Passée des arts



caspar david friedrich terrasse Caspar David FRIEDRICH (Greifswald, 1774-Dresde, 1840),
La terrasse, vers 1811-1812.
Huile sur toile, 53,5 x 70 cm, Berlin, Schloss Charlottenburg.
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On ne compte plus les versions, complètes ou partielles, des Impromptus de Franz Schubert, auxquels des pianistes de la trempe de Kempff, Perahia, ou Brendel, ont accolé leur nom. Pour l’heure, aucune tentative de la part des solistes « à l’ancienne » ne s’est vraiment imposée au sein d’une riche discographie, si ce n’est la version récente et très réussie de la moitié du cycle par Andreas Staier (Harmonia Mundi, 2009). Mais voici que l’éditeur Zig-Zag territoires est allé planter ses micros à Haarlem pour enregistrer une intégrale, mûrie durant cinq ans, des Impromptus sous les doigts experts d’Alexei Lubimov, que les amateurs connaissent surtout pour un magnifique disque de sonates de Beethoven, publié il y a des lustres chez Erato. Avant de nous arrêter sur cette nouvelle parution, un peu d’histoire, si vous le voulez bien.

 

tobias haslinger Lorsque Tobias Haslinger (portrait ci-contre) reçut, sans doute à l’automne 1827, quatre pièces pour piano (futures D – Deutsch – 899), nul doute qu’il déchanta rapidement. Ce Schubert était décidément incorrigible et cette nouvelle production promettait bien peu, en termes de vente, tant elle exigeait de qui se risquerait à la jouer. Haslinger publia néanmoins, en décembre de la même année, tandis que le compositeur en écrivait une nouvelle fournée de quatre, les deux premiers morceaux de cette livraison sous le titre d’Impromptus, laissant de côté les deux autres, qui ne seront édités que trente ans plus tard, en 1857, largement retouchés. La seconde série d’Impromptus (future D935) n’eut guère plus de chance. Envoyée par l’éditeur Schott à Paris, elle sera également rebutée car jugée trop difficile ; il la retournera au compositeur le 30 octobre 1828, en se disant néanmoins intéressé par « quelque chose qui, tout en étant brillant, présenterait moins de difficultés ». Le 19 novembre de la même année, Schubert meurt. Ce second cycle ne sera publié qu’en 1839.

wilhelm august rieder franz schubert À l’époque où Schubert compose les siens, le genre de l’impromptu est relativement neuf, puisqu’il semble bien que l’invention en revienne à Jan Václav Voříšek (1791-1825), un ami de Franz aujourd’hui bien trop oublié, qui donna ce titre à son opus 7, publié avec succès à Vienne en 1822. Il semble donc bien que ce soient des raisons purement commerciales qui ont conduit Haslinger à baptiser Impromptus des pièces qui n’en ont guère que le nom. En effet, ce type de composition est généralement plutôt léger et sans trop d’exigences techniques, propre à faire briller le talent des amateurs dans les salons. Rien de tout ceci chez Schubert. Ses huit pièces, visiblement conçues comme un ensemble cohérent, sont ambitieuses, leur économie de moyens n’étant pas synonyme de désinvolture, mais de concentration et d’intensité émotionnelles. Comme le faisait pertinemment remarquer Robert Schumann, même si son opinion a été remise en question par la musicologie moderne, les Impromptus regardent, par leur organisation matérielle en quatre parties, un long mouvement introductif suivi par un autre de type Scherzo, puis un Andante et enfin un Finale (de type Rondo dans la seconde série), du côté de la très sérieuse sonate, loin des visées divertissantes d’une musique salonnarde.

 

alexei lubimov Alexei Lubimov (photo ci-contre) a choisi, pour chaque série d’Impromptus, un pianoforte différent, la sonorité du plus ancien (Müller, 1810) se révélant, du moins à mon oreille, plus moelleuse que celle du second (Schantz, 1830), un peu plus sèche dans les aigus mais doté de registres graves d’une profondeur sans lourdeur absolument magnifique. Que l’on ait du goût ou non pour les claviers anciens, force est de reconnaître que ces deux instruments pleins de caractère, tous deux restaurés par Edwin Beunk, sont splendides jusque dans leurs minimes limites mécaniques, qui, loin du son parfait des pianos modernes, apportent un surcroît de présence et de spontanéité à l’interprétation. Celle que propose Lubimov va complètement à  l’encontre des versions engluées dans ce pathos sentimental qui résume malheureusement encore, pour certains, l’esthétique romantique. Ici, la musique sonne drue, voire altière (Premier Impromptu, D899), le discours est d’une fermeté et d’une tension impressionnantes qui ne connaît ni fluctuation, ni alanguissement (Premier Impromptu, D935), sans que la netteté du trait se mue pour autant en crispation voire en brutalité, ainsi qu’en atteste, par exemple, le raffinement du Troisième Impromptu, D935. Cette tenue toute classique donne au propos l’assise et la force nécessaires pour que se développe l’intense poésie qui émane de ces pièces. Car si Lubimov livre de Schubert l’image, à mon sens parfaitement juste, d’un compositeur conscient de ses moyens et animé d’une belle vigueur, comme le montrent les déchaînements virtuoses du Quatrième Impromptu, D935, il ne le fait pas au détriment d’une sensibilité à fleur de peau qui ne franchit néanmoins jamais la limite qui la ferait tomber dans le travers de la sensiblerie. Chaque Impromptu dévoile ainsi un univers riche de mille nuances, le soin apporté au travail de réflexion sur les partitions permettant à l’interprète de toujours trouver l’équilibre adéquat entre les différents affects, comme, par exemple, dans le Deuxième Impromptu (D899), dont les riantes cascades font jeu égal avec une indicible nostalgie. Le chant à la fois éperdu et retenu du Troisième Impromptu (D899), véritable Lied sans paroles, trouve ainsi une parfaite expression, la précision de la mise en place permettant à son caractère aussi insaisissable qu’une émotion qui, sans raison précise, serre le cœur, de s’épanouir pleinement en une méditation qui emporte l’âme vers ce lointain qu’affectionnaient tant les premiers romantiques. Il y a autant de tendres confidences que de bourrasques coupantes dans le voyage auquel nous invite Lubimov, qui nous propose un Schubert à la fois superbement inspiré et véritablement à hauteur d’homme, nous offrant ainsi la sensation de partager un peu de son intimité. Tour à tour lyrique ou véhémente, la ferveur sans grandiloquence qui baigne cette vision des Impromptus emporte l’adhésion de l’auditeur et fait de cette parution une grande réussite.

Par sa légèreté et sa plénitude de touche mises au service d’une pensée aussi puissamment construite qu’intensément dramatique, cette intégrale des Impromptus s’impose comme un disque avec lequel il faudra désormais compter. Loin des effets de manche creux et du narcissisme hypertrophié de certains de ses jeunes collègues dans le même répertoire (David Fray, Virgin), c’est un bonheur et, au-delà, une leçon, d’entendre rayonner ici un Alexei Lubimov de 65 ans qui possède, lui, la véritable jeunesse, celle pour qui le cœur primera toujours sur le calcul et dont la fougue n’exclut pas l’humilité.

 

Franz SCHUBERT (1797-1828), Impromptus, opus 90 (D899) et opus 142 (D935).

 

Alexei Lubimov, pianofortes Matthias Müller, 1810 (D899), et Joseph Schantz, 1830 (D935).

 

schubert impromptus lubimov 1 CD [durée totale : 65’48”] Zig-Zag Territoires ZZT 100102. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

1. Troisième impromptu (D899), Andante mosso en sol bémol majeur.
2. Quatrième impromptu (D935), Allegro scherzando en fa mineur.

 

Illustrations complémentaires :

Josef KRIEHUBER (Vienne, 1800-1876), Tobias Haslinger, 1842. Lithographie, collection privée.
Wilhelm August RIEDER (Oberdöbling, 1796-Vienne, 1880), Franz Schubert, 1825. Aquarelle sur papier, Vienne.

Dim 7 fév 2010 16 commentaires

Je ne possède pas le recul nécessaire pour donner un avis sur l’’interprétation cher Jean-Christophe, je dirais tout simplement que les pianofortes donnent une autre dimension au son que les sonorités d’un piano contemporain. Le pianoforte, offrant peut être un son moins «parfait», semble apporter une dimension plus « humaine » plus palpable par le commun des mortels. J’ai apprécié les deux extraits que tu proposes ici, avec peut être un faible pour le premier qui invite vers la méditation et que je trouve en harmonie avec la toile illustrant ton billet.

Un disque que je pense me procurer à l’occasion.

Je t’embrasse

David (67) - le 07/02/2010 à 19h12
Tu peux l'acquérir les yeux fermés, cher David, il vaut très largement le détour. Je suis assez d'accord avec toi quant à la sensation de proximité que peut procurer l'utilisation de claviers anciens, en particulier ces pianofortes viennois à la sonorité boisée si chaleureuse.
Je t'embrasse.
Jean-Christophe Pucek
Une musique enveloppante comme un berceau capitonné nous entraîne immanquablement vers la rêverie ... je n'ai pas encore quitté le tableau plus sévère dans son contre-jour, sa géométrie : deux arbres en face à face, pareil pour les lions, les deux battants du portail ... Je te vois venir avec les quatre pieds du tabouret sous la lectrice si fine. Je vais écouter la suite.
Marie - le 07/02/2010 à 19h43
Une stricte construction géométrique au service d'une poésie rêveuse, chère Marie : tu m'as parfaitement vu venir, en effet, chère Marie !
Jean-Christophe Pucek
Pour un piano on dit virtuosité ou vélocité ? Magnifique interprétation. Plus question de dormir dans le berceau, j'adore le pianoforte qui invite à la danse ...
Marie - le 07/02/2010 à 19h47
On peut dire les deux, chère Marie, vélocité digitale et virtuosité de l'interprétation N'est-ce pas que ce Quatrième Impromptu (D935) donne autant envie de danser que le Troisième (D899) invitait à la contemplation ? Peut-être sont-ce les pensées de la lectrice qui s'emballent un peu à la lecture de son roman ?
Jean-Christophe Pucek
Ayant découvert depuis peu votre site, je suis avec intérêt son évolution au fur et à mesure des lettres d'information ("newsletter" pour qui méprise le français). Il faut vous remercier de savoir si bien attirer notre attention sur des interpétations originales, sinon insolites, et qui témoignent de recherches dont l'attrait de la nouveauté pour elle-même n'est pas le premier motif: je pense à celle de Chopin sur piano Pleyel. Celle de Schubert par Lioubimov, si elle répond à plus de discrétion que l'inoubliable Radu Lupu, n'ose peut-être pas aussi franchement la référence spirituelle sans laquelle la musique se perd dans le bruit à consommer. Suffit-il toujours d'être à hauteur d'homme? Ne faut-il pas tenter davantage pour seulement y parvenir? Pour revenir à votre site, je m'y sens à l'aise comme au temps de l'école russe de piano (j'ai connu le conservatoire Tchaïkovski à Moscou). Je ne sais ce qu'on pense au jourd'hui de Sofronitsski et de ses semblables, mais je leur garde un faible. Tous mes encouragements pour poursuivre un travail dont par ailleurs les illustrations picturales ne sont pas le moindre intérêt (j'avais comme vous remarqué le Pieter de Hooch -orthographe?- et la femme épuoillant, je crois, l'enfant).
Salutations.
JN BENOIT
M. Jean-Noël Benoit - le 08/02/2010 à 12h37
Cher Monsieur,
En préambule, permettez-moi de vous remercier pour votre commentaire, qui dénote que vous avez parfaitement saisi la démarche qui est la mienne sur ce site. Je tente, avec les modestes moyens qui sont les miens, de remettre en perspective les oeuvres que le passé a bien voulu nous léguer, en essayant de saisir leurs résonances avec les expressions artistiques contemporaines, en particulier la peinture (le choix d'une illustratoin peut m'occuper de très longues heures). Conception sans doute un peu "historicisante", mais qui ne me semble pour autant pas tout à fait dénuée d'intérêt.
Je pense qu'il est important d'etre toujours à hauteur d'homme, car c'est dans la conscience humaine que se forme la sensation du transcendant, qu'on le nomme "Sublime", comme au temps des romantiques, "Divin", ou encore autrement. Sans dénigrer le moins du monde la qualité de l'interprétation des "grands anciens" tel Radu Lupu, il me semble que la franchise d'approche de Lubimov permet aussi d'accéder à une dimension supérieure, comme l'observation concrète de la nature (une simple terrasse) est transmuée par Friedrich en instant susupendu, juste parce qu'il a su lui donner un souffle qui en transcende la banalité.
Je vous remercie très sincèrement pour vos encouragements et espère que vous me ferez encore l'honneur de venir flâner par ici.
Bien à vous.
Jean-Christophe Pucek
Cher Jean-Christophe, quelle douceur pour ce troisième impromptu dont vous proposez un extrait, la sonorité est particulièrement moelleuse comme vous le dites (et je pencherais sur le Müller) avec cette magnifique illustration qui concorde si bien avec ... L'autre extrait est tout aussi intéressant, peut être avec une sonorité plus rude (sur l'autre vraisemblablement ?)
Merci pour ce début de lundi tout en délicatesse ...
Bien amicalement.
myriam - le 08/02/2010 à 14h07
Bravo, chère Myriam, vous avez tout juste au quizz des facteurs de pianoforte ! J'aime énormément ces deux morceaux d'ambiance si différente, l'un comme une confidence murmurée, l'autre comme un éclat de rire. Je veux imaginer (Friedrich me pardonnera, j'espère) que la lectrice s'est d'abord émue de son roman, a laissé voguer ses pensées, puis que, peut-être, celui qu'elle attendait sur la terrasse est arrivé et qu'il l'a entrainé dans une danse un peu échevelée...
Bien amicalement à vous.
Jean-Christophe Pucek
Ah, les pianoforte, il faut être un peu maso pour écouter ça !
Georges - le 08/02/2010 à 15h59
Je veux bien que le pianoforte soit un instrument bien moins parfait que nos modernes Steinway, Georges, mais de là à parler de masochisme en les écoutant, il y a un pas que, pour ma part, je ne franchirai pas, même si je comprends parfaitement qu'on le franchisse. Mes masochismes sont quelque peu différents, comme écouter, juste pour tenter de comprendre et de comparer, des disques entiers de Couperin ou de Bach au piano...
Jean-Christophe Pucek
merci une nouvelle fois, cher Jean Christophe de nous faire découvrir une version exceptionnelle. Schubert rythme ma vie depuis ma plus tendre enfance, ma mère jouait sur notre Pleyel "soleil" ces pages sublimes. La version présentée ici s'éloigne avec bonheur des sentiers battus, décuplant toute la rêverie que succite cette musique. Les pianos anciens permettent tant de nuances si subtiles qui  font mouche dans ces textes tournés vers le chant, celui d'un homme éperdu d'amour et de lumière.
Bravo, c'est une version à recommander sans restriction...
munoz frederic - le 08/02/2010 à 18h21
Je suis heureux, cher Frédéric, que cet enregistrement ait trouvé grâce à votre oreille experte, et qu'il ait même, si j'en crois la notation un peu plus personnelle que vous avez introduite avec beaucoup de sensibilité dans votre commentaire, fait office, le temps d'une écoute, de madeleine. "Un homme éperdu d'amour et de lumière", quelle belle et juste définition vous donnez de Schubert, si souvent cantonné à la tristesse des crépuscules. Merci beaucoup.
Jean-Christophe Pucek
J'ai un peu exagéré, c'est vrai. Mais tout de même, il reste qu'un pianoforte à côté d'un piano a toujours l'air d'un mauvais piano. Il vaut mieux ne pas écouter les deux l'un après l'autre.
Georges - le 08/02/2010 à 19h57
Peut-être est-ce une question d'habitudes d'écoute ? A mes oreilles, un pianoforte ne sonne pas comme un mauvais piano, mais tout simplement... comme un pianoforte - et encore pourrait-on détailler en considérant les différentes écoles de facture, mais ma réponse en serait inconsidérément allongée.
Jean-Christophe Pucek
oui Georges, le grand Scott Ross qualifiait les pianoforte de "casseroles" !....
mais c'était son petit côté provocateur, bien sûr, car il en jouait souvent.
Frédéric Muñoz - le 08/02/2010 à 20h14
N'est-ce pas le même grand Bonhomme qui, tout jeune, mettait des punaises sur les marteaux de son piano pour le faire sonner comme un clavecin, cher Frédéric ?
Jean-Christophe Pucek
oui tout à fait jean christophe, et il déplorait d'ailleurs certaines classes de conservatoire (il ne disait pas lesquelles) qui avaient ouvert une classe de clavecin avec ces pianos droits ainsi "montés" !
Frédéric Muñoz - le 08/02/2010 à 20h27
Quelle chance vous avez eu de le côtoyer, cher Frédéric. Son esprit aventureux et son talent sans entraves font cruellement défaut dans le paysage de la musique ancienne d'aujourd'hui.
Jean-Christophe Pucek