La musique composée en territoires germaniques à la fin du Moyen-Âge, tout particulièrement celle dédiée aux seuls instruments, fait encore aujourd’hui figure de parent pauvre tant du point de vue des recherches musicologiques que, surtout, de l’interprétation, y compris en Allemagne. Outre certains préjugés que les milieux scientifiques devraient rougir de persister à nourrir, l’extrême rareté des sources antérieures au XVIe siècle ayant survécu aux vicissitudes du temps et des guerres peut en partie expliquer cette absence. Disparues sans laisser de traces, les notes qu’ont pu entendre le jeune Hans Memling à Cologne avant son départ pour Bruxelles à la fin de la décennie 1450, Nicolas de Leyde enchantant la « pierre de sable » à Strasbourg une poignée d’années plus tard, Sebastian Brant invitant, peu avant que le siècle s’achève, ses contemporains à monter dans la Nef des fous mise à flots par ses soins depuis les presses bâloises ? Pas totalement, comme le prouve Von edler Art, un disque aussi réussi qu’émouvant édité par le remarquable label Ramée.
Nous avons sans doute bien du mal à nous
faire une idée précise du raffinement atteint par la civilisation germanique tout au long du XVe siècle, car le référentiel de valeurs imposé par les universités et les instances
culturelles de notre pays nous fait, sans même que nous en ayons clairement conscience, tourner naturellement et presque exclusivement nos regards vers ces pôles d’innovation culturelle que
furent aussi l’Italie et la France. Pourtant, qu’il s’agisse du développement des techniques (l’imprimerie, bien entendu, mais aussi et entre autres, des évolutions importantes dans la facture
instrumentale : la plus ancienne mention du clavecin, en 1397, attribue, par exemple, l’invention de cet instrument au médecin autrichien Hermann Poll, tandis que sa première représentation connue se
trouve sur un retable d’environ 1425 situé dans la cathédrale de Minden, en Rhénanie du Nord-Westphalie) ou de trouvailles artistiques (les premiers autoportraits indépendants gravés et
peints semblent bel et bien avoir été
réalisés en Allemagne), il est indubitable, pour qui prend le temps de considérer les témoignages du passé sans préjugés, qu’une vie intellectuelle d’une foisonnante richesse s’est développée
dans ce territoire vaste et morcelé qu’était alors le Saint-Empire. D’ailleurs, si vous avez du mal à me croire, rendez vous à Strasbourg, Cologne ou encore Francfort admirer le travail des
sculpteurs, des orfèvres et des peintres de cette époque, faites un crochet par la Bibliothèque humaniste de Sélestat pour vous faire une idée de celui des imprimeurs, et, pour que l’immersion
soit complète, accomplissez ce vagabondage temporel en compagnie de ce disque.
Corina Marti et Michal Gondko, directeurs de l’excellent ensemble de musique médiévale La Morra, ne sont pas les premiers à s’intéresser aux pièces contenues dans deux très importants manuscrits, le Lochamer
Liederbuch (c.1452, conservé à Berlin) et le Buxheimer Orgelbuch (c.1460-1470, conservé à Munich, reproduction d’une des pages ci-dessus), témoins miraculeusement préservés
d’une pratique musicale spécifiquement instrumentale en terres d’Empire, auxquels ils ont choisi d’adjoindre très opportunément d’autres morceaux, extraits de codex conservés à Bâle et Vienne
ainsi que d’éditions imprimées à Mayence (1512) et Nuremberg (1539). Regroupant des élaborations sur des mélodies religieuses (Benedicite almechtiger got), des chansons profanes
(Qui vult messite, sur le rondeau Qui veut mesdire de Gilles Binchois), des basses danses (Mi ut re ut, sur la basse danse Venise) ainsi que des compositions sur des thèmes originaux,
Von edler Art, sans doute une des anthologies les plus convaincantes qui ait été réalisée à ce jour dans ce répertoire, entraîne l’auditeur dans un voyage où la sensation d’intimité
le dispute à la surprise apportée par l’extraordinaire subtilité de cette musique extirpée des limbes de l’oubli. La notice du disque explique de façon claire et argumentée les raisons qui
ont conduit les interprètes à exécuter certaines de ces pièces en duo, l’une au clavicytherium (instrument à clavier à cordes pincées et à caisse verticale, attesté à partir d’environ 1460),
l’autre au luth et à la guiterne, et même si je suis persuadé que certains musicologues y trouveraient sans doute à redire, force est de constater que ce tandem fonctionne parfaitement. Tour
à tour dansants ou rêveurs, les différents morceaux, organisés par ordre chronologique, gagnent progressivement en complexité polyphonique, jusqu’à pouvoir se confronter sans rougir aux
Fantaisies composées vers la même époque en Italie, comme le prouve le fantastique Preambulum sans doute dû à Adolf Blindhammer (c.1475-entre 1520 et 1532), luthiste de l’empereur
Maximilien Ier et professeur de luth à Nuremberg dont les qualités étaient soulignées par Albrecht Dürer.
Ayant fait le choix d’alterner pièces en duo et en solo, Corina Marti et Michal Gondko (photographie ci-contre) se révèlent des interprètes
remarquablement inspirés et soucieux de rendre justice à un répertoire méconnu sans jamais le solliciter à outrance. L’usage mesuré et pertinent de l’ornementation, le soin apporté à la
caractérisation de chaque pièce, la diversité des climats instaurée tout au long de cet enregistrement en disent long sur la passion qui anime leur exploration de ces musiques oubliées qui,
grâce à leur travail de réappropriation, quittent leur cadre strictement historique pour s’adresser à la sensibilité de l’auditeur d’aujourd’hui. Au-delà du panorama riche et varié qu’il
propose, c’est l’imperceptible chuchotement d’une époque jusqu’ici largement réduite au silence que Von edler Art permet à nouveau d’entendre.
Von edler Art, Musique allemande du XVe siècle pour instruments à clavier et à cordes pincées.
Corina Marti, clavicytherium.
Micha Gondko, luth à 6 chœurs et guiterne à 4 chœurs.
1 CD [durée totale : 67’23”] Ramée RAM 0802. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.
Extraits proposés :
1. Tyling ?, Tandernaken (guiterne et clavicytherium)
2. Anonyme, Rorate celi desuper (clavicytherium)
3. Attribué à Adolf Blindhammer, Preambulum (luth)
Illustrations du billet :
Maître ES (c.1420-c.1468 ? actif dans la région du Rhin supérieur), Couple faisant de la musique près d’une fontaine, sans date. Gravure, Berlin, Kupferstichkabinett.
Recto du folio 169 du Buxheimer Orgelbuch. Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Mus. 3725.
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Extraordinaire surprise ce billet cher Jean-Christophe.
Non seulement je découvre avec étonnement une intime finesse dans cette musique venue d’une époque où les journées étaient rudes, mais également je découvre la sonorité d’un instrument jamais entendu jusque ici.
Merci à Corina Marti et Micha Gondko de rendre à la lumière ces œuvres oubliées qui ne méritent absolument pas les limbes.
Merci à toi cher Jean-Christophe de nous ouvrir une fenêtre sur ce riche héritage.
Je t’embrasse
La reproduction du manuscrit me laisse rêveuse, comment peut-on interprêter ? pour le moment aucun lecteur n'apparaît pour écouter ton choix qui ne manquera pas de me ravir un peu d'émotion
Je t'embrasse
Ma préférence va au luth (à cause du poète ?)
Il y a de la magie dans cette musique venue de si loin qui nous transporte dans des donjons sombres aux fenêtres étroites peuplés de gentes brunettes
C'est un bonheur d'entendre retentir sous des doigts admirables de sensibilité et d'inspiration l'ancêtre de mon instrument dans sa variété verticale. Le luth (dont le faux-air de Baryshnikov me fait sourire et me ravit, souvenirs new-yorkais...) n'est pas en reste et l'interprétation est à mon oreille empreinte à la fois de fougue parfaitement maîtrisée et de délicatesse.
Et toi poète, quand reprends-tu ton luth... ? Jamais ?
Force est de constater que l'Alsace tout comme l'Allemagne regorge de trésors qui ne demandent qu'à être exhumés. Et là tu te dis, en scrutant la page du Buxheimer Orgelbuch, qu'il va de soi de saluer l'excellence du travail de La Morra. Je dois te parler, du reste, d'un jeune ensemble auquel tu ne pourras malheureusement pas consacrer un billet faute d'enregistrement mais qui se révèle plein de promesses dans un répertoire approchant
Très agréable voyage dans le temps en compagnie de La Morra et de tes mots. Merci !
Je t'embrasse fort mon JC.
Je n'avais pas senti les influences orientales dont tu parles (ton oreille de musicienne fait ici toute la différence
Comme tu le dis, il reste encore bien du travail à faire pour continuer à redécouvrir tout ce que le Moyen-Âge nous a légué. Raison de plus pour encourager, remercier et faire connaître tous ceux qui oeuvrent en ce sens.
Je t'embrasse fort moi aussi.
Je pense bien à toi et t'embrasse, sans oublier Jehanne.
A très vite !
En goguette le JC, Trolette, y m'fait des infidélités, mmmppppffff
On ne sera pas loin l'une de l'autre au moment de l'homme en habit rouge, rhooo mais nan pas le parfum
A tout vite dans l'O.R. du boudoir.
Un p' tit coucou rapide du Sud...
Je t'embrasse.
Cordialement.
Merci Jean-Christophe.
amicalement,
laurent
Je suis absolument ravi que ce petit billet vous ait donné l'envie de faire l'acquisition d'un disque dont je suis persuadé qu'il vous apportera bien des plaisirs. N'hésitez pas à nous faire partager ici vos impressions d'écoute, je suis certain que ce sera du plus grand intérêt.
Amitiés.
Amitiés.
Dans le "sortilège d'amour" tout est en place pour cette danse raffinée et perverse de l'amour si bien évoquée par la musique que tu nous proposes, la modestie affichée par cete beauté nue qui fait semblant de ne se point sentir observée. Même le chien, emblème de la fidélité s'est assoupi. Et elle irradie, lunaire et presque immatérielle, fascinante de promesses cachées, son corps de satin étant la boîte de Pandore des milles voluptés inavouables. D'ailleurs ce coffret qu'elle ouvre...
Entourée de luxe et d'objets précieux, elle comblera le personnage furtif qui sera satisfait, peut-être au prix de son âme, n'oublions pas que nous sommes au Moyen-Âge.
Son coeur serat'il percé par les socques à poulaine de la Belle ?
Peu importe, pour l'heure tout concourt au proche désordre des sens, y compris les phylactères dont on se moque du message puisque leur mouvement agité et baroque avant l'heure participe de ce mouvement irrésistible vers la Tentatrice.
Habile Jean-X qui pour nous remettre de ce tourbillon, nous donne en dessert la chasteté musicale et fraîche de cette scène courtoise de pré-haut.
Je t'embrasse.
Rien à voir avec le Moyen-Age...
Je t'embrasse fort mon JC.
Je suis "fautif" de n'avoir pas su écouter la petite voix en moi qui m'avait suggéré de quitter la plateforme Mabulle ainsi que Ghislaine et vous l'avez fait alors.
Transférer une partie de mes écrits vers une autre plateforme demanderait un travail énorme pour moi. C'est pourtant la seule voie possible pour continuer à bloguer, tout en le faisant dans de meilleures conditions qu'aujourd'hui.
Je vais surfer un peu sur diverses plateformes pour les tester et regarder attentivement leurs offres dans les jours qui viennent.
Amicalement,
Laurent
Tenez-moi au courant, si vous le désirez, de vos recherches et essais afin que je ne perde pas votre trace.
Amicalement à vous.