Passée des arts



Matthias STOM (ou STOMER, attribution incertaine)
(Amersfoort ?, c.1600-Sicile ou Italie du Nord ?, après 1652 ?),
Le sacrifice d’Abraham, sans date.
Huile sur toile, Ajaccio, Palais Fesch.
[cliquez sur l’image pour l’agrandir]

 

Vous l’avez remarqué, chers lecteurs, ce blog réserve une place relativement restreinte à l’opéra et, par là-même, se fait rarement l’écho des parutions concernant ce genre, œuvres intégrales ou récitals. Il ne s’agit pas d’un manque de goût personnel, même si j’avoue que la starisation des chanteurs lyriques m’a toujours agacé, mais il existe tant de sites qui explorent ce domaine, quelquefois avec un véritable bonheur, que j’ai toujours jugé assez vain d’y ajouter le mien. Exception à cette règle avec Sacrificium, le nouvel album de Cecilia Bartoli qui est, comme chacun de ses disques, un événement.

 

La « recette Bartoli » est simple, tellement d'ailleurs qu'on se demande pourquoi si peu de ses collègues chanteurs lui ont, à ce jour, emboîté le pas : des anthologies bâties autour d’une thématique forte, des choix musicaux et musicologiques clairs, des partenaires de qualité, l'ensemble mis au service d'une personnalité attachante, d'un talent et d'un abattage certains, le tout emballé avec élégance et érudition, et hop, le tour est joué. Cecilia Bartoli satisfait tout le monde, le curieux comme le mélomane averti, l’un attiré par la notoriété de celle dont le nom est souvent accolé à celui de diva, l’autre par les inédits dont regorgent ses disques. Ce nouveau projet, conçu comme un double hommage à la fois à l’école napolitaine d’opéra, dont il met à l’honneur, entre autres, un des chefs de file, le trop négligé Nicola Porpora (1686-1768), mais aussi et surtout aux castrats à la virilité sacrifiée sur l’autel du beau chant, risque fort de rencontrer un écho public très favorable, grâce à l’évocation de ces figures devenues mythiques dont le cinéma a popularisé l’image et envers la voix irrémédiablement perdue desquels nombre d’amateurs de musique, baroque ou non, éprouvent une indicible nostalgie.

Très honnêtement, compte tenu de ce que ce disque donne à entendre, on espère sans réserve qu’il connaîtra un vrai succès. Je demeure néanmoins persuadé que certains spécialistes pointus trouveront à redire sur nombre de choses, un trille qui ne passe pas ici, des instabilités dans certains registres là, mille et trois petits détails qui leur feront faire la moue. Mais la Bartoli, c’est l’amour qu’elle a décidé de faire à cette musique et on l’en remercie. Les quinze titres, dont onze inédits (qui dit mieux ?), sont interprétés avec un panache qui laisse éberlué, qu’il s’agisse des airs de bravoure qui exigent une virtuosité à la fois étincelante et maîtrisée ou ceux, tendres ou mélancoliques, qui réclament plus de sensibilité, ces deux grands types se partageant le récital à parts égales. Mue par une connaissance et un instinct très sûrs de la rhétorique qui sous-tend ces morceaux, comme le prouve une ornementation supérieurement conduite, Cecilia Bartoli se montre aussi à l’aise dans l’expression de l’emportement (Berenice d’Araia), de la rage (Semiramide de Porpora), de l’orgueil (Adelaide toujours de Porpora) que de la douleur de la séparation (Germanico in Germania de…Porpora) ou d’une religiosité emplie de tendresse diffuse (La morte d’Abel de Caldara).

Les moyens techniques de la chanteuse, longueur du souffle, agilité et puissance vocale, lui permettent de se jouer des difficultés d’œuvres que son sens inné du théâtre investit complètement, en en révélant les moindres intentions expressives avec une fougue et une justesse aussi indéniables que réjouissantes. Si l’auditeur sait bien que tout ceci n’est qu’illusion dramatique, il lui est, en dépit de cette évidence, difficile de se retenir de croire à ces scènes zébrées de tonnerres ou de larmes comme de ne pas se laisser emporter par un tourbillon aussi brillamment baroque. Disons un mot, pour finir, d’Il Giardino Armonico, qui avait déjà accompagné Bartoli dans le Vivaldi album et dont on retrouve avec plaisir la patte vigoureuse. L’orchestre a évolué et le caractère astringent ou excessivement virulent qui était sa marque de fabrique s’est tempéré. Certes, le son n’est pas le plus suave du monde, mais il a tout de même gagné une appréciable rondeur. Giovanni Antonini fouette toujours ses troupes avec une énergie impressionnante dans les arias au tempo rapide, mais il a visiblement appris à laisser les phrases s’épanouir avec plus de naturel, voire d’abandon, lorsque celui-ci ralentit. Malgré le côté quelque peu artificiel de la prise de son, qui pourrait presque laisser supposer, par instants, que voix et orchestre ont été enregistrés séparément, la fusion entre voix et orchestre demeure convaincante, au point qu’il est difficilement possible d’imaginer meilleur tandem dans ce répertoire.

 

Voici donc un disque parfaitement réussi qui, s’il ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, s’impose néanmoins, avec celui de Vivica Genaux et René Jacobs (Arias for Farinelli, Harmonia Mundi, 2002), comme la réalisation la plus convaincante à ce jour dans le répertoire écrit pour les castrats, laissant loin derrière lui les essais des contre-ténors, dont aucun, à mon sens, ne parvient actuellement à déployer autant de sens du théâtre et de sensibilité. Il confirme, en tout cas, Cecilia Bartoli comme une des interprètes de l’opéra baroque italien (au sens large) les plus inventives et les plus inspirées de notre temps.

 

SACRIFICIUM, airs de Nicola Porpora, Antonio Caldara, Francesco Araia, Leonardo Leo, Leonardo Vinci, Riccardo Broschi, Geminiano Giacomelli, Georg Friedrich Haendel et Carl Heinrich Graun.

 

Cecilia Bartoli, mezzo-soprano.
Il Giardino Armonico.
Giovanni Antonini, direction.

 

2 CD [77’55” et 21’15”] Decca 478 1521. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

 

Extraits proposés :

1. Leonardo Vinci (c.1696-1730) : « Chi temea Giove regnante » (« Qui craignait le règne de Jupiter »), extrait de Farnace (Rome, 1724. Livret d’Antonio Maria Lucchini).

2. Antonio Caldara (c.1670-1736) : « Quel buon pastor son io » (« Je suis ce bon pasteur »), extrait de La morte d’Abel figura di quella del nostro Redentore (Vienne, 1732. Livret de Pietro Metastasio).

 

Photographie de Cecilia Bartoli par Uli Weber pour Decca.

Dim 18 oct 2009 28 commentaires
La tendresse soutenue et aérienne de La Morte d'Abel m'a soulevée de mon quotidien ; je le repasse encore, dans cette envie de danser dans les airs.
Tremplin de plaisirs.
Merci :-)
Marie-Emmanuelle - le 18/10/2009 à 15h46
C'est un des morceaux du disque que je préfère, mais il faut dire que je suis assez "client" de la musique de Caldara en règle générale Je suis heureux que cet extrait t'ait plu à ce point.
Merci pour ton commentaire
Jean-Christophe - le 18/10/2009 à 15h53

Il est difficile d’ajouter quelques choses cher Jean-Christophe a cette éloge magnifique faite à ce disque d’ont les extraits proposés sont comme une grande claque !

« Mille et trois petits détails » dis-tu ?… je dirais tout simplement que Cécilia Bartoli nous offre là bien plus que la recherche de la perfection : L’émotion.

C’est un très bel hommage au répertoire des Castrats, et j’espère qu’il sera un exemple pour les contre-ténors afin qu’ils perdent leur coté « précieux » et n’hésitent pas à donner plus de sensibilités, de sens théâtral à leur répertoire. Ayant moi-même un timbre contre-ténor je regrette de ne pas m’être concentré sur le chant plus sérieusement lors de mes jeunes années… (Mais ma grande timidité…)

 

Il va de soit que ce disque va rejoindre ma discothèque.

 

Je t’embrasse

David (67) - le 18/10/2009 à 15h56
Oh, les "mille et trois" détails étaient juste une allusion à un air d'opéra bien connu, cher David, mais imagine-toi que j'ai déjà lu, concernant cet album, quelques remarques acerbes, ici ou là. Personnellement, je ne suis pas un spécialiste d'art lyrique et ce que j'entends dans cet enregistrement me convient parfaitement. Il faudrait être difficile pour faire la fine bouche, et pourtant, je ne suis pas un inconditionnel absolu de Cecilia Bartoli.
Tout comme toi, j'espère que certains contre-ténors écouteront attentivement ce disque pour conférer à leurs prestations la personnalité qui, actuellement, leur fait, à mon avis, quelque peu défaut.
Je te souhaite beaucoup de plaisir à l'écoute de ce CD - je sais que tu en auras, ce dont je me réjouis - et je t'embrasse.
Jean-Christophe - le 18/10/2009 à 16h07
Je t'ai tout dit mon JC  
Inutile que je me pâme : c'est excellent, contrairement à ce que j'avais, un temps, pu craindre.
Quant à l'usage que fait le Conseil Général du Var de cette scène biblique, j'en ris encore, vile mécréante que je suis  Fallait-il que tu fasses porter ton choix sur ce tableau précisément ?
Je repasserai pour te livrer mon sentiment plus sérieux concernant la musique, parce que pour l'heure je ne peux que te féliciter pour la pertinence de ton propos et l'enthousiasme communicatif qui s'en dégage. Des lignes aux couleurs de la musique qu'elles servent et qui rendent parfaitement hommage tant à l'interprète dont elles documentent l'enregistrement qu'aux compositeurs qu'elles évoquent.
Le hautbois arrive pour te parler de Gluck
Je t'embrasse fort mon JC, très fort.
Ghislaine - le 18/10/2009 à 16h31
Rhooo, contre-ténor David ? Oh oh...  Je m'approprie allégrement les pixels de JC, là
Ghislaine - le 18/10/2009 à 16h37
Tu te souviens, Carissima, nous étions tous les deux un peu dubitatifs quant à ce projet de Cecilia Bartoli quand la nouvelle est arrivée à nos oreilles Eh bien, je suis, pour ma part, complètement convaincu et je ne doute pas un instant que tu le seras aussi quand tu auras pu écouter l'intégralité de l'enregistrement.
Je ne savais pas l'usage que fait le conseil général du Var des oeuvres picturales, mais je doute qu'il s'agisse vraiment d'en faire la promotion J'en souris encore
J'espère avoir réussi à faire passer un peu de l'enthousiasme qui m'a saisi à l'écoute de ce disque, que je trouve vraiment très inspiré, un des meilleurs, à mon avis, de Cecilia Bartoli, notamment par la cohérence du projet et la pertinence des moyens déployés pour le défendre.
J'attends les mots du hautbois avec joie et je t'embrasse très fort moi aussi.
Jean-Christophe - le 18/10/2009 à 17h22

Depuis presque toujours la musique était là. Elle attendait patiemment que naissent les femmes et les hommes qui viendraient lui donner vie et l'aimer. Elle s'apprêtait déjà à les faire mourir d'amour...

Accepte ces quelques mots en commentaire, cher Jean-Christophe.

Le second extrait est bouleversant.

Mais permets-moi, s'il te plaît, de glisser ici un peu d'humour. Dans le premier extrait, je ne doute pas que Cecilia Bartoli soit aussi parfaite, mais les trilles me hérissent et je regrette (un tout petit peu) qu'elle n'aie pas été foudroyée par le premier éclair. J'aurais bien pris mon fusil pour l'abattre mais le gentleman désuet en moi me l'a interdit : Never shoot a sitting bird ! et d'ailleurs je n'aurai jamais d'arme à feu et puis elle chante si bien...

Pardonne cet ajout malicieux, guère dans le ton de ce joli billet.

Paul - le 18/10/2009 à 17h24
Poétiques ou malicieux, tes mots sont toujours les bienvenus ici, mon bien cher Paul, et je t'en suis infiniment reconnaissant. Je trouve également l'aria de Caldara bouleversante - c'est un compositeur sur lequel bien du travail reste à faire - mais je rends grâce à Jupiter d'avoir fait preuve de clémence et de n'avoir pas foudroyé la belle Cecilia, car le Caldara se trouvant après le Vinci sur le disque, nous aurions bien malheureusement été privés de ce très beau moment
Jean-Christophe - le 18/10/2009 à 17h47
Isaak-Ismael a déjà les yeux vitreux, c'est saisissant ainsi que les proportions d'un corps à la fois homme et enfant. Je ne sais pas si la foi était sensée surgir de l'œuvre ...
Pour l'écoute j'ai des problèmes de qualité (grésillements) et j'ai eu aussi cette impression de "raccord" musique et voix. Je ne suis pas une spécialiste, loin s'en faut mais je te remercie une fois encore de partager. Je t'embrasse. 
Marie - le 18/10/2009 à 18h32