riccardo Broschi, Geminiano Giacomelli, Georg Friedrich Haendel et Carl Heinrich Graun.
Cecilia Bartoli, mezzo-soprano.
Il Giardino Armonico.
Giovanni Antonini, direction.
2 CD [77’55” et 21’15”] Decca 478 1521. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.
Extraits proposés :
1. Leonardo Vinci (c.1696-1730) : « Chi temea Giove regnante » (« Qui craignait le règne de Jupiter »), extrait de Farnace (Rome, 1724. Livret d’Antonio Maria Lucchini).
2. Antonio Caldara (c.1670-1736) : « Quel buon pastor son io » (« Je suis ce bon pasteur »), extrait de La morte d’Abel figura di quella del nostro Redentore (Vienne, 1732. Livret de Pietro Metastasio).
Photographie de Cecilia Bartoli par Uli Weber pour Decca.
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Tremplin de plaisirs.
Merci :-)
Merci pour ton commentaire
Il est difficile d’ajouter quelques choses cher Jean-Christophe a cette éloge magnifique faite à ce disque d’ont les extraits proposés sont comme une grande claque !
« Mille et trois petits détails » dis-tu ?
… je dirais tout simplement que Cécilia Bartoli nous offre là bien plus que la recherche de la perfection :
L’émotion.
C’est un très bel hommage au répertoire des Castrats, et j’espère qu’il sera un exemple pour les contre-ténors afin qu’ils perdent leur coté « précieux » et n’hésitent pas à donner plus de sensibilités, de sens théâtral à leur répertoire. Ayant moi-même un timbre contre-ténor je regrette de ne pas m’être concentré sur le chant plus sérieusement lors de mes jeunes années… (Mais ma grande timidité…)
Il va de soit que ce disque va rejoindre ma discothèque.
Je t’embrasse
Tout comme toi, j'espère que certains contre-ténors écouteront attentivement ce disque pour conférer à leurs prestations la personnalité qui, actuellement, leur fait, à mon avis, quelque peu défaut.
Je te souhaite beaucoup de plaisir à l'écoute de ce CD - je sais que tu en auras, ce dont je me réjouis - et je t'embrasse.
Inutile que je me pâme : c'est excellent, contrairement à ce que j'avais, un temps, pu craindre.
Quant à l'usage que fait le Conseil Général du Var de cette scène biblique, j'en ris encore, vile mécréante que je suis
Je repasserai pour te livrer mon sentiment plus sérieux concernant la musique, parce que pour l'heure je ne peux que te féliciter pour la pertinence de ton propos et l'enthousiasme communicatif qui s'en dégage. Des lignes aux couleurs de la musique qu'elles servent et qui rendent parfaitement hommage tant à l'interprète dont elles documentent l'enregistrement qu'aux compositeurs qu'elles évoquent.
Le hautbois arrive pour te parler de Gluck
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Je ne savais pas l'usage que fait le conseil général du Var des oeuvres picturales, mais je doute qu'il s'agisse vraiment d'en faire la promotion
J'espère avoir réussi à faire passer un peu de l'enthousiasme qui m'a saisi à l'écoute de ce disque, que je trouve vraiment très inspiré, un des meilleurs, à mon avis, de Cecilia Bartoli, notamment par la cohérence du projet et la pertinence des moyens déployés pour le défendre.
J'attends les mots du hautbois avec joie et je t'embrasse très fort moi aussi.
Depuis presque toujours la musique était là. Elle attendait patiemment que naissent les femmes et les hommes qui viendraient lui donner vie et l'aimer. Elle s'apprêtait déjà à les faire mourir d'amour...
Accepte ces quelques mots en commentaire, cher Jean-Christophe.
Le second extrait est bouleversant.
Mais permets-moi, s'il te plaît, de glisser ici un peu d'humour. Dans le premier extrait, je ne doute pas que Cecilia Bartoli soit aussi parfaite, mais les trilles me hérissent et je regrette (un tout petit peu) qu'elle n'aie pas été foudroyée par le premier éclair. J'aurais bien pris mon fusil pour l'abattre mais le gentleman désuet en moi me l'a interdit : Never shoot a sitting bird ! et d'ailleurs je n'aurai jamais d'arme à feu et puis elle chante si bien...
Pardonne cet ajout malicieux, guère dans le ton de ce joli billet.
Pour l'écoute j'ai des problèmes de qualité (grésillements) et j'ai eu aussi cette impression de "raccord" musique et voix. Je ne suis pas une spécialiste, loin s'en faut mais je te remercie une fois encore de partager. Je t'embrasse.
Personne ne m'a fait part des soucis d'écoute que tu as rencontrés, j'espère que ce n'est dû qu'à l'intervention malicieuse de ce petit démon d'Overbug, qui a déjà parasité les images cette après-midi
Pour finir, c'est moi qui tiens à te remercier pour ta fidélité à ces pages qui, sans ce don précieux, n'auraient aucun intérêt à exister.
Il me semble qu'il y a eu pas mal de perturbations sur Overbug aujourd'hui, y compris pour poster des commentaires. J'espère que ça n'aura détourné personne de venir écouter ici un peu de musique.
Je t'embrasse encore une fois.
PS : ma préférence va aussi au second morceau, mais je voulais présenter aussi un air plus extraverti, afin de donner une image la plus exacte possible du disque
Ceci étant dit, j'apprécie hautement sa façon d'aborder la musique, de parler de ses projets; c'est très corporel, dans le sens où elle les prend à bras le corps... et le coeur. Et ça, c'est rien que du bonheur.
Après écoute de l'intégralité de l'enregistrement, je dois te dire que je n'adhère pas. Comment t'expliquer ? Mes propos risquent de faire un peu doublon avec ce que dit la Trolette, mais je ne peux qu'aller dans son sens car elle a exprimé très clairement ce que je ressens.
En tenant compte, cela va de soi, du fait que mon sentiment doit être rapporté à ma propre sensibilité, avec tout ce que ceci comporte de subjectif, je sors de cette écoute les oreilles quelque peu agacées. Tu te souviens de mes réserves quand nous avons eu connaissance de ce projet Bartoli, les tiennes étaient les mêmes et tu le dis plus haut très honnêtement. Un, deux, trois airs et quelques autres, oui, l'ensemble, non. En deux mots, je n'aime pas. Et quand je dis je n'aime pas, cela veut bien dire en même temps qu'il s'agit d'une appréciation qui m'est toute personnelle. Bref, je peux aisément comprendre qu'on aime, mais quant à moi... Je reste sur une impression de "trop". Trop de trilles, trop de puissance, trop de je ne sais quoi. Un curieux sentiment d'exagération, en gros, si tu veux. Ma moitié de sang italien devrait jubiler, eh bien non, l'autre moitié, celle du Grand Nord vient sans doute s'en mêler, comme toujours
Il n'est nullement question de remettre en cause la qualité du travail de l'interprète ni ses indéniables qualités, je crois qu'on aime ou l'on n'aime pas, voilà tout, de même que j'admets parfaitement à quel point le clavecin peut sembler "rasoir" tant la sonorité est particulière, ceci juste pour faire un parallèle et souligner qu'une interprétation peut faire la différence. Comme Myriam, j'aurais aimé ces airs au travers de la voix d'un contre-ténor, encore faut-il qu'il soit excellent mais pas seulement techniquement parlant.
Eh bien mon JC, voici donc que trois femmes font bloc
Je t'embrasse fort mon JC.
Je t'avoue que, pour ma part, je ne voue aucun culte particulier à tel ou tel chanteur, faisant généralement passer le répertoire interprété avant l'interprète, même si, comme tout le monde, j'apprécie les "belles voix".
Ici, mais je m'en expliquerai plus longuement dans ma réponse à Ghislaine, le projet me séduit, la réalisation est, à mon sens, ce que l'on fait de mieux actuellement sur ce type de répertoire, mais...
Je te laisse découvrir la suite dans mon prochain com
Carissima,
Ton commentaire me fait plaisir, car il apporte, avec beaucoup d’à-propos, un peu de contradiction au sein des réactions plutôt positives, si j’excepte les réserves exprimées par Myriam et La Trollette, que je remercie une fois encore, elles aussi, pour avoir fait entendre leurs différences d’appréciation.
J’ai un peu le même sentiment que toi, certes en un peu plus atténué, à l’écoute répétée et intégrale de ce disque, dans lequel il est mieux, à mon sens, de picorer suivant l’humeur du jour, un morceau par ci, un par là, plutôt qu’en faire une audition complète à chaque fois. Tant de richesses accumulées m’apportent un peu la même sensation de satiété que la contemplation de certains édifices baroques, à l’ornementation si riche qu’à force de vouloir tout voir, on ne voit plus grand chose, l’esprit ne parvenant plus à digérer la multitude d’informations dont il est assailli.
Cecilia Bartoli en fait beaucoup, elle a toujours misé, avec des bonheurs divers, sur un caractère théâtral poussé parfois jusqu’à une certaine forme d’excès, voire, diront certains, de mauvais goût, cette notion n’étant guère pertinente puisqu’elle n’est que le reflet d’une appréciation moderne sur un passé dont nous ne possédons pas toutes les clés. Je crois que cette outrance est parfaitement en phase avec le propos de ce récital, flamboyance de l’école napolitaine d’opéra, démesure de la célébrité des castrats comme des sacrifices consentis au nom d’une certaine idée du beau chant – terrible bilan humain, si on y réfléchit un instant. Ce disque, c’est, à mon sens, une fabuleuse bouffée de cette hubris que condamnait tant la philosophie éprise de mesure des anciens Grecs. A mes oreilles, le pari est gagné et haut la main, avec, en contrepartie, toute la possibilité de saturation qui résulte tant des choix interprétatifs que du répertoire lui-même.
Je t’embrasse fort moi aussi.
PS : je ne dis mot des contre-ténors, car c’est affaire de goût et tu sais que ce n’est guère le mien
Je n’ai pas encore eu l’occasion d’écouter le disque en entier cela ne va pas tarder, mais je pense qu’il y a toujours un risque de satiété avec ce genre de compilation, et comme le dit Jean-Christophe il faut en picorer l’un ou l’autre morceau : le déguster…
Et oui Ghislaine je suis contre-ténor enfin un petit
, j’ai chanté
dans une chorale dans mes plus jeunes années…
… mais je n’en dis pas plus je sais qu’il y a quelqu’un qui ne goûte pas ce genre de tessiture… alors chuuuut
Que dire que tu n'aies dit ?
alors j'attire ton attention sur un détail du tableau de stom que tu proposes.
As-tu vu l'une des branches de l'autel sacrificiel, la plus basse de toutes, on dirait un vague saurien qui tente de s'enfuir par de discrètes reptations. L'allégorie du sacrifice humain enfin vaincu ?
d'autre part je suis sensible à toute l'atmosphère d'ambigüité émanant de cette voix et magnifiquement illustrée par la très suggestive couverture du CD.
Côté contre-ténors, même si mon jugement n'est pas fondé sur beaucoup d'exemples, j'avoue (terme bien fort évidemment !) apprécier. Bon, j'en connais seulement deux pour de bon (et encore, de manière si lacunaire) : Bowman et Scholl. Trouverais-tu que celui-ci chante comme un pied ?!!
Bonne journée.
Je suis heureux, en tout cas, que ce petit billet, même s'il ne t'a pas fait découvrir l'artiste (difficile d'y échapper, tu me diras), t'ait permis de passer un agréable moment.
A bientôt.
Je ne vois pas ce que j'ajouterais à ton billet, simple et clair. Comme beaucoup, j'étais dubitatif avant de l'écouter... je l'ai acquis il y a deux semaines, par curiosité (et parce que j'édition collector était plutôt bon-marché). Les premières mesures nous happent ; les suivantes nous émeuvent ; les dernières nous éblouissent.
Je ne rafolle pas du timbre de la chanteuse mais son intelligence, sa dextérité et son talent me le font oublier. Car, au risque de répéter ce qu'il a déjà été écrit, c'est bien m'émotion et la sincérité avec laquelle elle aborde les répertoires qui est l'atout principal de la diva.
L'aria de Caldara "Parto, ti lascio, o cara", issu de "Germanico in Germania" est une pure merveille.
Amitiés,
L'estro
Tout comme toi, je ne suis pas un inconditionnel de Cecilia Bartoli, même si j'ai un immense respect pour son parcours artistique, que je trouve beaucoup plus probe que celui de bien de ses confrères et consoeurs. A mes yeux, cet album est une réussite, même si je comprends parfaitement, comme je l'ai écrit plus haut, que l'on puisse assez vite être saturé par tant de virtuosité, quand bien même elle est assumée avec un indéniable talent.
J'avoue préférer ici les morceaux au tempo plus modéré qui me semblent posséder plus de "fond" que les airs de bravoure, conçus pour étourdir plus que pour toucher, et je te rejoins en ce qui concerne l'extrait de Germanico in Germania de Porpora.
Amitiés.