Passée des arts



homme au coin du feu Homme se tenant au coin du feu,
Livres d’Heures, Paris ?, fin du XVe siècle.
Enluminure sur parchemin, Carpentras,
Bibliothèque municipale (Ms.0054).

 

On ne choisit jamais le moment où les choses nous prennent par la main et nous poussent, presque malgré nous, à sortir du silence où nous avions trouvé refuge. Dans le salon de musique de la grande maison de Charmes en l’Angle lentement envahi par la pénombre de la fin d’une après-midi de décembre, l’esprit au bord du chaos se rassérène en accomplissant le geste simple et immémorial qui consiste à entretenir le feu, tandis que d’une autre pièce parviennent les notes d’une ballade de Guillaume de Machaut. Ces longues nuits de froidure ne sont finalement pas si éloignées de celles qu’a pu connaître le chanoine de Reims il y a plus de six cents ans et je n’ai aucun mal à l’imaginer tisonnant la bûche du foyer, approchant ses mains de la flamme pour les réchauffer avant de retourner à sa table de travail pour rimer les douleurs qui débordent d’un cœur trop aimant pour n’être pas meurtri. Et c’est une étincelle étonnamment claire de ce XIVe siècle qui, d’ordinaire, s’obstine à trembler comme un mirage sur l’horizon brûlant lorsque, concentrant notre esprit, nous nous évertuons à tenter de l’apercevoir nettement, qui s’invite subitement, malgré les distances temporelles ou spirituelles.

 

Je nourris le rêve, qu’il serait peut-être plus sage de nommer illusion, que le fil qui nous relie aux générations passées, y compris les plus éloignées, ne s’est pas complètement rompu et qu’en nourrissant assidument notre familiarité avec l’univers qui fut le leur, il nous est quelquefois possible de les sentir avec une acuité autre qu’intellectuelle, un impact que je pourrais qualifier de physique. Comme si le regard, après s’être longuement accoutumé à l’obscurité qui entoure les époques révolues, finissait par être en mesure de percevoir des signaux infimes, un rai de lumière filtrant du volet fermé sur l’insaisissable jadis, une porte entrebâillée sur l’immuable flux du temps. Si nous y prenons garde, mille petits détails, un vers, une anecdote, un détail d’architecture, un trait de pinceau, une mélodie, semblent avoir été semés ici et là pour nous servir de relais afin de nous permettre d’aborder à des rives anciennes qui nous paraissent pourtant si loin de nos préoccupations quotidiennes, de nos vies de galopeurs modernes obsédés par le « plus » quand ils ne devraient se préoccuper que du « mieux ». Ces petits cailloux blancs, je les nomme permanences ; ce sont elles que je traque inlassablement, à la recherche de ce souffle commun qui traverse les siècles et porte femmes et hommes à peindre, écrire ou composer, à dépasser l’abattement qui saisit tout mortel lorsqu’il devient conscient de l’inéluctabilité de son destin.

 

À l’heure où le monde succombe à la chaleur frelatée de fêtes de fin d’année qui sont surtout celles de la froide hégémonie des commerçants, je souhaite, pour ma part, continuer à entretenir patiemment la flambée de la mémoire, en me gardant, autant que faire se peut, de l’embrasement aussi brillant que bref de ces feux de paille qu’on appelle des modes. Demeurerez-vous près de l’âtre pour vous y réchauffer aussi ?

 

Guillaume de MACHAUT (c.1300-1377), Esperance qui masseure, ballade (B13)

 

Ensemble Musica Nova.
Lucien Kandel, ténor & direction.

 

machaut ballades musica nova 1 CD Æon AECD 0982. Ce disque peut être acheté en cliquant ici.

Sam 19 déc 2009 23 commentaires

Après ton absence en ces lieux, je suis ravi de pouvoir à nouveau te lire cher Jean-Christophe.

 

Il y a quelques années maintenant que je me tiens loin de ces feux de pailles. Noël ne devrait plus porter ce nom mais plutôt fête de la consommation…

Peu de personnes à mon sens savent ce qu’est noël en réalité ou même d’où vient la tradition du sapin. Malheureusement maître Euros et Cie ont eu raison des valeurs humaines.

 

C’est avec grand plaisir que je suis ton invitation et viens me réchauffer près de l’âtre.

 

Je t’embrasse

David (67) - le 19/12/2009 à 17h34
Je comprends le recul qui te saisit, cher David, face à l'hyperconsommation qui gagne les gens comme une fièvre maligne à l'approche de Noël, puisque je le partage. D'une certaine façon, ce comportement tourne le dos aux permanences dont j'ai voulu faire le centre de ces quelques lignes.
Je t'embrasse.
Jean-Christophe - le 19/12/2009 à 18h04
Oh que oui, il tourne bien le dos à ces permanences. Mais je suis bien ravi qu'il existe des endroits comme celui-ci on l'on retrouve un rai de lumière.
David (67) - le 19/12/2009 à 18h21
J'espère, cher David, que ce site réserve, ici et là, quelques trouées lumineuses qui permettent à celles et ceux qui viennent lire de percevoir ces voix qui, pour être loin de nous, n'en sont pas moins parfois étonnamment proches, bien plus, à mon sens, que le chant des sirènes d'une société de consommation qui peine de plus en plus à déglutir la pitance qui finira par l'étouffer.
Jean-Christophe Pucek
Bonjour cher Jean-Christophe (pour ne pas dire cher Jardin), je ne sais pas si vous avez lu le dossier Harnoncourt dans le dernier Diapason, je ne l'ai pas sous la main mais le grand musicien y explique que selon lui, tout progrès entraîne nécessairement une perte de grandeur équivalente. J'aimerais ajouter que peut-être cette perte est parfois plus grande encore que le progrès qui en est à l'origine. Au vu de la grande course folle qu'a l'air de vouloir obstinément courir notre monde, sans réserves ni préparatifs, ni même une raison valable de vouloir disputer une telle course, on peut déjà augurer des immenses pertes qui vont être occasionnées dans l'avenir. Restent les maîtres du passé, dont le chant parvient encore à quelques uns d'entre nous, je ne sais par quel miracle. Harnoncourt est l'un de ceux qui entend leur voix et qui nous la transmet, mais il n'est pas le seul. A votre manière, vous contribuez aussi à entretenir ce flux qui nous lie imperceptiblement, mais sûrement, à ces artistes qui nous ont précédés. Grâce à vous, ils vivent dans notre esprit mais aussi, comme vous le dites, près de nous, physiquement. Merci
Continuum - le 19/12/2009 à 18h31
Bonsoir cher Continuum, et laissez-moi, en préambule, vous dire la joie qui est la mienne de vous retrouver ici.
J'ai lu l'entretien accordé par Nikolaus Harnoncourt à Diapason et, alors que les précédentes déclarations du chef m'avaient laissé quelque peu dubitatif (la propension qu'ont certaines légendes à distribuer des bons et des mauvais points a toujours tendance à me hérisser), je l'ai trouvé ici d'une lucidité à la fois terrible et lumineuse, vraiment stimulante pour l'esprit en tout cas. Je partage complètement votre opinion et je me dis souvent, moi aussi, que nous finirons par ne léguer aux générations à venir que des décombres, des bribes informes, tant le monde va galopant, enivré de sa propre vitesse, en se donnant l'illusion de la vie par la rapidité du mouvement. Je suis profondément reconnaissant à tous ceux qui ont oeuvré et oeuvrent pour rester à l'écoute de notre héritage, qu'ils soient artistes ou chercheurs, parfois les deux ensemble. Ils nous tendent un témoin qu'il n'appartient qu'à nous de saisir pour l'offrir à notre tour, en espérant qu'il tombera entre de bonnes mains. Si je peux, à mon tout petit niveau, contribuer aussi un peu à ce travail de mémoire, alors tant mieux, la tâche que je mène pour nourrir ce site n'est pas complètement inutile.
Merci pour votre commentaire et bien cordialement à vous.
Jean-Christophe Pucek
Un ancêtre de Bedos ? Il a bien froid si j'en crois la couleur de sa peau.
Puisses-tu ne jamais avoir cet air si meurtri et viens te chauffer à l'âtre de ma cheminée. Encre luisante, encre à l'épreuve, encre sans pareille, toutes ces encres que tu utilises ici me font penser au Marchand d'Encre qui veille sur Toi.
Marie - le 19/12/2009 à 19h50
La similitude de visage entre les deux ne m'avait pas frappé, chère Marie, mais à présent, si j'ose dire, que tu as mis le doigt dessus, elle me paraît tellement évidente que je me trouve bien stupide de ne pas l'avoir remarquée plus tôt Je te rejoins volontiers au coin de l'âtre que tu m'offres et dont, même dans mes silences, je ne suis jamais bien loin.
Jean-Christophe - le 19/12/2009 à 20h01
Pour dépasser l'abattement, la présence discrète d'autres humains aide à trouver une harmonie régénératrice. Cependant il est bien difficile de rompre radicalement avec les traditions familiales, alors que, dans les paroisses, la messe de minuit est célébrée à 21h30 ... C'était mieux autrefois, même si on avait (très) froid, l'office avait un sens.
Marie - le 19/12/2009 à 20h08
Comme tu as ouvert une permanence, j'ai omis de te dire que j'aime énormément ton choix musical, pour une atmosphère de recueillement.
Marie - le 19/12/2009 à 20h09
Je suis tout à fait d'accord avec toi, chère Marie, la présence des autres est absolument essentielle pour dépasser la sensation d'abattement. C'est pourquoi je ne te remercierai jamais assez de la tienne, aussi discrète que fidèle.
Jean-Christophe - le 19/12/2009 à 20h13
C'est un magnifique disque Machaut que celui de l'ensemble Musica Nova. J'y reviendrai plus amplement bientôt, ce qui me permettra de donner à en entendre un nouvel extrait
Jean-Christophe - le 19/12/2009 à 20h15