Partager l'article ! Souvenirs incendiés. Mémoires de Marc-Antoine Muret par Gérard Oberlé: Agnolo BRONZINO (Florence, 1503-1572) ...
« La tendre amitié que nous éprouvions l’un pour l’autre fut le plus grand don que le Ciel m’ait
prodigué. Dans ces confessions, j’ai rompu le silence que j’ai toujours gardé sur ces sentiments, de peur d’en profaner la délicatesse.
Seul l’oubli signifie la mort d’un être. » (Chapitre XVI, page 271)
Le nom de Marc-Antoine Muret (1526-1585) n’est probablement plus très connu aujourd’hui, si ce n’est de ceux qui, par goût ou par obligation, s’intéressent à la littérature du XVIe siècle. Philologue, poète, orateur, professeur en France puis en Italie à une époque où l’adjectif « humaniste » n’était pas employé comme simple synonyme d’humain, ce savant à la renommée européenne, ami de Ronsard, maître de Montaigne, semble avoir été également un bon vivant, qu’il s’agisse des plaisirs de la table, en particulier du vin, comme de ceux que l’on peut prendre dans les bras de rudes gaillards.
Gérard Oberlé, né en Alsace en 1945, est un
spécialiste des langues anciennes bien connu des amateurs de poésie néo-latine, mais aussi un bibliophile, un mélomane et un œnophile averti. C’est donc en fin connaisseur du monde de la
Renaissance mais, bien plus, animé par une saisissante proximité de goûts avec Muret, qu’il imagine, en s’appuyant sur un solide travail documentaire, le parcours d’un homme que sa volonté de
vivre selon sa pente contraignit, tout au long de ce qu’il nomme « ses jeunes années », à une fuite perpétuelle. Vieillissant et torturé par la goutte, vivant, entouré d’une poignée
de jeunes familiers, dans une Rome dont le caractère de pastorale mythologique fait irrésistiblement songer aux tableaux de Claude Gellée (dit Le Lorrain), l’humaniste se remémore ses trente
premières années. De la bibliothèque paternelle où s’épanouit une dilection presque sensuelle pour les livres aux forêts limousines qui confirmèrent son penchant pour de vigoureuses amours
masculines, le lecteur suit Muret dans sa course vers la renommée. Poitiers, où, commentant Plaute, il connaît ses premiers succès et rencontre Gaspara, une jeune femme issue de la noblesse
ferraraise avec laquelle se tisse une intense complicité et qui sera, l’espace d’une nuit, sa seule conquête féminine. Auch, où il enseigne pour la première fois après avoir été adopté et
encouragé par Jules-César Scaliger à Agen, Bordeaux où il cultive son penchant pour le vin et découvre les joies de l’amitié. Paris, enfin, temple de gloire du collège de Boncourt où le roi et
la reine se déplacent pour assister à ses leçons, cloaque de vertigineuse sensualité auprès du « resplendissant pendard » Ramonet Fouteau, asile précaire où se tissent, avec musiciens
et poètes, des liens dont certains s’évanouiront lorsque viendra le temps de l’emprisonnement au Châtelet, mais dont un ne cessera de diffuser sa lumière et l’accompagnera sur les chemins de
l’exil, à Toulouse, puis Venise : Memmius.
« Memmius jouant du luth, le tableau est plus facile à imaginer qu’à décrire. La grâce à la fois majestueuse et familière avec laquelle ce garçon épousait la courbe voluptueuse de son instrument, l’élégance de ses gestes, son poignet délicat et ses belles mains jouant sur les cordes, son visage tantôt enjoué, tantôt mélancolique, restent à jamais dans ma mémoire comme une image de perfection radieuse mais fragile, car le spectacle de la beauté est toujours voilé par d’étranges pressentiments. » (Chapitre XII, page 199)
Itinéraire d’un esprit libre au cœur d’une
époque dont le goût pour les mignardises poétiques ne doit faire pas faire oublier les flambées d’intolérance meurtrières, ces Mémoires de Marc-Antoine Muret frappent par leur
vigueur de langage et leur justesse de ton. Le lecteur qui entre dans ce roman est happé dès les premières lignes et n’a qu’une seule envie, celle de croire que la vie de Muret fut bien
conforme à ce tableau à la fois lumineux et terrible qui se dévoile sous ses yeux. On pourrait reprocher à Gérard Oberlé un rien de préciosité, dans la mesure où il use, avec une parcimonie
qui l’honore, de citations latines, de références ou de mots directement empruntés au XVIe siècle ; il n’en est rien, et ce qui, sous une plume moins experte, pourrait n’être
qu’un douteux étalage de pédanterie s’intègre ici avec bonheur au flux narratif, ménageant pauses et rebonds teintés de malice ou de nostalgie. Ce récit est un des plus réjouissants qu’il
m’ait été donné de lire cet automne, car s’il ne cède en rien, quand tant d’autres s’y complaisent, à l’air du temps, il m’est néanmoins apparu comme profondément actuel en dépit de son sujet
historique. Je me demande s’il ne faut pas voir dans la profonde mélancolie qui se manifeste sans crier gare au sein de lignes célébrant majoritairement l’ivresse que procurent les plaisirs
de l’existence, ceux de la chair comme ceux de la connaissance, le regard désenchanté de l’auteur sur notre époque qui, de plus en plus, néglige les humanités et corsète les mœurs, prompte à
stigmatiser ceux qui, sortant des normes, dérangent l’ordre qu’elle fixe, quand elle-même se livre à des horreurs bien pires. Enfin, il y a, derrière l’érudition souriante et l’ironie parfois
mordante, une formidable et palpable tendresse de l’auteur pour ses personnages, même quand il les gratifie de quelque coup de griffe bien senti, son souci de les restituer dans toutes leurs
dimensions, y compris les moins reluisantes, préservant son récit de toute tentation hagiographique. Muret, Memmius, Jodelle, Fouteau, Goudimel, tous acquièrent en quelques mots une véritable
présence, quittant leur statut d’imaginations de papier pour se muer en véritables compagnons, dont la présence demeure vive même après que la page est tournée.
Il y avait longtemps que je n’avais pas lu un ouvrage que ses qualités et son absence de concessions aux modes désignent d’ores et déjà, à mes yeux, comme classique, et encore plus longtemps que je n’avais pas refermé un livre en me sentant orphelin.
Gérard OBERLÉ, Mémoires de Marc-Antoine Muret, roman. Grasset, 279 pages, ISBN 978-2-246-73111-5.
Accompagnement musical :
1. Marc-Antoine MURET (1526-1585), Ma petite colombelle, chanson à quatre voix sur un poème de Pierre de Ronsard (1524-1585), publiée à Paris en 1552.
Egidius Kwartet.
Ronsard et les Néerlandais. 1 CD Etcetera
KTC 1254. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.
2. Francesco da MILANO (1497-1543), Pavana « Mi fato e miserabil sorte » (reconstruction d’Hopkinson Smith).
Hopkinson Smith, luth Renaissance à six chœurs.
Il Divino. 1 CD Naïve E 8921. Ce disque peut être acheté en cliquant
ici.
Illustration du billet :
Attribué à Nicolas TOURNIER (Montbéliard, 1590-Toulouse, 1639), Joueur de luth, sans date. Saint Petersbourg, Musée de l’Hermitage.
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Ne dit on pas que l’histoire ce répète cher Jean-Christophe ? L’ordre que dérange ceux qui sortes des normes, je croix qu’il n’y a pas d’époque qui puisse se venter de n’avoir pas connu cela… Et notre ère qui se dit civilisée, combien de crimes contre l’humanité comptons aujourd’hui ? … alors oui je veux bien te croire lorsque tu dis que ce récit t’est apparu profondément actuel malgré son sujet historique.
Merci pour ce billet qui par son écriture est une succulente mise en bouche qui laisse deviner de la qualité du plat principal.
Je t’embrasse
Je te conseille chaleureusement la lecture de ce livre brûlant où circule la sève du sens et des sens. Il permet de s'abstraire d'un quotidien quelquefois saumâtre et donne à réfléchir sur certains sujets essentiels comme la fuite du temps, la relativité des ambitions, la trahison de ceux que nous croyons proches.
Je t'embrasse.
par ailleurs ton billet donne vraiment envie de découvrir Marc-Antoine (j'affectionne tout particulièrement ce prénom) au travers de son auteur.
Memmius semble sous le coup d'une remontrance du maître, indécis quant à la conduite à adopter en la circonstance. Merci pour ces choix cher Jean-Christophe.
Tu as raison, le mouvement du jeune homme est un peu raide, mais ce n'est peut-être, outre l'incendie, pas totalement étranger à mon choix, ce côté "jeune âgé"
Si tu le peux, lis ce livre de Gérard Oberlé : je gage que tu ne seras pas déçue.
Merci de ta présence.
Je suis certains que se luthiste a bien des choses à nous dire...
Celles et ceux d'entre vous qui auront lu les commentaires à ce billet auront constaté la disparition de l'un d'entre eux. C'est la première fois depuis que j'écris sur Internet que je me vois contraint de censurer une contribution. Je suis profondément désolé que certaines personnes se servent de Passée des arts comme d'un lieu où vider leur ressentiment personnel, d'autant que leur explosion de violence se fonde sur une lecture erronnée des lignes publiées ici. Tenter de deviner une confession intime dans un compte-rendu de lecture est une gageure; le faire en ayant une grille de lecture pré-établie est, à coup sûr, se fourvoyer, en faisant avouer aux lignes plus qu'elles ne disent et, dans le cas qui nous occupe, justement ce qu'elles ne disent pas.
Molière avait raison : qui veut noyer son chien l'accuse de la rage.
Revenons à nos moutons... ou plutôt à nos agneaux... le protrait du jeune homme, avec son doigt pointé me fait bien penser au Jean Baptiste de Vinci... il tient pourtant des pièces d'or dans la main droite et non un crucifix... il n'empêche, je pense à Leonardo... La posture est inversée... l'expression du visage également... autant JB est souriant autant ce jeune homme semble triste... il n'empêche, je pense à Leonardo...
(le Gros Rouge de Nouyel va devoir prendre des vitamines... et pouf, encore un livre dans sa hotte!)
:o)
Je comprends parfaitement le rapprochement que tu effectues entre le tableau d'Allori (?) et le St Jean Baptiste de Léonard, et je suis même tenté de dire qu'il me séduit assez. C'est l'avantage d'avoir plusieurs regards sur une oeuvre : l'Autre y voit des choses que nous ne soupçonnions même pas. Merci à toi pour t'en être ouverte ici.
A priori, Gérard Oberlé a fait bonne impression lors de son passage à La grande librairie ? Je n'ai pas regardé l'émission, puisque je suis fâché avec ma télé depuis des années
A très vite !
Je reviens au tableau que, pour ma part, et ça n'engage que moi, j'attribuerais plus volontiers à Bronzino qu'à Allori.
Je ne vois aucune raideur, c'est à dire de soupçon de maladresse dans cette figuration, il y a plutôt un hiératisme rapprochant le jeune homme du divin parce qu'il délivre un message au spectateur qu'il fixe d'un oeil inspiré des icônes byzantines ; regard frontal de celui qui sait et propose un choix, une main montrant le chemin de l'ardeur dévorante de la foi symbolysée par ces lueurs d'incendie, cette main exhorte à suivre une voie ascendante.
L'autre main, tournée vers le terrestre, vers le bas, le matériel, tient une pièce d'or, symbole de richesse ou une médaille, l'allusion à la renommée s'ajoutant alors à celle de l'opulence (il faudrait décrypter l'objet).
Le jeune homme nous interroge car il sait, lui, messager des dieux, que du choix qu'il propose s'organisera une vie tournée vers l'essentiel ou entraînée par les vanités du monde.
Mais ce n'est que mon anlyse.
pour le reste je n'ai rien à ajouter, tu as été éloquent, passionné et convaincant.
Je ne reviens sur ton analyse du tableau que pour en souligner la justesse, mais je crois que ce point n'étonnera aucun des lecteurs qui viennent lire ici. Chapeau bas, sincèrement. Pour ce qui est de l'attribution, Allori étant parfaitement parvenu à imiter le style de Bronzino, il y a des chances pour que ce ne soit jamais tranché, d'autant qu'on ignore qui est représenté sur la toile, ce qui, tu l'avoueras, n'arrange guère les choses
Merci à toi d'avoir prolongé ce billet au-delà de lui-même.
@Henri-Pierre : inciter le visiteur à voir au dela d'une image est une excellente approche de l'art, dont le tien à passionner,tout comme Jean-Christophe.
Je t'embrasse et te dis à très vite.
J'ai été très touché en lisant le commentaire que vous faites de mon Muret et par l'excellence de votre illustration sonore. Veuillez accepter mes plus chaleureux sentiments de gratitude.
Gérard Oberlé
Je vous remercie infiniment pour les mots que vous m'avez fait l'honneur de déposer à la suite de ce billet, bien modeste reflet du plaisir que m'a procuré la lecture de votre livre. J'espère que le vie vous donnera la possibilité, le plus longtemps possible, de nous offrir d'aussi savoureux rendez-vous que ces Mémoires de Marc-Antoine Muret, que je vais continuer à faire connaître et à offrir.
Vivete valeteque.
Ce billet a eu beaucoup de chance pour ce qui est des commentaires, j'en suis conscient, et le tien, dont je te remercie, y trouve tout naturellement sa place, dans son affectueuse simplicité. Je ne peux que te conseiller de découvrir ce livre, qui, j'en suis certain, te plaira. N'hésite pas à venir partager tes impressions de lecture ici.
Amitiés à toi.
L’avantage d’arriver après l'actualité, c’est que, mise en appétit, j’ai pris le temps de lire les mémoires de Marc Antoine Muret, ce qui fut fait en 48h tellement ce roman virevolte avec gourmandise entre les plaisirs de la vie ; un vrai moelleux au chocolat, ferme et fondant à la fois !!! Et ce qui est réconfortant, c’est que même les heures sombres - qui ne diffèrent guère des nôtres soit dit en passant - s’éclairent des sourires de l’avant et de l’après. Années de jeunesse vues par un vieil homme dont les pensées pétillent comme celles d’un jeune homme et qui maîtrise l'art de rester un agréable compagnon pour son entourage. Du coup, je lui pardonne d’avoir maudit Toulouse jusqu’à la fin des temps ! (Ch. XV).
Dans la foulée, j’ai lu « Autumn » de Philippe Delherm. Est-ce que je me trompe en pensant que ce n’est pas une découverte pour vous, Jean-Christophe ? Je me suis engouffrée dans ce livre avec délectation, pour son style somptueusement poétique, démesurément romantique, jusqu’à l’envoutement et la déchirure, où la couleur peut presque se toucher de la première à la dernière page. Ces hommes et ces femmes qui n’étaient que des noms acquièrent une dimension humaine incroyable. La Béatrice de Rossetti ne sera plus jamais anonyme pour moi.
J’ai pu voir l’exposition « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde » à Orsay cet automne. J’ai passé là un après midi hors du commun ; qu’aurais-je dit si j’avais lu ce livre avant !
Prochaine étape : Le coiffeur de Chateaubriand. Je vous donnerai de ses nouvelles !
J'ai beaucoup aimé ce livre, Danièle, il fait partie des quelques-uns dont j'ai ralenti la lecture au fur et à mesure que je voyais le nombre de pages restantes diminuer, tant je n'avais pas envie que cette belle - en dépit de la noirceur de ce qu'elle décrit parfois - histoire finisse. Je me suis instantanément senti chez moi dans le XVIe siècle décrit par Gérard Oberlé avec une verve et une finesse que seule autorise une longue fréquentation des auteurs de ce temps.
Je ne connais pas, en revanche, Autumn de Philippe Delerm - je lis assez peu de romans - mais ce que vous me dîtes me donne très envie de m'y plonger. J'en réserve la lecture pour après celle du dernier (qui, j'espère, ne le sera pas) ouvrage de Jacques Le Goff, A la recherche du temps sacré, qu'il me tarde de découvrir. Si vous aimez les livres autour de la peinture, je me permets de vous conseiller, si vous ne le connaissez pas encore, La Dormeuse de Naples d'Adrien Goetz, un passionnant et court roman construit autour d'un tableau d'Ingres.
J'ai hâte de connaître vos impressions sur le virevoltant Coiffeur, en tout cas, et je vous remercie pour votre commentaire.