Préambule

Que peuvent bien avoir à nous apprendre les expressions artistiques léguées par les siècles passés, toutes ces vieilleries qui nous paraissent si éloignées des enjeux du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui ? En quoi faisaient-elles sens à l'époque où elles ont été conçues ? Ces deux questions constitueront l'essentiel de la substance de ce blog, qui se veut avant tout espace de partage et d'échange autour de la musique, de la peinture ou de la littérature du Moyen-Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, avec quelques échappées plus contemporaines. Sans préjugés et avec toute la modestie qu'imposent naturellement les limites de mes connaissances, je vous propose de m'accompagner à la passée des arts.


NB : tous les fichiers musicaux proposés sur ce site, en dehors de ceux insérés via des sites légaux, sont issus de ma propre discothèque. Ils ne sont ni téléchargés, ni téléchargeables, et demeurent, à mon sens, un des meilleurs moyens pour faire connaître le travail des artistes qu'ils documentent. Cependant, si un des ayants droit trouvait à redire à leur mise en ligne, il lui appartient de me le faire connaître et l'extrait incriminé sera retiré dans les meilleurs délais.


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Dimanche 19 octobre 2014 7 19 /10 /Oct /2014 08:18

 

La vision de saint Germain

Maître anonyme, Paris, XIIIe siècle,
La Vision de saint Germain, 1245-47
Vitrail en provenance de l'abbaye de Saint-Germain des Prés,
63,8 x 40 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

 

Deux ans se sont écoulés depuis le dernier enregistrement de Diabolus in Musica dont le titre Plorer gemir crier s'est révélé, après coup, prémonitoire, l'ensemble s'étant retrouvé sans label discographique — la crise et la sale réputation de n'être pas vendable que traîne le répertoire médiéval conduit hélas parfois à de bien déplorables décisions. Nouvellement accueillis par Bayard Musique, Antoine Guerber et ses chantres reviennent, avec Sanctus !, vers des terres qui leur sont non seulement familières, mais envers lesquelles le chef ne fait pas mystère de son attachement : les polyphonies de l'École de Notre-Dame.

 

Au début du XIIIe siècle, Paris est une cité florissante qui possède la stature d'une véritable capitale européenne dans le domaine de la pensée et des arts, une réalité symbolisée par la charte de Philippe Auguste qui, en janvier 1200, donne à la corporation de maîtres et d'élèves apparue une cinquantaine d'années auparavant un statut officiel d'université. Le chantier de la cathédrale Notre-Dame, lancé en 1163 et qui occupa l'évêque de Paris, Maurice de Sully, jusqu'à sa mort en 1196, constituait également un formidable catalyseur d'énergies et de talents, car l'édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l'on nommera bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l'esprit de ses commanditaires, constituer le plus beau fleuron.

Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l'espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d'architecture connaissait, à Paris, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d'un musicien connu sous le nom d'Anonyme IV qui séjournait sur les bords de la Seine vers 1275, que le style développé par les maîtres parisiens, Saint Nicolas devant le consulauquel la musicologie moderne donnera le nom d'École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l'importance de la diffusion qu'il connut dans toute l'Europe, à la faveur des mouvements des étudiants, des intellectuels et des artistes démontre à quel point on le tenait pour un modèle à connaître et à imiter. Se fondant sur un usage de plus en plus savant de la polyphonie et s'appuyant sur des inventions comme la notation carrée qui permet une meilleure régularité rythmique, les compositeurs se rattachant à cette nouvelle manière, dont les deux plus célèbres représentants sont Pérotin, un sous-chantre de la cathédrale dont la période d'activité peut être fixée entre 1198 et 1236 environ et son son prédécesseur, l'érudit Léonin (fl. 1179-1201), parviennent à produire des œuvres qui gagnent en majesté comme en force expressive, grâce à la virtuosité des mélismes et aux contrastes de masse induits par l'alternance entre passages solistes et en ensemble. Le programme de Sanctus ! est dédié aux saints, si importants dans la mentalité médiévale car omniprésents dans le quotidien des fidèles – songez à l'influence des confréries qui avaient toutes leur saint patron ou au rôle d'intercesseur que jouent ces derniers dans les témoignages iconographiques où nous voyons un personnage introduit par eux dans la proximité du divin –, et constitué par deux des formes préférées de l'École de Notre-Dame, l'organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant, comme on l'a vu, de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions à l'intérieur de l'église, qui constitue le ferment d'un genre appelé à une pérenne et féconde destinée, le motet. Notons également la présence de deux mouvements de messe tropés (comportant, donc, des interpolations glissées entre les lignes du texte canonique) à trois voix qui matérialisent une étape vers les réalisations polyphoniques que seront, au siècle suivant et entre autres, la Messe de Tournai ou celle de Machaut.

 

Sanctus ! est le troisième disque que Diabolus in Musica consacre à l'École de Notre-Dame après les très recommandables Vox Sonora (Studio SM, 1998) et Paris expers paris (Alpha, 2006), qui révélaient les profondes affinités de l'ensemble avec ce répertoire. Il est d'ailleurs très intéressant de mettre en perspective ce nouvel enregistrement avec ceux qui l'ont précédé, d'autant plus que l'on constate, de l'un à l'autre, une remarquable stabilité de l'effectif, cette fidélité, si elle se paie parfois par quelques minimes usures vocales du côté des ténors, autorisant un véritable approfondissement de l'approche et de la restitution des œuvres. Ce qui frappe dans ce Sanctus ! est justement, au-delà de la maîtrise technique évidente et du souffle qui permet à d'amples pièces comme Petre amas me, Preciosus domini Dyonisius et le fameux Sederunt omnes (un quart d'heure à lui seul et une des très belles réussites de cette réalisation) Diabolus in Musica Oratoire du Louvred'être parfaitement cohérentes en termes de conduite et de climat, la chaleureuse impression d'humanité qui s'en dégage et ne peut naître que de cette habitude qu'ont les musiciens de travailler ensemble, ici sans doute encore renforcée par la familiarité avec les lieux (en l'occurrence l'Abbaye de Fontevraud où les deux disques précédents avaient également été enregistrés) et l'équipe technique, la captation et la direction artistique étant assurées, avec son talent coutumier, par Jean-Marc Laisné qui collabore avec Diabolus in Musica depuis ses débuts et a indubitablement contribué à façonner son identité sonore. Trouvant un superbe équilibre entre un hiératisme formel tempéré par la souplesse des lignes, une excellente lisibilité polyphonique et une tension émotionnelle palpable, les chantres délivrent, sous la houlette d'un Antoine Gueber qui possède une intelligence évidente de cette musique et à qui l'on sait gré d'avoir la lucidité et l'humilité de ne la soumettre à aucune espèce de systématisme façon Organum et de ne l'encombrer d'aucune quincaillerie ethno-expérimentale à la sauce Graindelavoix, une lecture sobre et pourtant extrêmement vivante, soignée jusque dans les moindres détails – il me semble que Diabolus in Musica est actuellement un des ensembles qui va le plus loin dans la restitution de la prononciation du latin médiéval –, inspirée, fervente et souvent enthousiasmante par son engagement.

Voici donc un disque tout à fait réussi qui s’inscrit sans pâlir dans le sillage de ceux qui l'ont précédé et confirme, si besoin était, la validité du travail de Diabolus in Musica dans le domaine du répertoire médiéval sacré. Qu'il me soit permis, au cas où il me lirait, de formuler un vœu auprès d'Antoine Guerber, celui de le voir se pencher sur les magnifiques proses d'Adam de Saint-Victor dont il serait intéressant d'entendre sinon l'intégralité, du moins une large anthologie, ce qui permettrait, dans le même temps, d'évoquer une abbaye disparue qui fut un foyer essentiel de la pensée du Paris médiéval. Il ne fait guère de doute, à mes yeux, que lui et sa valeureuse équipe seraient de parfaits serviteurs d'un projet de cette envergure artistique et patrimoniale.

 

Sanctus ! Diabolus in MusicaSanctus ! Les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle. Œuvres de Léonin, Pérotin et anonymes

 

Diabolus in Musica
Raphaël Boulay & Olivier Germond, ténors
Geoffroy Buffière, Christophe Grapperon, Emmanuel Vistorsky, barytons-basses
Frédéric Bourreau & Philippe Roche, basses
Antoine Guerber, harpe, percussion & direction

 

incontournable passee des arts1 CD [durée totale : 61'08"] Bayard Musique 308 422.2. Incontournable de Passée des arts. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

 

Extraits proposés :

 

1. Léonin, Petre amas me, organum à 2

 

2. Anonyme, Sanctus perpetuo numine à 3

 

Illustration complémentaire :

 

Maître anonyme, Picardie, XIIIe siècle, Saint Nicolas devant le consul, c.1200-1210, vitrail en provenance de la cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais de Soissons, 54,6 x 41,3 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art

Par Jean-Christophe Pucek - Publié dans : Musica humana
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