Partager l'article ! Une superbe éclosion : Rose tres bele de Diabolus in Musica: Anonyme, Italie du Nord, XIVe ...
Tout disque de musique médiévale est une aventure, un pari. Comme seul le Galaad des romans arthuriens pouvait prendre place sur le Siège Périlleux, il faut aux interprètes, pour faire revivre ces répertoires que leur éloignement temporel et les vicissitudes de leur transmission rendent problématiques, autant de ténacité et d’imagination que d’humilité. Diabolus in Musica et son directeur Antoine Guerber, qui m’avait accordé un entretien en juillet dernier (cliquez ici), font partie des musiciens qui, inlassablement, explorent, dans cet esprit, des répertoires souvent injustement méconnus. Ils nous proposent aujourd’hui de partir à la rencontre des chansons et polyphonies des Dames trouvères avec un nouveau programme intitulé Rose tres bele.
Comme le
souligne pertinemment Antoine Guerber dans les notes de présentation du disque, si toutes les sources, iconographiques ou littéraires, concordent pour démontrer une importante activité
musicale des femmes, leur voix, à quelques exceptions près dont la plus notable est sans doute l’abbesse et compositrice Hildegard von Bingen (1098-1179), demeure extrêmement difficile à
percevoir, dans la mesure où ce sont les hommes qui l’ont portée jusqu’à nous. Ainsi, le répertoire des trouvères, successeurs septentrionaux des troubadours, dont la première génération
apparut dans les années 1170, principalement en Champagne et en Brie, et qui fleurirent durant tout le XIIIe siècle, n’a-t-il conservé que très peu de témoignages qu’il soit
possible d’attribuer avec certitude à des femmes. Il existe cependant, parallèlement à ces derniers, nombre de textes s’exprimant au féminin, soit écrits par des hommes, soit anonymes, dont
quelques-uns sont peut-être dus à des plumes féminines. C’est cette expression de la féminité médiévale qu’a choisi d’explorer Diabolus in Musica, au travers d’un florilège de chansons,
rondeaux, virelais, qui expriment une vaste palette de sentiments, désolation de l’abandonnée (Onques n’aimai, Richard de Fournival), incertitude amoureuse (Amours que vous ai
meffait, Jehan de Lescurel), persiflage du mari cocu (Trop est mes maris jalos, Étienne de Meaux), vigoureuse sensualité (Soufres, maris), sur le mode aristocratique
propre à la lyrique courtoise ou, au contraire, avec des accents plus popularisants adaptés aux sujets plus lestes. Une belle place a été également réservée aux chansons religieuses, la
plupart du temps issues du procédé, courant au Moyen-Âge, du contrafactum, qui consiste à adapter un texte d’inspiration sacrée à une mélodie profane. Dans ces pièces d’une
simplicité touchante, le rossignol cher à l’amour courtois devient un médiateur vers le divin (Du dous Jhesu), le soleil qui réchauffe le cœur est celui de la foi (Li solaus qui
en moy luist), la pureté mariale est mise à l’honneur (Flur de virginité).
Les enregistrements qui ont fait, jusqu’ici, la notoriété de Diabolus in Musica auprès du plus large public explorent principalement le répertoire sacré, qu’il s’agisse de la
Messe Se la face ay pale de Dufay ou de la Messe de Nostre Dame de Machaut (chroniquée ici). Cependant, des réalisations comme Carmina Gallica ou La doce acordance ont largement prouvé
l’aisance de l’ensemble dans le domaine de la musique profane. Rose tres bele se situe au même niveau d’excellence que ses prédécesseurs et se savoure comme un fruit arrivé à
parfaite maturité, celle qu’autorise de longues années de fréquentation aussi érudite qu’amoureuse du répertoire des trouvères. La passion qui anime Antoine Guerber et son équipe
(photographiés ci-dessus lors d’un concert consacré à Rose tres bele) est évidente à chaque moment du disque ; elle aboutit à une prestation d’un naturel confondant, dont la
fluidité et l’évidence feraient presque oublier le travail conséquent qui a été nécessaire à sa conception. Que faut-il louer le plus hautement ? La luminosité et la souplesse des
sopranos Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau et Estelle Boisnard (qui signe également de très belles interventions à la flûte), qui investissent les pièces avec une conviction dont
l’intelligence du mot réjouit l’esprit et la chaleur expressive chavire le cœur ? La pertinence et la qualité de la réalisation instrumentale, Antoine Guerber se révélant un harpiste
inspiré, Évelyne Moser à la vièle et Bruno Caillat aux percussions confirmant leur excellence, dont les enluminures diaprent le texte sans jamais l’envahir ? Tout ceci à la fois, bien
entendu, auquel il faut encore ajouter la finesse d’une approche qui cisèle chaque détail sans jamais négliger la vision d’ensemble, qu’il s’agisse de la déploration pleine de pudeur de
Las, las, las qui ouvre le disque ou de la rythmique plus enjouée d’Amis, amis qui le clôt. Il faut, je le disais en préambule, beaucoup de maîtrise et d’humilité pour
rendre avec justesse des pièces qui souffriraient autant d’une neutralité que d’une surcharge d’intentions interprétatives. Sur ce point aussi, le pari de Diabolus in Musica est gagné. La
simplicité raffinée et subtile dont l’ensemble fait montre permet non seulement aux œuvres d’exhaler toute la poésie dont elles sont empreintes, mais aussi que s’établisse avec l’auditeur,
à la faveur d’une prise de son précise et chaleureuse, une fascinante sensation d’intimité, qui fait paraître familières des musiques pas ou peu entendues jusqu’ici, ce qui n’est pas le
moindre des tours de force.
Ce nouvel enregistrement de Diabolus in Musica s’impose donc, à mes yeux, comme un des disques les plus pertinents et les plus inspirés consacrés depuis longtemps au répertoire des trouvères, dans l’optique particulière et passionnante qui consiste à rendre leur voix aux femmes. Son équilibre radieux, sa science jamais ostentatoire ou pesante, font de Rose tres bele une anthologie déjà classique, incontournable pour toute discothèque de musique médiévale, dont la superbe éclosion apportera d’intenses bonheurs d’écoute à qui ira la cueillir.
Rose tres bele, chansons et polyphonies des Dames trouvères. Œuvres de Richard de Fournival (1201-c.1259/60), Jehan de Lescurel (mort en 1304 ?), Étienne de Meaux (actif c.1250) et anonymes. Deux estampies d’Antoine Guerber.
Diabolus in Musica :
Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, sopranos.
Estelle Boisnard, soprano & flûte traversière.
Evelyne Moser, vièle à archet (Richard Earle, d’après les chapiteaux de l’église romane de Gargilesse, c.1200).
Bruno Caillat, percussions.
Antoine Guerber, harpe romane (Yves d’Arcizas, d’après des modèles du XIIe siècle) & direction.
1 CD [durée totale : 70’40”] Alpha 156. Ce disque peut être acheté en
suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Anonyme, Helas tant vi de mal eure, rondeau
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)
2. Anonyme, Souffres, maris, rondeau
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)
3. Jehan de L’Escurel, Amours que vous ai meffait, ballade
(Aino Lund-Lavoipierre)
4. Anonyme, Diex comment pourrai savoir, chanson – Antoine Guerber, Estampie
Diex.
(Aino Lund-Lavoipierre, Estelle Nadau, Estelle Boisnard)
Illustrations complémentaires :
Anonyme, Italie du Nord, XIVe siècle, Le céleri, c.1370-1400. Codex Vindobonensis, series nova 2644, folio 36, recto. Enluminure sur parchemin Vienne, Österreichischen Nationalbibliothek.
La photographie de Diabolus in Musica (concert Rose tres bele) est de Philippe Haller.
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Je me réjouis de l'ambiance festive qui se dégage de quelques-unes des pièces présentées ici. Dynamisme et rythme mènent la danse, sans pour autant qu'il soit question d'influence "arabe", tantôt martelée par certains interprètes de renoms.
Une chose de frappe toujours lorsqu'on écoute la musique médiévale - et c'est tout à fait logique, je sais bien - c'est la place laissée à la force du mot. Souvent, celui-ci se suffit à lui-même, tant dans le répertoire que profane. Il en devient parfois musique, même.
Merci à toi pour avoir consacré un billet à la musique médiévale. Le constraste est presque âpre après la musique du XIXe siècle dont du nous a gâté depuis quelques semaines.
Amitiés
L'estro
Ce qui me frappe toujours dans les interprétations de Diabolus in Musica, c'est leur absence de systématisme. Contrairement à certains ensembles qui ont trouvé une manière particulière d'interpréter la musique du Moyen-Âge et l'appliquent ensuite uniformément à tous les répertoires qu'ils abordent, la capacité d'Antoine Guerber et de son équipe à se remettre en question disque après disque est réjouissante, ménageant toujours une part d'imprévu et donc de poésie.
Ce disque est une réussite à mes yeux assez incontestable, il peut à la fois séduire le néophyte et le connaisseur, qui y trouveront chacun de multiples raisons de s'émouvoir. Et tu as raison, le fait d'avoir placé le mot au centre de l'interprétation lui donne une force incroyable, car elle sonne ainsi parfaitement juste.
Je me doute bien que le contraste avec la musique proposée les semaines précédentes doit être assez intense, mais, comme tu le sais, je ne veux pas me limiter dans les émotions à partager, ce qui reviendrait à contraindre un espace que je veux le plus ouvert possible, comme je tente de l'être moi-même.
Amitiés à toi et, je l'espère, à bientôt.
A très bientôt pour d'autres voyages.
Je pense bien à toi ainsi qu'à Jehanne et je vous embrasse toutes les deux.
J'ai déjà exprimé ici à quel point la façon de concevoir le chant de cet ensemble est juste celle que j'attends depuis ouh la! au moins... ni neutre, ni emphatique, riche mais sans ostentation... ces gens-là sont fêlés, pour sûr: ils laissent passer la lumière...
Pour le reste, tu as tout dit et bien dit : Diabolus in Musica est un ensemble lumineux.
A très vite.
Je suis tout à fait d'accord avec toi, ce disque est puissamment évocateur, il fait naître mille et mille images, souvenirs de lecture, fragments d'enluminures, déambulations dans quelque château...tant de souvenirs comme des ponts jetés entre ce lointain Moyen-Âge et nous, qui, subitement, revient à la vie grâce à des musiciens inspirés.
Comme vous avez raison de souligner que l'interprétation des répertoires médiévaux reste foncièrement ouverte et qu'il y a encore bien des choses à découvrir et à restituer.
Je suis le travail de Diabolus in Musica depuis leurs débuts et je reste toujours impressionné par l'exigence qui est la marque de fabrique de cet ensemble : même lorsqu'ils se penchent sur des pans plus connus de la musique du Moyen-Âge (je pense à leur enregistrement de la Messe de Nostre Dame de Machaut), ils proposent toujours à l'auditeur d'emprunter des chemins inexplorés avec un enthousiasme communicatif derrière lequel se cache un travail de fond dont on sent bien qu'il ne doit rien au hasard. A une époque où certains musiciens cèdent, hélas, aux sirènes du "cross-over" dans bien des répertoires, en faisant avaler des salmigondis bien peu nourrissants à un public assommé par des campagnes de matraquage publicitaire, cette honnêteté foncière est rassurante et réjouissante.
J'espère que vous prendrez beaucoup de plaisir à l'écoute intégrale de ce disque (je guetterai une future chronique chez vous) et je vous remercie d'être intervenu sur cette chronique.
Bien amicalement.
Jean-Christophe
Que dire d'autre mon JC que je rejoins en tous points ce qui a été dit ci-dessus, et fort bien dit, par Philippe et l'estro pour ce qui est du point de vue technique, et par Laure, la Trolette et Marie qui ont exprimé avec sensibilité un ressenti qui est aussi le mien.
Cet enregistrement est lumineux et paisible, et en cela ton choix iconographique, heureux, l'illustre très judicieusement. Tu sais que les enluminures médiévales non seulement me plaisent beaucoup mais aussi me touchent infiniment, et aussi que le Moyen Age me passionne.
Antoine Guerber et Diabolus in Musica effectuent un travail remarquable sur un répertoire encore trop méconnu et, en cela, oeuvrent avec talent, mais aussi avec une passion qui ne peut échapper à personne, à faire connaître et à rendre accessible et très attrayant un répertoire qui pourrait parfois, s'il est mal maîtrisé, rebuter le profane. Nous pouvons les en remercier.
Et te remercier toi qui, par tes mots, sert à merveille un travail de grande qualité.
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Sur le travail d'Antoine Guerber et de ses Diables dans cette Rose tres bele, tous les avis que j'ai pu recueillir s'accordent pour saluer les qualités qui ont été relevées ici : approche extrêmement informée mais jamais pédante, grand naturel dans la restitution des pièces, impression globale de luminosité et de douceur, mais sans aucune fadeur. Bref, un disque idéal pour découvrir le versant féminin du répertoire des trouvères, que j'espère voir distingué par la critique autorisée, tellement plus influente que ce petit site.
Je suis heureux que les illustrations t'aient plu, car trouver de bonnes reproductions d'enluminures, qui plus est adaptées à un tel sujet, tient de la gageure. Cette recherche m'a pris presque autant de temps que l'écriture du billet elle-même
J'attends maintenant ton appréciation sur l'album complet dès que tu auras pu l'écouter dans son intégralité.
Je t'embrasse très fort moi aussi.
En cette époque sottement réputée obscure la femme joua un rôle civilisateur de la plus haute importance et elle jouissait de son douaire en toute liberté (n'est-ce pas Madame Aliénor d'Aquitaine ?) alors que depuis Napoléon le législateur, toute vie publique officielle lui fut retirée, en 1960 encore les femmes françaises ne pouvaient ouvrir de compte bancaire sans l'autorisation du père ou du mari.
Merci pour les tournois aux couleurs des Dames, merci pour Jeanne de Naples et Christine de Pisan, merci pour les poétesses de la Cordoue du dixième siècle, merci pour les cours d'amour et pour la montée en puissance d'une Vierge Marie qui remisa au rayon des antiquités le Dieu de Colère et de Vengeance.
Je crois toujours, comme disait le poète, que la femme est l'avenir de l'homme et tout hommage qui lui est rendu me touche profondément.
Bon OK, tu peux exclure margaret Thatcher ;-D
Je suis, moi aussi, particulièrement sensible à ceux qui leur rendent hommage et c'est aussi, sans parler de ses qualités artistiques, un des éléments qui m'a touché dans ce projet.
Une ère guerrière resurgit et les femmes entrent dans l'ombre.
Guillaume de Machaut est un poète-musicien fascinant, un des derniers artistes de ce type avant que les deux métiers deviennent distincts, et je comprends complètement la joie que tu peux éprouver à l'écoute et/ou à la lecture de ses oeuvres.
Bien à toi.